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Marquée par le Don

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Résumé

Ivy Marchetti a passé sa vie entière à fuir un nom qu'elle ne porte qu'en silence. Infirmière discrète, appartement anonyme, aucun lien visible avec le clan qui a détruit sa mère. Jusqu'à ce qu'un homme commence à la suivre. Jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'il est déjà entré chez elle, sans laisser d'autre trace qu'un cadre photo déplacé de quelques centimètres. Kai Volkov n'exécute jamais ses ordres lui-même. Cette fois, si. Parce que l'ordre vient de lui : Ivy Marchetti doit mourir avant de devenir une arme contre son clan. Il ne s'attendait pas à hésiter. Chaque jour où il la laisse en vie est un jour de trop. Chaque nuit où il la protège au lieu de l'achever le rapproche d'un homme qu'il ne reconnaît plus, et d'un frère prêt à profiter de cette faiblesse pour prendre sa place. Elle est censée être sa cible. Elle devient son obsession. Combien de temps avant que ce mensonge ne les tue tous les deux ?

Genre :
Romance
Auteur :
Raven Blackwood
Statut :
En cours
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

Quelqu’un l’observait.

Ivy le sentait depuis trois jours, cette pression discrète entre les omoplates, ce frisson qui remontait la nuque quand elle traversait le parking de l’hôpital à minuit passé. Elle avait mis ça sur le compte de la fatigue, des gardes de nuit qui s’enchaînaient trop vite, du café bu à jeun et jamais assez de sommeil entre deux services. Mais ce soir, en verrouillant la porte de son casier, elle avait failli lâcher ses clés, et ce genre de maladresse ne lui ressemblait pas.

Elle travaillait aux urgences depuis quatre ans. Elle avait vu des hommes ivres hurler, des familles s’effondrer dans les couloirs, du sang sur ses mains plus de fois qu’elle ne pouvait en compter. Rien de tout ça ne l’avait jamais fait trembler comme cette sensation diffuse, presque animale, qu’elle portait depuis trois jours comme un vêtement trop serré.

— Marchetti, tu trembles.

Elle sursauta. Deb, l’infirmière de nuit, la regardait avec un sourcil levé, son sac déjà sur l’épaule, prête à partir.

— Pas assez dormi, mentit Ivy.

Deb ne parut pas convaincue, mais elle n’insista pas. Personne n’insistait jamais vraiment avec Ivy. Elle avait cette façon de refermer les conversations avant qu’elles ne deviennent trop personnelles, un talent qu’elle avait développé très tôt, quand rester invisible avait cessé d’être un choix pour devenir une nécessité.

Elle ne trembla pas en enfilant sa veste. Elle ne trembla pas non plus en sortant dans l’air froid de novembre, les néons du parking clignotant faiblement au-dessus d’elle, projetant des ombres mouvantes sur l’asphalte mouillé. Mais son corps, lui, savait quelque chose que sa tête refusait d’admettre : elle n’était pas seule.

Elle accéléra le pas, ses talons claquant sur le bitume, son souffle formant de petits nuages blancs dans l’air glacé. Elle se répéta ce qu’elle se répétait chaque soir depuis trois jours. C’est la fatigue. C’est dans ta tête. Personne ne s’intéresse à une infirmière de nuit qui vit seule dans un deux-pièces au-dessus d’une laverie.

Elle avait presque fini par y croire, jusqu’à ce que son regard croise, l’espace d’une seconde, une silhouette immobile à l’angle du parking. Une silhouette qui disparut avant qu’elle n’ait le temps de tourner complètement la tête.

Le bar au coin de la rue, le seul endroit encore ouvert à cette heure, projetait une lumière orangée sur le trottoir mouillé. Elle n’avait aucune raison d’y entrer. Elle n’avait jamais été du genre à s’arrêter boire un verre seule après une garde. Elle le fit quand même, poussée par un besoin confus de bruit, de monde, de quelque chose qui ressemble à de la normalité avant de rentrer seule dans son appartement silencieux.

La porte grinça en s’ouvrant. À l’intérieur, l’air sentait le whisky bon marché et le bois humide. Trois hommes accoudés au comptoir discutaient sport à voix basse, une serveuse essuyait des verres avec un air absent, la radio diffusait une chanson que personne n’écoutait vraiment.

C’est là qu’elle le vit.

