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L'inconnue du destin

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Résumé

Leurs mères avaient tout planifié... mais le cœur fait ses propres lois. Lizzie est une rêveuse impénitente, la cadette d'une fratrie de dix enfants que sa mère laisse volontiers courir le monde. Sa sœur aînée, Henera, incarne quant à elle la perfection mondaine et s’applique à devenir une épouse irréprochable. Lorsque la reine d'Agaland propose d'unir son fils aîné, le prince Paul-Henry, à Henera, c'est la consécration ultime pour la famille. Mais le destin a un humour féroce, et c'est la jeune Lizzie qui, au détour d'un bois de pins, s'empare sans le savoir du cœur de celui qui était promis à sa sœur.

Genre :
Romance
Auteur :
JCG
Statut :
il y a 4 heures
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

La famille de Jonteville

Le domaine de Jonteville s’étendait sur les coteaux verdoyants et vallonnés du sud de la province, une vaste étendue où la pierre calcaire des bâtiments, patinée par les siècles, semblait s’imprégner à chaque instant de la lumière dorée et changeante des fins d’après-midi. C’était un lieu profondément ancré dans les traditions, façonné par l’ordre, le travail de la terre et le respect scrupuleux des convenances, où chaque pavé des cours intérieures et chaque pan de mur semblait murmurer le poids d’un patronyme ancien et respecté. Pourtant, au cœur de cette auguste et vénérable demeure, le souffle de la vie ne suivait pas les règles figées d’un simple livre d’étiquette ; il battait de manière tumultueuse, organique et passionnée, dicté par les choix fondateurs de ses maîtres et le tourbillon incessant d’une progéniture exceptionnellement nombreuse.

Au centre de ce monde bien ordonné régnait le baron Henry de Jonteville. Homme aux tempes grisonnantes, au regard d’un bleu profond empreint d’une bienveillante clarté et à la silhouette encore athlétique malgré les années, il passait la majeure partie de ses journées à arpenter ses domaines à cheval ou à pied. Attentif aux moindres détails des récoltes, à la bonne marche des fermages, à la gestion rigoureuse de ses forêts et à l’entretien de son patrimoine séculaire, Henry forçait le respect de tous par son labeur discret. Aux yeux du monde de la province, Henry était perçu comme un homme mesuré, presque effacé face à l’aura magnétique de son épouse. Mais ceux qui le côtoyaient de près, ou ceux qui avaient un jour croisé la fermeté de sa volonté, savaient quelle force de caractère inébranlable et quelle audace bouillonnante se cachaient sous ses manières toujours impeccables et son exquise courtoisie.

Car Henry n’était pas un simple seigneur de province comme les autres, et s’il occupait une place absolument souveraine et indétrônable dans le cœur de sa femme, c’était parce qu’il avait su, décennies plus tôt, accomplir l’impensable : conquérir le cœur de la superbe, de l’inaccessible Maria-Isabelle.

Leur histoire d’amour appartenait déjà à la légende dorée de la famille et des environs, l’un de ces contes vibrants que l’on se chuchotait le soir au coin des grands feux de cheminée, ou que l’on se remémorait avec une pointe de nostalgie émue en observant le couple vieillir ensemble sans avoir perdu une once de leur complicité primitive. Dans sa lointaine et brillante jeunesse, Maria-Isabelle étincelait au sommet des hautes sphères de la cour et des cercles les plus fermés de l’aristocratie continentale. Née dans une fratrie extrêmement puissante, dotée de ramifications royales et d’alliances politiques colossales, elle était promise de par sa naissance à un avenir fastueux, grandiose et balisé par les plus hautes marches du pouvoir. Les plus grands partis du royaume et des contrées voisines se bousculaient littéralement à sa porte, espérant obtenir sa main pour s’attacher les faveurs de sa lignée et l’éclat de sa beauté légendaire. Mais Maria-Isabelle, dotée d’un esprit libre et d’un tempérament de feu sous ses airs de grande dame, n’avait jamais eu cure des calculs froids de la politique et des titres ronflants qui ne recouvraient aucune âme.

