L'embuscade
Moscou, 3h12 du matin.
La pluie tombe comme un rideau d’acier, transformant les quais industriels en un cimetière de métal et d’ombre. Le vent glacial porte l’odeur âcre du fleuve, de diesel brûlé et de pourriture. Je serre le volant du G-Class blindé, les phalanges blanches, la mâchoire crispée. Mon cœur bat lourdement dans ma poitrine, comme un tambour funèbre.
Dans le coffre : cinquante-deux kilos de fentanyl pur coupé au carfentanil. Assez pour noyer des quartiers entiers dans la mort silencieuse. Assez pour payer une dette de sang vieille de deux ans.
Je n’ai jamais voulu cette vie.
J’ai passé des années à fuir le nom des Petrov, à me construire une existence banale — études d’architecture, petits appartements, mensonges répétés. Mais le sang ne ment pas. Le sang des Petrov est maudit, transmis de génération en génération comme une maladie incurable. Mon père, Viktor « le Fantôme », l’un des parrains les plus sanguinaires du Korven, m’a rappelée à l’ordre il y a trois jours.
« C’est la dernière fois, Lena. Tu livres ça à l’entrepôt 17, et les Volkov nous laissent respirer. Sinon… ils nous traqueront jusqu’au dernier. Ton frère Alexei paiera le prix fort. »
Sa voix au téléphone était rauque, usée, presque brisée. L’homme que la CIA, le FSB et la moitié du milieu recherchent depuis dix ans, réduit à supplier sa propre fille.
Je jette un regard dans le rétroviseur. La route derrière moi est noire. Trop noire.
Puis ils apparaissent.
Six phares. Six SUV sombres, roulant en formation parfaite, sans plaque, phares éteints par intermittence. Des professionnels. Des hommes de Nikolai Volkov.
Mon estomac se noue violemment. La sueur froide coule le long de mon dos malgré le froid.
« Pas maintenant… pas comme ça… » murmuré-je, la gorge serrée.
J’écrase l’accélérateur. Le V8 rugit, vibrant sous mes cuisses. La pluie redouble, martelant le toit comme des balles. La première rafale de kalachnikovs déchire la nuit. Le bruit est assourdissant. Les balles ricochent sur le blindage avec des tintements aigus, puis une vitre arrière explose dans une pluie de verre.
Une balle traverse l’habitacle.
La douleur dans mon épaule gauche est immédiate, explosive. Comme si on m’enfonçait un fer rouge dans la chair. Je hurle, le sang chaud jaillit instantanément, imbibant mon pull noir. L’odeur cuivrée, écœurante, envahit tout l’habitacle.
Je riposte par la fenêtre brisée, le Glock tremblant dans ma main. Un assaillant s’effondre, la gorge déchirée, son sang se mélangeant à la pluie sur le bitume.
« Qui vous envoie ?! » crié-je dans le vide, la voix cassée par la douleur.
Pas de réponse. Seulement d’autres tirs.
Je braque violemment. Le lourd 4x4 dérape sur l’asphalte trempé et percute un SUV adverse dans un fracas de tôle froissée. L’impact me coupe le souffle. Ma tête heurte la portière. Un goût métallique envahit ma bouche.
Un deuxième véhicule me tamponne de côté avec une force brutale. Le G-Class glisse et s’immobilise contre un conteneur rouillé.
Des portières claquent. Des bottes lourdes frappent le sol mouillé. Des mains gantées arrachent ma portière.
Je me débats comme une bête sauvage. Je plante mon couteau dans la cuisse d’un homme — son hurlement guttural résonne, son sang chaud gicle sur ma main. Je donne un coup de tête qui écrase un nez avec un craquement humide. Mais ils sont trop nombreux.
Un coup de crosse derrière la nuque.
Le monde devient noir.
Quand je reprends connaissance, je suis à genoux sur le bitume glacé, les poignets serrés par des serflex qui me coupent profondément la peau. Le sang de mon épaule coule sans s’arrêter, formant une flaque sombre qui se dilue sous la pluie. Chaque respiration est un supplice. L’odeur de sang, d’essence et de peur sature l’air.
Des bottes noires, impeccables, s’arrêtent devant moi.
« Regarde-moi, Elena. »
Cette voix… grave, basse, dangereusement calme.
Je relève lentement la tête. Nikolai Volkov est accroupi devant moi, imposant, presque irréel sous la pluie battante. Son long manteau noir colle à ses larges épaules. Ses yeux gris acier me transpercent jusqu’à l’âme. Les tatouages visibles sur son cou racontent une vie entière de violence, de prisons et de serments de sang.
Il sent le cuir mouillé, l’eau de Cologne boisée et quelque chose de plus primal : le prédateur.
« Qui… es-tu ? » soufflé-je, la voix cassée.
Il sourit lentement, un sourire qui n’atteint pas ses yeux.
« Tu le sais déjà. Nikolai Volkov. Fils aîné de Sergei Volkov, l’homme que ton père a fait assassiner comme un chien il y a deux ans, pendant une réunion censée sceller la paix. »
Je crache du sang sur le côté.
« Alors c’est ça. La vengeance du fils. Tu t’en prends à la fille parce que tu n’arrives pas à toucher le père. »
Nikolai attrape mon menton d’une main puissante. Ses doigts s’enfoncent dans ma mâchoire, m’arrachant un gémissement de douleur. Il approche son visage tout près du mien, jusqu’à ce que nos souffles se mélangent dans l’air froid et humide.