Il était assis au bout du comptoir, un verre qu’il ne buvait pas devant lui, et il ne la regardait pas, pas vraiment. Mais elle sut, avec une certitude absurde et immédiate, que c’était lui. L’homme du parking. L’ombre derrière elle depuis trois jours.

Il portait un manteau noir trop bien coupé pour ce bar miteux, des cheveux sombres légèrement décoiffés comme s’il avait passé la main dedans plus d’une fois, et quand il tourna la tête, juste assez pour croiser son regard, elle sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine qui n’était pas de la peur. Pas seulement de la peur.

Ses yeux étaient clairs, d’un gris presque transparent sous la lumière tamisée, et terriblement calmes. Trop calmes pour l’endroit où il se trouvait, trop calmes pour un homme assis seul dans un bar miteux un mardi soir. Il avait l’immobilité de quelqu’un habitué à observer sans être vu, l’aisance d’un prédateur qui n’a jamais eu besoin de se presser.

Elle aurait dû sortir. Elle en eut clairement conscience, la main encore sur la porte, le froid de la rue dans son dos. Elle resta.

— Vous permettez ?

Il n’avait pas bougé de son tabouret. C’était elle qui s’était approchée, sans vraiment décider de le faire, comme si ses jambes avaient pris la décision avant son cerveau, comme si une partie d’elle voulait vérifier, avoir une confirmation, mettre enfin un visage sur cette sensation qui la poursuivait depuis trois jours.

— C’est un bar public, dit-il. Faites ce que vous voulez.

Sa voix avait un accent qu’elle n’arrivait pas à situer, quelque chose de slave, poncé par des années ailleurs, une voix grave qui semblait déplacée dans ce décor de comptoir en formica et de néon fatigué. Elle s’assit à côté de lui, commanda un verre qu’elle ne comptait pas boire non plus, et pendant un instant, aucun des deux ne parla.

Elle sentait sa présence comme une chaleur au bord de sa peau, une conscience aiguë de chaque centimètre qui les séparait. Il ne la regardait toujours pas directement, et pourtant elle avait l’impression d’être observée avec plus d’attention que jamais.

— Vous me suivez, dit-elle finalement.

Elle avait voulu que ça sonne comme une accusation, ferme, presque hostile. Ça sonna presque comme une question, une hésitation qu’elle détesta immédiatement.

Il la regarda vraiment, cette fois. Un regard qui la parcourut sans se presser, pas comme un homme qui reluque une femme dans un bar, mais comme quelqu’un qui évalue une pièce, une distance, une sortie, une menace potentielle. Elle sentit ce regard descendre le long de sa clavicule, s’attarder une fraction de seconde, remonter vers son visage.

— Pourquoi ferais-je ça ?

— Je ne sais pas. C’est vous qui allez me le dire.

Un coin de sa bouche se souleva. Pas un sourire. L’ébauche de quelque chose de plus dangereux, quelque chose qui ressemblait à de l’amusement sans en avoir la légèreté.

— Vous avez beaucoup d’imagination pour une infirmière fatiguée.

Elle se figea, le verre à mi-chemin de ses lèvres.

— Je n’ai pas dit que j’étais infirmière.

Il ne répondit pas tout de suite. Il porta son verre à ses lèvres, but une gorgée, reposa le verre exactement à la même place, avec une précision presque dérangeante, comme un homme qui ne laisse jamais rien au hasard, pas même la position d’un verre sur un comptoir.

— Vos chaussures, dit-il enfin. Le badge dans votre poche. Ce n’est pas sorcier.

Un mensonge. Elle le sentit comme on sent une fausse note dans une mélodie familière, sans preuve, juste une certitude viscérale qui lui noua l’estomac. Elle baissa les yeux vers sa propre poche. Le badge y était effectivement, mais rien ne dépassait, rien n’était visible depuis l’endroit où il était assis.

Elle aurait dû se lever. Partir. Rentrer chez elle, verrouiller sa porte, appeler quelqu’un, n’importe qui. Elle ne bougea pas.

— Comment vous vous appelez ?

— Kai.

Rien d’autre. Pas de nom de famille, pas d’excuse, pas de sourire rassurant pour compenser l’étrangeté de la situation. Juste ce prénom, jeté entre eux comme un défi, comme s’il savait qu’elle n’oserait pas en demander davantage.

— Ivy, dit-elle, alors qu’il ne lui avait rien demandé.

— Je sais.