Leur première rencontre, gravée à jamais dans leur mémoire comme un instant suspendu hors du temps, avait eu lieu par un radieux après-midi de fin d’été, au bord d’un lac miroitant et silencieux, cerné de saules pleureurs dont les branches venaient effleurer la surface de l’eau, sur les terres reculées d’un cousin éloigné. Maria-Isabelle, fuyant ce jour-là l’étouffement factice d’un bal mondain où l’air était saturé de parfums lourds et de conversations vides, ainsi que les œillades insistantes et lourdes de sens de ducs empesés et présomptueux, s’était isolée sur les berges ombragées pour chercher un peu de fraîcheur et de solitude. C’est précisément là qu’elle avait croisé Henry. Il était alors un simple cadet de noble province, venu chercher un moment de calme au bord de l’eau pour fuir les mondanités obligatoires. Point de discours grandiloquents préparés à l’avance, point de révérences compassées ni de présentation orchestrée par des mères ambitieuses : un éclat de rire spontané face à une ligne de pêche emmêlée, un regard franc échangé au détour d’une barque de bois qui tanguait doucement sur l’onchose, et le monde entier avait basculé.

S’ensuivit alors une cour d’une intensité rare, captivante, audacieuse et profondément sensuelle, menée avec une bravoure folle par le jeune Henry pour arracher celle qu’il aimait aux griffes d’un milieu étouffant et prisonnier des convenances. N’écoutant que son cœur et son panache, Henry bravait les interdits les plus stricts pour prouver son dévouement absolu à la jeune femme. Il rivalisait d’ingéniosité pour tromper la vigilance des chaperons et des gardes du corps. Il se glissait par exemple à la nuit tombée, sous la lueur blafarde de la lune, dans les jardins clos et hautement surveillés du domaine parental de Maria-Isabelle, risquant sa réputation et sa liberté, pour venir déposer sur le rebord de sa fenêtre une rose noire cueillie dans les massifs interdits, accompagnée d’un poème d’amour enflammé tracé de sa propre main.

Une autre fois, alors que Maria-Isabelle était conviée à une représentation théâtrale officielle sous haute surveillance, il avait secrètement affrété une montgolfière improvisée qui s’était soudainement élevée au-dessus du théâtre de verdure, lâchant une pluie magique et parfumée de pétales de camélias blancs sur l’assemblée, provoquant la stupeur générale et le scandale horrifié de la haute société. Enfin, lors d’un grand bal d’hiver où Maria-Isabelle se trouvait prisonnière des cercles de courtisans et cernée par des prétendants insupportables, Henry avait corrompu les musiciens de l’orchestre pour faire jouer une mélodie de contrebande, l’entraînant de force au beau milieu de la piste dans une valse échevelée, tourbillonnante et passionnée qui avait fait jaser toutes les cours du royaume pendant des semaines entières.

Maria-Isabelle, totalement enivrée par cette passion pure, par l’ardeur de cet homme qui la regardait non pas comme un simple pion stratégique sur l’échiquier des alliances, mais comme la seule et unique femme de sa vie, avait tenu tête à toute sa famille avec une vaillance remarquable.

Le scandale, naturellement, avait pris des proportions monumentales. Lorsque Maria-Isabelle avait officiellement opposé un refus catégorique aux époux fastueux que l’on avait choisis pour elle, choisissant de tourner le dos aux honneurs de la cour pour épouser le modeste baron Henry de Jonteville, la rupture avec sa propre famille avait été instantanée et définitive. Sa fratrie avait vu dans cette union un gâchis impardonnable, un déclassement social et familial insupportable qu’aucun amour ne pouvait justifier à leurs yeux.

Sa propre sœur cadette, Henriette — qui allait devenir plus tard la reine puissante et intransigeante du royaume d’Agaland —, n’avait jamais, au grand jamais, digéré cette union qu’elle jugeait profondément inconvenante et humiliante pour leur rang. Henriette avait publiquement désapprouvé sa sœur, rompant tout contact, coupant les ponts pendant de longues années, et ne voyant dans ce mariage d’amour qu’un acte d’égoïsme puéril et destructeur qui venait souiller la pureté et la rigueur du sang familial. Mais Maria-Isabelle, installée dans ses terres et dans les bras d’Henry, n’avait jamais regretté une seule seconde de son existence ce choix audacieux. Elle avait sciemment troqué les ors glacés de la haute cour et les dorures éphémères contre les bonheurs profonds, sincères et enracinés d’un amour véritable, acceptant sans un pli de porter le poids du mépris et du silence glacial de ses plus proches parents.

