Prologue
Il y a 10 ans - lors de la 17ème édition du Cirque
Le soleil cognait si violemment que les contours du monde s’étaient dissous dans une clarté aveuglante. Tout n’était plus que blanc qui lacérait mes paupières à chaque clignement. Sous mes sandales, le marbre tentait de s’accrocher à moi. L’air, saturé de sons et de sables, vibrait d’un bourdonnement dense, fait de rires étirés, de chants qui tournoyaient comme des oiseaux ivres, et de tambours battants qui résonnaient jusque dans mes côtes.
Je n’aurais pas dû être dans la cour où j’étais interdit d’accès, surtout à cette période.Ma robe, prise dans l’armoire de ma maman, traînait derrière moi comme une queue de lézard. Mes manches, lourdes de broderies fines, frottaient contre les murs, tandis que je me faufilais entre les arches. On m’avait dit de rester dans les jardins , là où l’eau des fontaines murmurait à voix basse, là où les fleurs, au moins, ne vous regardaient pas de travers. Maman me le disait tous les jours, une enfant n’avait rien à faire de ce côté du palais. Ici c’était réservé aux adultes, à ceux qui portaient des ronces, ou ressemblaient à des roses épineuses. Mais les jardins m’ennuyaient. Alors je m’étais penchée sur la balustrade pour apercevoir cette cour, et mes yeux avaient été happés par quelque chose de dissonant.
Une cage surélevée sur un autel étroit avait l’air conçu pour un petit animal. Pourtant, il y avait un garçon à l’intérieur. Il était recroquevillé, ses bras étaient serrés autour de ses jambes, le visage enfoui dans ses genoux. À le voir ainsi, il n’avait rien d’un enfant, sa silhouette osseuse était enveloppée dans la lumière. Ses cheveux, collés à son crâne, protégeaient ses yeux du soleil. Il avait l’air... en train de s’effacer. Autour, personne n’avait de réaction. Les nobles ignoraient l’enfant perché tel un oiseau domestique. Un serviteur passa, sans même tourner la tête. Un homme éclata d’un rire grave, un rire de ventre plein, probablement lancé à propos du poids d’une reine. Je détournais les yeux. Un conte m’était alors revenu en tête.
"Il était une fois un petit nuage solitaire qui errait dans le ciel. Un jour, il aperçut un jeune vent coincé dans une vallée, incapable de retrouver son chemin. Les autres nuages passaient sans lever un seul rayon de pluie, trop occupés à se faire beaux pour le coucher du soleil. Mais le petit nuage descendit, enveloppa le vent et le guida doucement hors de la vallée. En retour, le vent emporta le nuage dans des endroits qu’il n’avait jamais vus, remplissant le ciel de couleurs nouvelles et de brises douces."
Il ne fallait jamais détourner le regard quand quelqu’un avait besoin d’aide. Pour moi, il devait être assoiffé et affamé.Je connaissais un passage pour rejoindre les cuisines, un escalier dissimulé dans l’ombre d’un couloir mural. Mes pas pressés résonnaient sur les marches de pierre. Une fois en bas, une odeur agréable flottait dans l’air. Mon ventre gargouilla bruyamment d’un même temps la peau de mon ventre trembla. La chaleur y était moite alourdie par les cris, les bruits de lames et les fumées grasses qui s’accrochaient déjà à mes cheveux.Les marmites bouillonnaient jusqu’à faire déborder le monde. Des cuistots hurlaient par-dessus le fracas des couverts, tandis que les flammes s’élevaient comme des langues cherchant à lécher les plafonds. Au milieu de tout ça, les plats remplis s’échappaient vers la fête.
Je m’approchai d’une table et y trouvai une cuillère en bois abandonnée, nappée d’une sauce épaisse. Je posai ma langue dessus, le goût était épicé et légèrement sucré. Quelqu’un me vit.
— Dehors, la petite ! cria sans conviction un cuisinier en claquant un torchon humide pile sous mes yeux surpris.
Un autre homme, plus jeune peut-être, sans même lever les yeux, grogna en remuant un chaudron :
— Va jouer ailleurs, princesse.
Je fis mine de partir et lorsqu’il eut le dos tourné, je me précipitais vers une étagère où je pris ce que mes bras pouvaient porter.
