Charlotte est Malade.
Point de vue : Willow Callahan
« Teuf... teuf... »
Le moteur de la vieille Mini Cooper toussota une nouvelle fois.
Je tapotai doucement le tableau de bord.
— Tu peux tenir encore vingt kilomètres...
Petit silence.
— Après ça, tu as le droit de rendre l'âme.
Le moteur répondit par un bruit peu rassurant.
— Je prends ça pour un oui.
Sur le siège passager...
Butcher leva lentement la tête.
...
Il me fixa.
Puis reposa son museau.
Manifestement, il n'avait aucune confiance en mes talents de mécanicienne.
Et, pour être honnête...
Moi non plus.
J'avalai une gorgée de café dans l'immense tasse fleurie de maman.
Il était tiède.
Comme ma vie.
Avec autant de charme que ce vieux mug tout droit sorti d'une autre époque.
Ça faisait exactement deux jours, treize heures et dix-huit minutes que Butcher et moi traversions le pays à bord de Charlotte.
Oui.
Ma Mini Cooper vintage.
Enfin...
Vieille.
Très vieille.
Vous avez compris.
Tout avait basculé sans crier gare.
Liam avait ouvert la porte.
M'avait tendu une valise.
Puis avait déposé Butcher dans mes bras.
— Je crois qu'il est à toi aussi.
J'avais baissé les yeux vers la minuscule boule de poils.
Lui, au moins, je savais qu'il était à moi.
Je lui avais caressé la tête.
— Viens, B...
Il n'y a plus rien pour nous ici.
— Ouaf !
J'avais refermé la portière.
Démarré Charlotte.
Sans la moindre idée de ce qui nous attendait dans un avenir proche.
Je poussai un long soupir.
Butcher me regarda.
— Tu crois que ça va nous plaire, chez mamie Morris ?
Ouaf.
— Moi aussi je pense qu'on n'a plus vraiment le choix.
— J'espère qu'il y a Internet là-bas ?
...
Ouaf.
— Toi aussi tu doutes, hein ?
...
— Moi aussi.
J'avais l'impression d'entendre encore la sonnerie de ce fichu téléphone.
" Dring... Dring..."
— Mademoiselle Callahan ?
— Oui ?
— Ici Maître Sullivan.
— Je vous appelle concernant votre grand-mère...
...
— Pardon ?
— Madame Eleanor Morris.
— Je n'ai jamais connu ma grand-mère.
— Elle vous a pourtant désignée comme unique héritière.
...
— Elle possédait une petite ferme.
— Où ça ?
— Drake's Creek.
Petit silence.
— On dirait le nom d'un village hanté de film d'horreur à petit budget.
— Il y a de la civilisation là-bas ?
— Il y a environ sept mille trois cents habitants, Mademoiselle Callahan.
...
Sept mille trois cents ?
J'étais persuadée qu'il allait me répondre :
Deux chèvres.
Un pompiste.
Et un buffle qui fait office de maire.
— Bref, ce n'est pas pour rien que je ne la connaissais pas au final.
Le souvenir s'effaça aussi vite qu'il était revenu.
Puis un panneau indiqua :
Drake's Creek — 18 km.
Je soufflai.
— Tu te rends compte, B ?
— Dans moins d'une heure...
— On va découvrir le village hanté sans budget.
— Ouaf !
— Si ça se trouve, ils ont une secte de poulets qui contrôle la ville.
BANG !
TEUF...
TEUF...
Teuf...
...
Puis Charlotte s'éteignit.
Je la regardai.
Puis le tableau de bord.
Puis Butcher.
...
— Tu crois qu'ils m'ont entendue ?
— Ouaf.
— Je le savais...
Petit silence.
— C'est toujours pareil...
— Tu insultes une organisation secrète une seule fois...
— Et voilà la malédiction qui débarque.
Butcher poussa un tout petit gémissement.
— Aouh...
Puis il pencha lentement la tête...
Avant de poser une patte sur son museau.
...
— Merci pour ton soutien.
Je tournai la clé.
Rien.
...
J'essayai encore.
Toujours rien.
Je soufflai.
— Bon...
J'ouvris le capot.
Je regardai le moteur.
Longuement.
...
Puis je refermai le capot.
— Je confirme.
Petit silence.
— C'est bien un moteur.
— Ouaf.
Je tournai la tête vers Butcher.
— Et je ne sais toujours pas le réparer.
— Ouaf ! s'exclama -t-il en remuant la queue.
— Merci, B.
— Tu es d'une aide précieuse.
Je m'assis sur le garde-fou, les bras croisés.
La route était vide.
Le soleil continuait doucement son ascension au-dessus des montagnes.
Puis...
Un grondement.
Lointain.
Grave.
Régulier.