De cette union forgée contre vents et marées, dans le silence réprobateur de la haute aristocratie mais dans une incandescence amoureuse jamais démentie, était née une immense, turbulente et magnifique fratrie. Dix enfants au total avaient vu le jour sous les hauts plafonds de la pierre calcaire de Jonteville, dix destins qu’il avait fallu nourrir, éduquer, armer pour le monde et, surtout, placer avec une stratégie irréprochable dans les sphères les plus convoitées du continent. Autour de la grande table de chêne de la salle à manger, les chaises s’alignaient presque à l’infini, abritant les personnalités les plus diverses et les tempéraments les plus contrastés. Pour Maria-Isabelle, qui avait sacrifié ses propres alliances fastueuses par amour, il était devenu une obsession vitale de s’assurer que ses enfants, du moins les aînés, récupèrent par le mariage tout le lustre, les titres et les fortunes que la noblesse leur avait refusés lors de ses propres noces.

Le premier à ouvrir la marche des alliances prestigieuses avait été Gaston, l’aîné de la fratrie. Gaston n’avait pas seulement l’esprit sérieux ; il possédait un sens inné des affaires, des chiffres et de la terre. Sous l’œil avisé de sa mère et l’approbation silencieuse d’Henry, il avait su séduire la richissime héritière des mines de fer et des immenses domaines industriels de Valençay, situés dans le duché prospère d’Ostrovie. Le mariage avait été célébré en grande pompe dans la cathédrale de la capitale ostrovienne, unissant le sang des Jonteville à la plus grande puissance financière de l’Est. Huit ans après leurs noces, Gaston et son épouse régnaient sur un empire commercial florissant et élevaient déjà quatre enfants vigoureux — trois garçons destinés à reprendre les fonderies et une fillette promise à un bel avenir mondain —, prouvant à la noblesse locale que les Jonteville savaient faire fructifier l’or autant que les titres.

Vint ensuite Paulain, le deuxième de la fratrie, un esprit taciturne, secret, passionné par les traités de paix et les cartes maritimes anciennes. Paulain avait choisi de s’expatrier au-delà des mers, dans le royaume insulaire et brumeux de Thalassia. Là-bas, sa nature énigmatique et son stoïcisme avaient tapé dans l’œil d’un vieux comte douanier et amiral de la flotte royale. Il avait épousé la fille cadette de ce dernier, obtenant par la même occasion de vastes comptoirs portuaires et un siège au conseil de la marine thalassienne. Aujourd’hui, Paulain vivait dans une forteresse de pierre battue par les vagues, père de jumelles espiègles qui apprenaient déjà à naviguer avant de savoir lire, ancrant la famille de Jonteville dans les routes maritimes internationales.

Hernest, le troisième, incarnait quant à lui la quintessence du diplomate charmeur et insaisissable. Envoyé très jeune comme attaché d’ambassade dans le royaume ensoleillé de Solaria, au sud du continent, il avait fait des ravages dans les salons de la reine-mère. Son charme insolent et son esprit affûté lui avaient permis de convoler en justes noces avec la fille unique du marquis de Verdemont, s’accaparant ainsi des oliveraies à perte de vue et des palais blancs surplombant la mer azurée. Hernest et son épouse, figures incontournables des fêtes somptueuses de Solaria, venaient d’accueillir leur second fils, perpétuant l’art de vivre solaire et l’influence politique des Jonteville sous les latitudes méridionales.

Les filles aînées n’étaient pas en reste dans cette conquête méthodique des meilleures places du monde. Gisèle, la quatrième, fille studieuse aux jugements tranchants et à la culture livresque impressionnante, avait fait un mariage de raison d’une efficacité redoutable. Elle avait épousé un prince consort mineur, le comte régnant de Valachie, une principauté montagneuse réputée pour ses immenses forêts de sapins et ses mines d’argent nichées au cœur des pics rocheux. Devenue une comtesse respectée, presque crainte pour son autorité naturelle, Gisèle gérait sa cour d’une main de fer et veillait sur l’éducation de ses trois garçons, futurs gardiens des frontières de l’Est.

Amandine, la cinquième, était l’exacte opposition de Gisèle : une mondaine insatiable, superficielle en apparence mais redoutable stratège lorsqu’il s’agissait de briller dans les cercles du pouvoir. Elle avait conquis le cœur du duc de Montmoret, l’un des pairs les plus puissants et les plus influents de la capitale du royaume central. Son mariage avait été l’événement mondain de la décennie, un feu d’artifice de dentelles, de carrosses dorés et de bals mémorables. Installée dans un hôtel particulier somptueux, Amandine régnait sur la haute société, mère d’un petit héritier qu’elle préparait déjà aux plus hautes charges de l’État.