Les cuisiniers détestaient me voir ici. Ils n’appréciaient pas que je cours au milieu de leur travail, et goûte leur préparation, surtout sans que je n’ai lavé mes mains. Soudain, juste devant moi, la lame d’un couteau s’enfonça dans le bois de l’étagère. Aussitôt je sursautais sans lâcher la nourriture que je tenais.
— Tu fais un pique-nique avec les Jurs, gamine ?
Je levai les yeux, l’homme me dévisageait comme un vilain rat dans sa cuisine.
C’était le chef cuisinier, le grognon. Mes mains tremblaient encore mais ma peur s’était rangée derrière quelque chose de plus fort. Je le fixai tandis qu’il retirait son couteau puis, je courais en ignorant ses réprimandes et qu’il irait en parler à ma maman.
Je trouvais une jarre haute, posée contre un mur, et je rampais, dissimulée derrière son ventre arrondi. Je craignais qu’on m’aperçoit. Cependant mon cœur avait envie d’aider cet enfant en cage, tant qu’il avait peur d’être punir pour ce que je m’apprêtais à faire. Pour être plus à l’aise, je déposais mon butin sur le sol et essayais d’ouvrir un portail. Je n’avais pas le choix d’ouvrir un passage, c’était trop haut pour grimper. Donc mes mains se levèrent vers la cage, mon intention rivée sur cette faille qui devait apparaître. La magie doutait de moi, ou de ma force. Mon souffle était court, mes tempes pulsaient. Après quelques secondes de concentration, les bords du portail sont apparus, il ressemblait à de l’eau frémissante sous la lune.
À travers l’ouverture, je lui versai un peu d’eau. Une goutte frappa sa peau, et il sursauta. Un son rauque animal lui échappa lorsqu’il leva la tête et m’aperçut. Mon ventre se noua. Je rencontrais une paire de yeux que je n’avais jamais vus ailleurs. Deux pièces d’or, cerclés d’un gris argenté qui me renvoyait à l’image d’un trésor oublié, à moitié maudit. Je lui tendis le broc en déglutissant. Il me l’attacha des mains et bu à grandes gorgées tandis que je lui glissai le tissu ou était enveloppé le pain, les dattes. Il attrapait tout sans réfléchir, sans même me lancer un regard, trop occupé à avaler.
— Doucement. Je reviendrai ce soir. J’en apporterai plus. Si je peux.
Je suis revenue chaque jour, par le même passage, avec ce que je pouvais trouver. Parfois plus. Parfois moins, toujours avec quelque chose pour le réconforter. Les cuisiniers redoublaient d’effort en essayant de me chasser.Chaque fois, le portail me demandait un peu plus de force. Ce n’était plus seulement de la concentration ou de la volonté : c’était une part de moi qu’il avalait à chaque ouverture. Mes doigts tremblaient avant même que je commence. Mon souffle se coupait dès que la lumière apparaissait. Mon nez saignait souvent, alors j’avais fini par y glisser des petits morceaux de coton. Et lui, dans sa cage, il ne parlait toujours pas. Je savais qu’il m’écoutait à la façon dont ses yeux dorés me scrutaient. Je racontais les oiseaux des jardins, ceux qui osaient se poser sur les statues mouvantes. Je racontais les mots que j’aimais, les ragots que j’entendais en allant voler dans les cuisines. Je racontais ma vie, ou du moins les miettes que je pouvais lui offrir.
Une nuit, alors que les festivités touchaient à leur fin, il parla. Sa voix était fêlée et râpeuse. Je n’osais plus respirer pendant qu’il parlait, de peur qu’il ne s’interrompt. Il allait partir avec les Roses épineuses et je ne pourrais plus jamais l’entendre, ni l’aider. Il était leur propriété, leur chose. Je ne pourrais plus rien pour lui. Il termina une grappe de raisin que j’avais glissée entre les barreaux plus tôt dans la journée.
— Il y avait deux fleurs. Nées de la même graine. Le vent les a séparées quand elles étaient encore minuscules. L’une est tombée sur une montagne de glace. L’autre, dans un désert rouge. Elles ne se sont jamais revues. Mais chaque matin, quand le soleil se levait, elles se penchaient dans la même direction. Personne ne leur avait dit de le faire. Elles savaient juste que l’autre était là, quelque part et espéraient un jour se revoir.
Je ne lui ai jamais demandé son nom. Il ne m’a jamais demandé le mien. Après ça, chaque jour, sans même y penser, je me retrouvais à penser à lui. À cette cage. À ses yeux.


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