Chapter 1
Chapitre 1 – Suzie
Elle émergea lentement de son sommeil, les larmes sur ses joues. Elle avait encore pleuré sans s’en rendre compte.
Le soleil était déjà haut dans le ciel et les oiseaux chantaient devant sa fenêtre. Les rideaux ouverts laissaient les rayons du soleil et la brise matinale pénétrer dans sa chambre.
Suzie se redressa lentement, le regard perdu dans le vide. Ça faisait déjà cinq nuits qu’elle se réveillait en pleurs sans se souvenir du rêve.
Pascal devait déjà accomplir ses tâches à cette heure-ci. Elle posa sa main sur sa gorge sèche et douloureuse.
Il lui fallait de l’eau mais la carafe était vide. Elle prit alors sa petite cloche et la fit sonner pour appeler Pascal.
Celui-ci arriva aussitôt. Il était grand, avec une silhouette fine et raffinée. Ses cheveux sel et poivre étaient plaqués en arrière. Ses yeux gris, cernés, et ses paupières lourdes lui donnaient un charme que lui seul portait à la perfection.
Son costume de majordome lui allait aussi bien. Il adressa un radieux sourire à Suzie en s’avançant.
— *Petite patronne a bien dormi ?* demanda-t-il en se positionnant devant son lit, les bras dans le dos.
— *O... Oui, bonjour Pascal* souffla-t-elle doucement en le regardant dans les yeux.
Pascal la connaissait depuis plus de dix-sept ans. Il savait donc qu’elle n’allait pas bien.
— *Suzie, as-tu fait un cauchemar ?* dit-il, inquiet, en posant sa main sur son front pour voir si elle n’était pas malade.
— *Oh !* s’exclama-t-elle en sentant la chaleur de la main du vieil homme sur son front. Pascal était attentionné et bienveillant. Il lisait en elle facilement et l’écoutait se plaindre.
Mais aujourd’hui, elle s’était réveillée faible et désorientée.
— *J... J’ai besoin d’eau, s’il te plaît* dit-elle en pointant la carafe vide du doigt. *Et peux-tu demander à Daisie et Harmonie de venir m’aider pour ma toilette ?*
— *Bien sûr, Suzie. Après, nous irons nous promener dans le jardin, près du saule.*
Elle ne répondit pas. Elle mordit sa lèvre inférieure, ses doigts serrant le drap qui recouvrait ses jambes.
Les deux jeunes femmes arrivèrent peu après le départ de Pascal. Elles lui firent sa toilette, l’aidèrent à se vêtir. Elle se brossa les dents puis demanda à rester seule.
— *Merci pour votre aide* conclut-elle, désormais installée sur son fauteuil roulant.
Après l’accident qui avait coûté la vie à son père et l’avait privée de l’usage de ses jambes, Suzie dépendait de son fauteuil roulant électrique. Chaque jour, chaque fois qu’elle s’asseyait dessus, ce jour funeste lui revenait en mémoire.
Ils étaient juste sortis acheter des feuilles de papier pour les nouvelles partitions. Personne ne savait ce qui les attendait.
Parfois, lorsqu’elle dormait, elle entendait encore la voix de son père lui chanter des berceuses ou lui raconter des histoires. Elle ne savait pas si c’étaient des illusions ou des souvenirs.
Un long soupir s’échappa de ses lèvres. Il fallait qu’elle tourne cette page, définitivement. Elle roula jusqu’à son piano, dans un coin de sa chambre.
Elle se positionna correctement avant de commencer à jouer. Elle toucha la première touche qui laissa échapper un son aigu, puis la deuxième, plus douce. Et elle se mit à jouer, comme tous les jours.
Elle connaissait l’emplacement de chaque touche, chaque note qu’elle jouait, chaque sensation que cela lui procurait. Suzie retournait en enfance.
Au temps où son père et elle passaient des journées à jouer, et où sa mère chantait pour les accompagner.
Hélas, après l’accident, sa mère était devenue l’ombre d’elle-même. Elle buvait, sortait, et ramenait des hommes différents chaque nuit pour essayer d’oublier son plus grand amour.
Elle ignorait souvent Suzie. Et quand elle était de mauvaise humeur, elle la frappait de toutes ses forces en hurlant des injures et des menaces. Une fois, elle lui avait dit :
— *J’aurais aimé que tu ne lui ressembles pas tant* avant de la gifler.
Depuis ce jour, elles se voyaient rarement et ne se parlaient plus.
Quand elle eut fini de jouer, ses doigts restèrent un instant sur les touches. La dernière note resta suspendue dans l’air. Elle ferma les yeux et bascula la tête en arrière pour savourer le silence qui régnait dans la chambre.
— *Petite patronne a-t-elle fini ?* La voix de Pascal la ramena sur terre. Elle tourna la tête vers lui et lui fit signe d’entrer.
— *Tu peux m’appeler par mon prénom, Pascal* souffla-t-elle en allant se mettre près de la table basse.
— *Je préfère "petite patronne"* rétorqua l’homme en déposant le plateau sur la table. *Voilà votre petit-déjeuner.*
L’assiette était garnie d’une omelette norvégienne, de bacon et de toasts grillés, accompagnés d’un verre de lait chaud.
— *Merci beaucoup, Pascal.*
Suzie mangeait sans appétit. Sa gorge avalait difficilement les aliments. Mais elle ne voulait pas faire de la peine à Pascal, assis en face d’elle.
— *Vous avez les mêmes yeux que mon fils* dit-il en regardant par la fenêtre. Jamais Pascal ne lui avait parlé de son fils, ni d’un membre de sa famille.
— *Ah bon ?* s’étonna-t-elle en déposant ses couverts dans l’assiette vide.
— *Oui. Il s’appelle John* continua-t-il, voyant l’excitation dans les yeux de sa patronne.
— *John* répéta Suzie, le cœur palpitant de bonheur. *Il vit où ? Il a quel âge ? Vous êtes proches ? Pourquoi m’en parlez-vous seulement maintenant ?* Elle posa toutes ses questions d’un coup, avec enthousiasme.
Pascal sourit tendrement. Il aimait quand elle débordait d’énergie.
— *Il a vingt-cinq ans. Il vit très loin d’ici, en ville. Nous sommes très proches. Vous aviez l’air triste.*
— *En ville* murmura Suzie. *Il vous manque ?*
— *Oui. Mais c’est un grand garçon maintenant, et nous nous appelons tous les jours.*
— *Ah...*
Suzie regarda à son tour le paysage. Elle avait grandi à la campagne, entourée d’herbe, de ruisseaux et de cerisiers. Elle n’était jamais allée en ville. Enfin, juste une fois.
Elle ne voulait plus y retourner, de peur de perdre encore quelque chose d’important.
— *J’espère que vous vous retrouverez bientôt* dit-elle, un doux sourire sur les lèvres.
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