Anton, le sixième, portait l’uniforme avec une rigueur toute militaire. Promis à une carrière d’éclat dans les armées impériales, il avait trouvé son alter ego lors d’une campagne aux frontières du Nord : il avait épousé la fille aînée du généralissime des armées de l’Empire de Nordheim. Cette union stratégique avait immédiatement propulsé Anton au rang de général de brigade, à la tête de garnisons prestigieuses. Dans leur immense domaine enneigé de Nordheim, Anton et son épouse élevaient une tribu de cinq enfants turbulents, dressés dès le plus jeune âge à monter à cheval et à manier le sabre d’apparat.

Germain, le septième, était l’artiste incompris de la famille, le mouton noir poétique qui passait ses journées à esquisser des paysages à l’aquarelle. Pourtant, même sa fantaisie avait trouvé une issue parfaitement honorable. Lors d’un séjour prolongé dans la cité culturelle de Florence-sur-Rhône, il avait séduit par sa mélancolie et son talent brut la fille d’un mécène immensément fortuné, collectionneur d’art et banquier du pape. Établis dans un palazzo somptueux aux fresques de la Renaissance, Germain et sa riche épouse finançaient les plus grands peintres du moment et profitaient de la vie entourés de leurs deux enfants, qui grandissaient au milieu des statues de marbre et des notes de clavecin.

Enfin, Louise, la huitième, douce, effacée et pieuse, avait trouvé son havre de paix dans le royaume voisin de Belharnie. Elle y avait épousé un baron terrien immensément pieux et influent, propriétaire de vastes abbayes et de terres céréalières qui nourrissaient la moitié du royaume. Dans le silence feutré de leur manoir seigneurial, Louise menait une existence charitable et paisible, entourée de ses six enfants, incarnation vivante de la piété et de la discrétion aristocratique.

Chacun de ces mariages avait été une victoire pour Maria-Isabelle. Huit enfants casés au sommet, huit alliances tissées aux quatre coins du continent qui faisaient de la famille de Jonteville une toile d’araignée géante d’influences, de richesses et de titres. Restaient pourtant les deux dernières, les deux cadettes qui refusaient encore de plier l’échine devant le grand échiquier du monde : l’avant-dernière, Henera, qui s’apprêtait à couronner cette longue liste par le plus fabuleux des destins royaux, et la petite Lizzie, l’insoumise, qui s’amusait encore à réécrire les règles du jeu.

Restaient enfin, à marrier, les deux dernières pierres de l’édifice familial, les deux cadettes qui fermaient la marche de cette immense fratrie et dont la cohabitation sous le même toit relevait quotidiennement du miracle, tant leurs natures, leurs aspirations et leurs manières d’habiter le monde s’opposaient radicalement. Séparées par quelques années seulement, Henera et Lizzie incarnaient deux visions de la vie, deux façons d’appréhender leur condition de jeunes femmes nobles, transformant le quotidien de Jonteville en une scène de théâtre vivante où l’eau et le feu semblaient constamment sur le point de se heurter.

Henera, l’avant-dernière née de la fratrie, s’était construite, au fil des ans, comme l’exact contre-point des choix originels de ses parents. Consciente du déclassement initial que sa mère avait fait subir à sa lignée en épousant par amour un simple baron de province, et viscéralement soucieuse de réparer l’honneur de la branche, Henera s’appliquait, depuis sa plus tendre enfance, à être la quintessence absolue de la femme du monde. Pour elle, la vie n’était pas un terrain de jeu ou une page blanche à inventer, mais un code rigoureux, un échiquier politique et social où chaque geste, chaque silence, chaque sourire et chaque alliance devaient être calculés avec une précision chirurgicale. Rigide, ambitieuse et dotée d’une discipline de fer qui forçait autant l’admiration que la distance, elle accomplissait ses devoirs mondains avec un sérieux presque militaire.