Deux mots, prononcés avec un calme absolu, et pourtant ils frappèrent Ivy plus fort que n’importe quelle menace explicite n’aurait pu le faire. Il savait son nom. Il l’avait su avant qu’elle ne le lui dise. Elle aurait dû avoir peur, une vraie peur, celle qui pousse à fuir, à hurler, à chercher la sortie la plus proche.

Ce qu’elle ressentait à la place était plus trouble, plus difficile à nommer : la conscience aiguë de sa présence à quelques centimètres d’elle, la chaleur qui montait sous sa peau malgré le froid persistant dehors, la façon dont son regard s’attardait sur sa bouche une fraction de seconde avant de remonter vers ses yeux, comme s’il se retenait de quelque chose.

Le silence qui suivit dura trop longtemps pour être confortable. Ni l’un ni l’autre ne semblait pressé de le rompre. La serveuse passa derrière eux, une des lumières du bar grésilla, quelque part un homme éclata de rire trop fort. Rien de tout cela ne sembla atteindre la bulle tendue qui s’était formée entre eux deux.

— Vous devriez avoir peur de moi, dit-il finalement, presque doucement, comme une confidence.

— Je devrais, répéta-t-elle. Ce n’est pas une réponse.

— Non. Ce n’en est pas une.

Il ne développa pas davantage. Elle sentit un frisson lui parcourir la nuque, différent de celui qu’elle connaissait depuis trois jours, un frisson qui n’avait rien à voir avec la peur seule.

— Je devrais rentrer, dit-elle.

— Oui, dit-il. Vous devriez.

Il ne fit rien pour la retenir. Il ne se leva pas non plus pour la suivre, pas devant elle, en tout cas. Elle paya son verre intact, les mains légèrement tremblantes en cherchant la monnaie, et sortit dans l’air glacial sans se retourner. Elle parcourut les quatre rues jusqu’à son immeuble avec le cœur qui battait trop fort, pas seulement de peur, le souvenir de ce regard gris encore imprimé derrière ses paupières.

Elle ne se retourna pas une seule fois. Elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir qu’il n’était plus au bar. Elle le sentait, cette même pression familière entre les omoplates, plus proche que jamais.


Son immeuble se dressait au bout de la rue, une façade en brique fatiguée avec un digicode qui ne fonctionnait qu’un jour sur deux. Elle grimpa les trois étages sans croiser personne, le bruit de ses propres pas résonnant trop fort dans la cage d’escalier silencieuse.

Son appartement l’accueillit dans son silence habituel, le radiateur qui cliquetait par intermittence, la lampe du salon qu’elle avait laissée allumée avant de partir travailler, comme chaque soir, une habitude prise pour ne jamais rentrer dans le noir complet. Elle jeta ses clés sur la table de l’entrée, retira ses chaussures, et se figea au milieu du salon.

Le cadre photo sur l’étagère, celui de sa mère, le seul objet personnel qu’elle possédait vraiment de son enfance, n’était pas à sa place. Il avait été déplacé de quelques centimètres vers la droite, tourné d’un angle presque imperceptible. Assez pour qu’elle ne l’ait pas remarqué en partant ce matin, pressée comme toujours. Assez pour qu’elle en soit certaine maintenant, le regard fixé sur ce détail qui ne collait pas.

Elle s’approcha lentement, comme si le cadre pouvait mordre, et le souleva avec précaution. La photo de sa mère, jeune, souriante, dans un jardin qu’Ivy ne reconnaissait pas. Rien d’autre ne semblait déplacé. Le tiroir de la commode était fermé. Ses papiers, rangés dans la même pochette. Aucune trace de fouille visible.

Et pourtant.

Quelqu’un était entré chez elle.

Elle resta immobile au milieu de son salon, le cadre encore serré entre ses mains, la porte d’entrée toujours entrouverte derrière elle, et pour la première fois depuis trois jours, la sensation d’être observée ne ressemblait plus à de la fatigue, ni même à de la paranoïa qu’elle aurait pu, avec un peu de bonne volonté, s’expliquer.

Elle ressemblait à un avertissement.

Elle referma la porte, tourna les deux verrous, et resta un long moment adossée contre le battant froid, écoutant les bruits ordinaires de l’immeuble, un voisin qui toussait, une chasse d’eau au-dessus d’elle, la circulation lointaine dans la rue. Rien d’anormal. Rien, sauf ce cadre déplacé de quelques centimètres, et le souvenir de deux yeux gris qui l’avaient regardée comme s’ils savaient déjà comment cette histoire allait se terminer.

Elle ne dormit pas cette nuit-là.

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