Prologue
Chez Sucre & Cie, on ne disait jamais "elle est douée". On disait "demande à Camille".
Demande à Camille pour les commandes qui partent en retard. Demande à Camille pour calmer un client furieux à propos d'une palette de nounours à la fraise fondus dans le camion. Demande à Camille, toujours, pour tout ce qui touchait de près ou de loin à faire fonctionner cette boîte plus vite que le bon sens ne le permettait.
Elle avait trente-trois ans, une queue de cheval qui ne bougeait jamais d'un centimètre de toute la journée, et un trait d'eye-liner rouge qui n'était pas là pour plaire à qui que ce soit - juste parce qu'elle aimait ça, un point c'est tout. Elle ne se trouvait pas particulièrement belle. Elle se trouvait occupée, ce qui, dans son esprit, réglait la question.
Ce matin-là, Sandra des Ressources Humaines avait passé la tête dans son bureau avec ce sourire un peu trop enthousiaste qui annonçait toujours une corvée déguisée en faveur.
- Camille, j'ai besoin de toi. Le petit nouveau du service qualité, tu veux bien t'en occuper cette semaine ? Le temps qu'il prenne ses marques.
- C'est qui ?
- Tom. Vingt ans, sorti d'un BTS agroalimentaire. Adorable. Un peu perdu.
Camille avait soupiré, sans réelle mauvaise humeur - c'était son rôle, dans cette boîte, de rattraper les gens perdus.
Tom, lui, avait passé sa première demi-heure à se persuader qu'il n'allait pas se ridiculiser, ce qui, statistiquement, était déjà un mauvais signe. Vingt ans, une chemise un peu trop neuve, et cette conviction profonde que travailler dans les bonbons ne pouvait pas être un mauvais choix de vie. Il aimait les bonbons. Sincèrement, naïvement, depuis toujours. C'était à peu près tout le CV qu'il s'était construit dans sa tête pour se rassurer.
Quand Camille était entrée dans l'open space pour le récupérer, il avait levé les yeux, et quelque chose dans son cerveau avait décidé de tomber en panne pendant environ trois secondes de trop.
- Tom, c'est ça ? Je suis Camille. Viens, je vais te montrer comment on rentre les commandes, c'est le plus urgent.
Il avait hoché la tête avec l'assurance d'un homme qui a parfaitement entendu, ce qui était faux.
Elle s'était penchée par-dessus son épaule pour pointer l'écran, une mèche s'échappant de la queue de cheval, et avait commencé à expliquer - les codes produits, les seuils de stock, la manière dont le logiciel plantait systématiquement si on validait trop vite.
Tom avait hoché la tête. Encore.
Il regardait l'écran. Vraiment. Enfin, il regardait *dans la direction* de l'écran, ce qui n'est pas tout à fait la même chose quand quelqu'un se tient penché à quinze centimètres de vous et sent le savon et le café.
- Voilà, c'est simple, non ? avait conclu Camille en se redressant.
- Ouais. Nickel.
Il n'avait absolument rien retenu.
Elle était repartie vers son bureau, satisfaite d'avoir, comme toujours, réglé le problème en dix minutes chrono.
Trois jours plus tard, une commande de deux mille sachets de fraises Tagada partait par erreur vers un dépôt à Lille au lieu de Lyon, et Camille, en découvrant le mail d'un client passablement énervé, allait comprendre qu'expliquer les choses une fois à Tom ne suffirait visiblement pas.
Elle ignorait encore qu'elle allait devoir recommencer beaucoup, beaucoup de fois.