Henera passait des heures interminables à étudier les arbres généalogiques de toutes les cours souveraines, à maîtriser les subtilités des dialectes diplomatiques, à décrypter les alliances secrètes entre les duchés et à s’entraîner inlassablement aux arts de la conversation et de la danse de cour. Elle connaissait la valeur exacte de chaque regard échangé dans les salons officiels, le poids d’une révérence bien exécutée et l’art subtil de médire avec une exquise politesse. Rien n’était laissé au hasard dans son existence. Physiquement, Henera possédait une beauté classique, élégante et mesurée. Ses cheveux d’un beau châtain clair encadraient un visage aux courbes délicates, presque douces, mais cette douceur naturelle était fréquemment durcie par son caractère intransigeant. La tension permanente de ses mâchoires, la rectitude de son port de tête, le sérieux presque sévère qui flottait dans son regard et l’absence totale de spontanéité dans ses éclats de rire trahissaient l’effort surhumain qu’elle s’imposait pour ne jamais faillir. Henera était la fille modèle par excellence, celle que l’on exhibait dans les grandes occasions pour prouver que les Jonteville savaient élever leur progéniture selon les exigences les plus strictes de la grande aristocratie.

À l’exact opposé de cette rigueur de marbre se trouvait Lizzie, la petite dernière, la cadette chérie et indomptable de la maison. Lizzie était une rêveuse impénitente, une âme profondément aventureuse, insatiable de découvertes et dotée d’une instruction remarquable, bien au-delà de ce que l’on enseignait habituellement aux jeunes filles de son rang. Quand les autres s’occupaient de broderie ou de commérages, Lizzie passait des heures entières penchée sur des ouvrages de philosophie ancienne, des traités de cartographie lointaine, des carnets d’explorateurs ou des recueils de poésie romantique. Elle préférait de loin la compagnie silencieuse des livres et l’immensité du grand air à l’atmosphère viciée et superficielle des salons de thé.

Et parce qu’elle était la benjamine, la toute dernière bulle de cette longue lignée, Maria-Isabelle lui passait absolument tous ses caprices, sans la moindre exception. Une indulgence coupable, une tendresse infinie et presque aveugle que la matriarche réservait exclusivement à sa cadette, agissant en secret comme une douce revanche intime sur les rigueurs du monde, sur les contraintes qu’elle avait elle-même subies, et sur les reproches lointains de sa propre sœur, la reine Henriette. Quand Lizzie décidait de monter à cheval à cru au beau milieu des prairies en poussant des cris de joie, sa mère feignait de ne rien voir. Quand la jeune fille préférait grimper tout en haut d’un vieux chêne centenaire pour y lire son livre à l’abri du vent plutôt que de rester sagement assise à tricoter dans le salon capitonné, Maria-Isabelle se contentait de sourire avec une indulgence attendrie.

Ce traitement de faveur permanent, cette liberté totale accordée à la cadette, attisait chaque jour un peu plus le désarroi, l’incompréhension et l’agacement profond de sa sœur Henera. Pour cette dernière, Lizzie incarnait le laxisme le plus absolu, un danger permanent pour l’ordre établi, une menace à la décence et au grand plan de carrière sociale qu’Henera s’évertuait à bâtir pour sauver l’honneur de la famille. Henera ne comprenait pas comment on pouvait traiter avec autant de légèreté un avenir qui se méritait par la sueur et la discipline.

Visuellement, pourtant, les deux sœurs partageaient le même héritage génétique : une chevelure d’un même châtain clair, un teint de porcelaine et des traits fins. Mais là s’arrêtait toute ressemblance. Contrairement à Henera, dont la beauté était policée, studieuse et figée dans un cadre strict, Lizzie possédait ce charme éblouissant, irrésistible et magnétique de la jeunesse et de l’insouciance. Ses yeux pétillaient en permanence d’une malice vive et curieuse, son rire spontané résonnait dans les couloirs austères comme une musique entraînante, et son visage, entièrement animé par sa liberté intérieure et son amour de la vie, n’avait jamais été altéré par les contraintes étouffantes de l’étiquette. Lizzie était tout simplement lumineuse, vibrante, semblable à une bouffée d’air frais et vivifiant au milieu d’un monde aristocratique lourd de conventions et de silences forcés.

Dans les couloirs ombragés et les vastes pièces de Jonteville, ce contraste permanent entre la froide ambition d’Henera et la grâce solaire et insolente de Lizzie créait une électricité constante, une tension palpable à chaque instant. Maria-Isabelle, assise dans son grand fauteuil de velours élimé, observait parfois ses deux filles se croiser du regard en soupirant, profondément convaincue que la vie saurait les mener là où elles devaient être, ignorant totalement que le destin, tapi dans les plis d’une lettre royale scellée de cire, allait bientôt se charger de rebattre toutes les cartes de leur existence.

Chapitres
1. La famille de Jonteville
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