Pas une voiture sportive.
Pas un SUV.
Le bruit profond d'un gros V8.
Je relevai la tête.
Au loin, un immense pick-up rouge apparut dans la courbe.
Le logo RRW était inscrit sur les portières.
Le véhicule ralentit immédiatement en apercevant Charlotte.
Clignotant.
Il vint se stationner quelques mètres derrière nous.
Le moteur s'éteignit.
Le silence retomba.
La portière s'ouvrit.
Une silhouette descendit tranquillement.
Sans se presser.
Sans chercher à impressionner.
Et pourtant...
Il était immense.
Il retira lentement ses lunettes de soleil.
Regarda Charlotte.
Puis moi.
Puis Butcher.
Puis de nouveau Charlotte.
Petit silence.
...
— Bonjour.
— Bonjour...
Il désigna Butcher du menton.
— Ça mord les écureuils ?
...
Je fronçai les sourcils.
— Ce n'est pas un écureuil.
Petit silence.
Il observa de nouveau Butcher.
Longtemps.
— Vous êtes sûre... ?
— C'est un chien.
— Pourtant j'avais éliminé cette hypothèse, ajouta-t-il.
Je clignai des yeux.
— C'est un chihuahua.
Il hocha la tête.
— D'accord.
Petit silence.
Puis il m'observa.
De la tête aux pieds.
Reposa les yeux sur Butcher.
Puis sur Charlotte.
...
— Vous venez de Tiny Town ?
Je le regardai comme s'il venait d'insulter toute ma lignée.
Il leva les mains en l'air.
— D'accord j'arrête.
Petit silence.
— Promis.
Il désigna ma Mini d'un léger mouvement du menton.
— Elle est fâchée ou vous prenez l'air ?
Je baissai les yeux vers Charlotte.
— Je crois qu'elle est décédée.
Il hocha simplement la tête.
Comme si c'était un diagnostic tout à fait normal.
— Je vais regarder.
Il ne demanda pas la permission.
Il ne jouait pas au héros.
Il agissait simplement comme si aider une inconnue sur le bord de la route faisait partie de sa journée.
Comme si...
C'était tout simplement ce qu'on faisait à Drake's Creek.
Il était étrange. Très étrange. Mais si cet étrange-là pouvait réanimer Charlotte, j'étais prête à oublier sa perplexité franchement inquiétante pour les petits formats.
Rhys se pencha sous le capot de Charlotte.
Silence.
Il observa quelques secondes.
Toucha une durite.
Regarda le radiateur.
Puis referma doucement le capot.
Je retins presque mon souffle.
...
— Alors ?
Il glissa les mains dans les poches.
— Elle est malade.
Je baissai les yeux vers Charlotte.
— À quel point ?
Petit silence.
— Suffisamment pour avoir besoin de Doc.
Je relevai la tête.
— Doc ?
— Le mécanicien.
Il désigna vaguement la direction du village.
— Personne ne l'appelle autrement.
Je regardai Charlotte.
— Elle peut encore rouler ?
Il secoua doucement la tête.
— Aïe.
Petit silence.
— Mais je peux vous conduire jusqu'au village.
Je fronçai les sourcils.
— Et Charlotte ?
— Je reviendrai avec la dépanneuse.
Je clignai des yeux.
— Vous avez aussi une dépanneuse ?
Il désigna simplement le logo RRW sur la portière de son pick-up.
— RRW.
...
Je continuai de le regarder.
— On est les dépanneurs du coin.
Il esquissa un très léger sourire.
— Ah...
J'acquiesçai lentement.
J'étais encore un peu méfiante.
Mais entre monter avec cet étrange géant...
...ou rester seule au bord de la route...
Le choix était finalement assez simple.
— Je vais accepter.
— Merci.
Je regardai Charlotte une dernière fois.
Je posai une main sur son aile.
— Promis...
Petit silence.
— Je reviens te chercher.
— Ouaf !
Je souris malgré moi.
Rhys ouvrit la portière de son pick-up.
Puis lança, très sérieusement :
— Il a du répondant.
Je tournai la tête vers lui.
— B ?
— C'est son nom ?
— Butcher.
Je lui tendis ensuite la main.
— Et moi, c'est Willow.
Il la serra brièvement.
— Rhys.
...
Il était étrange.
Au début.
Mais...
Ça ne me dérangeait déjà plus tant que ça.
J'avais presque l'impression que c'était simplement... la coutume locale.









Quel plaisir de lecture ! L'ambiance est incroyable, portée par une ironie mordante et des dialogues pleins de répondant. L'écriture est fluide, juste et addictive : chaque réplique tombe à pique. C'est un vrai régal à lire, je sens que cette histoire va devenir un coup de cœur !