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Dys-beat

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Résumé

Maze et Bellone n’auraient jamais dû s’aimer. Elle est hackeuse HPI et dyspraxique, hypersensible au monde. Lui est barman hyperactif, solaire et trop bavard. La culpabilité et le deuil menacent de tout détruire. Pourtant, entre crises sensorielles, hyperfocus destructeurs et hyperactivité débordante, une histoire d’amour naît, se brise, puis se reconstruit.

Genre :
Romance
Auteur :
Adeline Reyser
Statut :
En cours
Chapitres :
6
Rating
5.0 1 avis
Classification par âge :
18+

Prologue

Le néon du Cyan Echo avait pris cette teinte un peu fatiguée qu’elle adoptait toujours après minuit, quand les tubes commençaient à chauffer et que leur bourdonnement électrique devenait plus présent dans le silence revenu. Bellone terminait de ranger les dernières bouteilles d’alcool derrière le bar, alignant les étiquettes exactement dans le même sens, même s’il savait qu’il faudrait tout recommencer le lendemain soir. Ses mains bougeaient vite, avec précision, mais ses pieds ne restaient jamais longtemps au même endroit. Il longeait le comptoir jusqu’au bout, faisait demi-tour, repoussait du bout du pied un tabouret déplacé de deux centimètres, puis repartait aussitôt dans l’autre sens. La salle sentait le citron vert écrasé et le sucre de canne qui avait collé au bois tout au long de la soirée. Il aimait cette odeur. Elle lui donnait l’impression que la nuit avait eu un sens, que des gens étaient venus déposer un morceau de leur fardeau ici et étaient repartis un peu moins lourds.

Il fredonnait, sans s’en rendre compte, une mélodie qu’il avait entendue plus tôt dans la soirée, tout en tambourinant du bout des doigts sur le bord du zinc entre deux gestes. Le club était presque vide. Eros rangeait les dernières chaises au fond de la salle. La musique avait été baissée si bas qu’on entendait surtout le ronronnement des néons et le bruit lointain de la ville qui continuait de vivre dehors. Bellone se sentait bien dans ces moments-là. Son corps avait encore de l’énergie, mais elle était canalisée dans des tâches simples et répétitives. Il pouvait bouger sans que ça dérange personne. Il pouvait parler tout seul si ça lui chantait, laisser son esprit vagabonder vers Maze, la femme qu’il aimait, ou se surprendre à avoir envie de lui envoyer un message stupide pour lui dire qu’il avait inventé un nouveau mélange à base de whisky et de fleur d’oranger, juste pour voir si elle lui répondrait qu’il était complètement fou.

Son téléphone vibra sur le bar. Il y jeta un coup d’œil, s’attendant à tout sauf à ça. C’était Maze. Un sourire éclaira aussitôt son visage. Il posa le chiffon qu’il tenait, décrocha, puis porta l’appareil à son oreille, sans cesser de frotter une trace imaginaire sur le comptoir.

— Maze ? T’es encore debout à cette heure ? Je finis dans dix minutes. Je peux passer si tu veux ? J’ai testé un truc avec du whisky. Tu vas me dire que c’est dégueulasse, mais je suis sûr que…

Sa voix l’interrompit. Une voix qu’il ne lui connaissait pas. Elle était plate, étrangement calme et en même temps brisée, comme si elle venait de très loin et qu’elle avait du mal à traverser l’air.

— Elle est morte. Je suis désormais seule.

Il y eut un silence. Puis le bip sec de la fin d’appel.

Bellone resta une seconde le téléphone collé à l’oreille. Le sourire était toujours figé sur ses lèvres, mais il ne parvenait plus à prononcer le moindre mot . Le bourdonnement des néons lui sembla soudain beaucoup plus fort, agressif. Il reposa l’appareil sur le comptoir comme s’il venait de lui brûler la main. Quelques secondes plus tard, tout son corps se mit en mouvement.

Il fit trois pas rapides vers la droite, revint aussitôt sur ses pas, attrapa le chiffon, le tordit entre ses doigts jusqu’à ce que ses jointures blanchissent, le jeta dans le lavabo, le ramassa presque instinctivement et le tordit de nouveau. Son cœur battait trop vite dans sa poitrine, un battement irrégulier qui lui donnait l’impression que son corps essayait de rattraper quelque chose que son esprit refusait encore de comprendre. Il se mit à parcourir le club de long en large, du bout le plus proche de la porte jusqu’au coin où les verres étaient rangés, puis en sens inverse, encore et encore. Ses pas étaient rapides, saccadés. Il changeait de direction sans prévenir, comme si rester dans une ligne droite trop longtemps lui était devenu insupportable.

Lilly. Nyméria. Lina.