« Ton père a brisé le pacte. Il a commandité l’exécution de mon père devant ses propres frères. Depuis deux ans, je traque tout ce qui porte le nom Petrov. Et aujourd’hui… je t’ai, toi. La princesse cachée. La seule faiblesse de Viktor. »
Je plante mon regard vert dans le sien, malgré la souffrance.
« Tu perds ton temps. Je ne sais rien qui puisse t’aider. Et même si je savais… je ne dirais rien. »
Il caresse lentement ma joue ensanglantée du pouce, presque tendrement. Ce geste contraste violemment avec la cruauté dans ses yeux.
« Nous verrons ça très bientôt. »
Il se relève, dominant ma silhouette brisée. Son regard s’attarde sur moi, longuement, comme s’il me possédait déjà.
« Emmenez-la. Ce soir, on commence. »
Tandis que deux de ses hommes me traînent vers un van noir, je sens le poids brûlant de son regard dans mon dos.
Cette embuscade n’est pas une simple vengeance.
C’est le début d’un jeu bien plus sombre, bien plus dangereux. Un jeu où la haine risque de se transformer en quelque chose de beaucoup plus terrifiant.
Le trajet dans le van semble durer une éternité. Les yeux bandés, je sens chaque cahot de la route résonner dans mes blessures. L’odeur de sang séché, de sueur et de cuir mouillé empeste. Mes poignets brûlent sous les serflex. Mon épaule pulse comme un second cœur malade, envoyant des vagues de nausée à chaque mouvement.
Quand on me retire enfin le bandeau, je suis déjà dans une cave.
L’air est glacial, humide, chargé d’une odeur métallique et de moisi qui me donne la chair de poule. Les murs de béton brut sont tachés d’anciennes traces sombres que je préfère ne pas identifier. Une seule ampoule nue pend du plafond, jetant une lumière crue et froide qui fait danser les ombres comme des spectres affamés.
Ils m’attachent par les poignets à un crochet fixé au plafond. Mes pieds effleurent à peine le sol froid. Chaque respiration est un supplice. Le sang continue de couler de mon épaule et de ma cuisse, gouttant sur le béton avec un rythme lent et obsédant.
Je suis seule.
Pendant un long moment, seul le bruit de ma propre respiration haletante et le goutte-à-goutte de mon sang brisent le silence. Puis la porte métallique s’ouvre avec un grincement sinistre qui me glace jusqu’aux os.
Nikolai entre.
Seul.
Il referme la porte derrière lui et reste un instant adossé contre elle, à m’observer en silence. Sa présence remplit toute la pièce. Il a retiré son manteau. Sa chemise noire est légèrement ouverte au col, révélant les tatouages sombres qui recouvrent sa peau. Il me regarde comme si j’étais une chose qu’il possède déjà.
Le silence s’étire, lourd, étouffant. Mon cœur bat si fort que je l’entends dans mes tempes.
« Tu as peur maintenant, Elena ? » demande-t-il enfin, d’une voix basse et rauque qui glisse sur ma peau comme une lame.
Je relève la tête avec difficulté, les cheveux collés à mon visage ensanglanté.
« Peur de toi ? Non. J’ai grandi entourée de monstres bien pires que toi. »
Il s’approche lentement. Ses bottes claquent sur le béton humide. Il s’arrête si près que je sens la chaleur de son corps contraster avec l’air glacial. Son odeur — cuir, bois de santal et quelque chose de plus animal — m’envahit.
« Des monstres bien pires… comme ton père, par exemple ? »
Il lève une main et passe lentement ses doigts sur la plaie ouverte de mon épaule. La douleur explose. Je serre les dents jusqu’à ce qu’elles grincent, refusant de lui offrir le plaisir d’un cri.
« Viktor Valeski… Le Fantôme du Korven. L’homme qui a trahi son propre code. Qui a fait assassiner mon père pendant une réunion censée apporter la paix. Tu sais ce qu’il a fait ensuite ? Il a bu un verre avec les frères de mon père en leur souriant. »
Sa voix est calme, presque douce, mais chaque mot est chargé de poison pur.
Je respire difficilement.
« Mon père fait ce qu’il doit faire pour survivre. Comme toi. »
Nikolai rit doucement. Un rire bas, dangereux, qui résonne dans la cave comme une promesse de souffrance.
« Non. Pas comme moi. Moi, je respecte encore certaines règles. Toi… tu n’es qu’un pion qu’il a sacrifié sans hésiter. »
Il attrape fermement mon menton, forçant mon visage vers le haut. Nos regards s’affrontent. La tension entre nous est palpable, électrique, presque toxique.
« Dis-moi où il se cache, Elena. Un seul nom. Un contact. Et je peux rendre tout ça… beaucoup moins douloureux. »
Je soutiens son regard, les yeux brillants de défi malgré la souffrance qui me dévore.
« Et si je refuse ? Tu vas me frapper ? Me violer ? Me découper ? »
Nikolai approche ses lèvres tout près de mon oreille. Son souffle chaud caresse ma peau glacée.
« Je vais faire bien pire que ça. Je vais te briser lentement. Jour après jour. Je vais te faire regretter d’être née Petrov. Et le plus terrifiant… c’est que je commence déjà à aimer ça. »