Les trois noms lui arrivèrent en même temps, se cognant les uns contre les autres dans sa tête. Le visage de Lilly s’imposa d’abord. Il revit le dernier dîner, cette façon qu’elle avait eue de poser une main sur l’épaule de Maze quand elle sentait que sa sœur commençait à se perdre dans ses pensées. Il revit son sourire, celui qui ressemblait un peu trop à celui de Maze, mais qui était plus franc, plus protecteur. Ensuite, il revit Nyméria, sa meilleure amie. Celle qui l’appelait à n’importe quelle heure pour lui demander s’il avait bu autre chose que des shots depuis le début de la semaine, qui riait trop fort dans les pièces et qui comprenait, sans qu’il ait besoin de l’expliquer, pourquoi il ne pouvait pas rester assis plus de dix minutes. Enfin, il revit Lina, la meilleure amie de Nyméria, qu’il connaissait désormais presque aussi bien qu’elle. Il se rappela la façon dont elle écoutait Maze parler de son travail, avec cette attention tranquille qui semblait, à elle seule, l’apaiser. Il se rappela aussi ce regard qu’elle avait posé sur lui une fois. Un regard qui disait qu’elle avait parfaitement compris tous les efforts qu’il faisait pour ne pas bouger sans arrêt lorsque Maze était près de lui.

Il ne savait pas laquelle des trois était morte. Il ne savait même pas comment elle était morte. Il ne savait rien du tout, hormis qu’il s’agissait d’ une femme. Et Maze était quelque part, seule, avec cette phrase qui lui était restée coincée dans la gorge. Il ne savait pas comment l’aider, ni quoi lui dire. S’il devait lui poser des questions ou bien se taire, la prendre dans ses bras ou rester à distance, pleurer avec elle ou essayer de la faire parler. Son cerveau hyperactif détestait ce vide d’informations. Il avait besoin de savoir. Pas par curiosité. Parce que s’il ne savait pas, il risquait d’arriver chez elle et de dire exactement ce qu’il ne fallait pas. Il risquait de mentionner le mauvais nom. De la regarder avec des yeux qui demanderaient : « c’est qui ? », alors qu’elle n’aurait déjà plus la force de répondre.

Il s’arrêta net au milieu du club, les deux mains posées à plat sur l’une des tables, la tête baissée. Sa respiration était bien trop rapide. Il sentait ses jambes qui tremblaient légèrement, ce tremblement fin qui apparaissait toujours quand son corps avait trop d’énergie et pas assez de direction. Il attrapa son téléphone, composa le numéro de Nyméria et attendit. Il tomba directement sur la messagerie. Il raccrocha sans laisser de message puis composa immédiatement celui de Caël. Même résultat. Un juron lui échappa. Il reposa son téléphone, le reprit presque aussitôt, puis l’envoya valser un peu trop fort sur le comptoir. Le choc du métal contre le bois résonna dans toute la salle vide.

— Eros ! cria-t-il sans même vérifier si le jeune serveur était encore là. Je ferme plus tôt ce soir. Tu gères avec Julie, je te revaudrai ça.

Il n’attendit pas la réponse. Il arracha son tablier, le jeta sur une chaise au lieu de le plier correctement, comme il le faisait d’habitude. L’instant d’après, il attrapa ses clés et son téléphone. Il éteignit les néons en appuyant sur les interrupteurs un peu trop fort, un par un. Chaque tube s’éteignit avec un petit claquement électrique, et la salle perdit peu à peu de ses couleurs chaudes. Il ne resta bientôt plus que les veilleuses de sécurité, froides et blanches. Il verrouilla la porte vitrée sans prendre le temps de vérifier une seconde fois, et sortit par la porte de service donnant sur la ruelle derrière le club, d’un pas si rapide qu’il frôlait la course.

La voiture démarra dans un grondement trop puissant pour l’heure qu’il était. Il s’engagea dans les rues quasiment vides, les mains crispées sur le volant, le regard qui sautait sans cesse du pare-brise au rétroviseur. Il parlait tout seul, à voix basse d’abord, puis de plus en plus fort chaque fois qu’un feu rouge semblait mettre une éternité à passer au vert.

— Je dois savoir. Je ne peux pas arriver chez elle sans savoir ce qui s’est passé. Je vais dire n’importe quoi. Je vais lui demander si c’est Lilly… ou Nyméria… ou Lina… et je vais tout gâcher. Je dois savoir qui c’est. Après, j’irai la voir. Mais d’abord… je dois savoir.

Il tourna à gauche au lieu de continuer tout droit. Au beau milieu de l’intersection, il changea d’avis, donna un brusque coup de volant et klaxonna involontairement avant de reprendre le contrôle. Son cerveau lui disait d’aller chez Nyméria et Caël parce que c’était le plus logique. Nyméria était sa meilleure amie, Lina passait tout son temps avec elle ces derniers temps, et si quelque chose de grave était arrivé dans le groupe, c’était là que les informations circuleraient en premier. Mais, en même temps, une autre partie de lui hurlait qu’il fallait qu’il aille directement au penthouse, que Maze était seule. C’était lui qu’elle avait appelé, lui, et il n’avait pas le droit de la laisser attendre pendant qu’il cherchait des réponses ailleurs.

Il appuya plus fort sur l’accélérateur. Les lumières de la ville défilaient sur les côtés, un peu floues. Il tenta encore une fois d’appeler Nyméria en conduisant, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille. Toujours la messagerie. Il essaya Lina cette fois. Mais encore rien. Il frappa du plat de la main sur le volant, une fois, deux fois. Son esprit sautait d’une hypothèse à l’autre, sans transition, sans logique apparente.

Et si c’était Nyméria ? Comment pourrait-il encore regarder Caël en face ? Et si c’était Lina ?

Nyméria allait être détruite, elle qui la considérait comme une sœur. Et si c’était Lilly… alors Maze venait de perdre la seule personne de sa famille qui lui restait et qui l’avait vraiment comprise depuis toujours. Il revoyait le visage de Lilly au barbecue. Cette façon qu’elle avait eue de le prendre à part deux minutes pour lui dire, avec ce sourire à la fois taquin et sérieux : « Prends soin d’elle, elle fait semblant d’aller bien même quand tout va mal. » Il revoyait Lina qui écoutait Lilly parler de son travail avec cette attention si calme. Il revoyait Nyméria qui riait trop fort à une blague qu’il avait faite, la tête rejetée en arrière, les cheveux bordeaux qui volaient autour de son visage.

Il ne savait pas laquelle des trois il espérait le moins. Il ne savait pas non plus s’il avait le droit d’espérer quoi que ce soit.

Il finit par se garer en double file devant la maison de Nyméria et Caël, le moteur toujours allumé, les mains qui tremblaient légèrement sur le volant. Il resta là plusieurs minutes, le front contre le cuir, les yeux fermés, à respirer trop vite. Il essaya encore une fois d’appeler Nyméria. Toujours rien. Il composa ensuite le numéro de Caël. Sonnerie. Messagerie. Il raccrocha et resta immobile, les yeux fixés sur le tableau de bord sans vraiment le voir.

Il ne savait toujours pas qui était décédée.

Il coupa le moteur. Le silence qui envahit l’habitacle lui pesa aussitôt. Il sortit de la voiture, claqua la portière plus fort qu’il ne l’aurait voulu, et monta rapidement les marches qui menaient à l’entrée. Il sonna à l’interphone. Une fois. Deux fois. Personne ne répondit. Il recula d’un pas, et leva les yeux vers les fenêtres visibles depuis le trottoir . Certaines étaient éclairées, mais il ne savait pas si c’était bon signe ou non. Il resta planté là, sur le trottoir, les clés de la voiture serrées dans sa main au point d’en avoir mal à la paume. Son cerveau continuait à tourner, mais plus lentement maintenant, comme s’il s’épuisait lui-même à force de chercher des réponses qui ne venaient pas.

Il pensa à Maze, seule dans son penthouse trop grand, qui avait dit « je suis désormais seule » d’une voix qui ne lui ressemblait pas. Il ne savait toujours pas comment l’aider. Ni qui pleurer. Il avait quitté son club en pleine nuit pour chercher une information qui refusait de se présenter. Il ne pouvait plus rester là, à tourner en rond sur ce trottoir, alors que Maze était quelque part, peut-être en train de s’effondrer toute seule sans personne auprès d’elle.

Il remonta dans sa voiture sans vraiment avoir décidé. Il redémarra. Cette fois, il prit la direction du penthouse de Maze dans le centre de Freedom. Il conduisait moins vite désormais. Il ne parlait plus tout seul. Ses yeux commençaient à piquer, mais aucune larme ne venait. Il ne savait toujours pas ce qu’il allait dire en arrivant. Mais Bellone était certain qu’il ne pouvait plus rester seul avec cette question qui tournait en boucle dans sa tête sans jamais trouver de réponse.

Il fallait qu’il aille vers elle. Même sans savoir. Même sans savoir comment l’aider. Tant pis s’il avait peur de dire la mauvaise chose ou de poser la mauvaise question. Parce que rester à chercher des informations pendant qu’elle était seule lui semblait soudain beaucoup plus insupportable que d’arriver sans savoir.

Il appuya un peu plus fort sur l’accélérateur. Dans sa tête, les trois visages continuaient de tourner, mais plus doucement maintenant. Lilly. Nyméria. Lina. Il ne savait toujours pas laquelle des trois venait de disparaître. Il ne savait toujours pas comment il allait pouvoir contenir la douleur de Maze quand il ne savait même pas encore laquelle il allait devoir pleurer avec elle.

Mais il roulait vers elle. Et, pour l’instant, c’était la seule chose qu’il arrivait à faire sans que tout explose à l’intérieur de lui.de lui.

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Bien écrit

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