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Les proies de L'orégon

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Résumé

Wade parvient à s'échapper de la ferme des Corless par un soupirail et s'enfonce dans la forêt de l'Oregon, traqué par la famille de cannibales et leur monstrueux molosse. Après une course-poursuite terrifiante, il est sauvé in extremis par Joe, un routier, au bord de la route 26.

Genre :
Thriller
Auteur :
stephanefortin12
Statut :
Terminé
Chapitres :
12
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

LA ROUTE DE LA NUIT

L’Oregon rural en 1970 n’offrait pas de seconde chance aux imprudents. Sur cette portion de la route nationale 26, serpentant au milieu de forêts de Douglas d’une densité presque étouffante, les phares balayaient des murs de verdure impénétrables. La nuit était tombée d’un bloc, lourde, chargée de cette humidité tenace qui semblait coller au pare-brise comme une sueur froide.

Wade Corless serrait le volant de sa vieille berline Dodge d’une main blanche de crispation. Le moteur émettait un toussotement irrégulier, un râle mécanique qui luttait contre l’altitude et l’usure des kilomètres. Vendeur itinérant en quête de quincaillerie agricole dans ces comtés reculés, Wade n’avait qu’une hâte : rejoindre le motel de la prochaine bourgade pour s’effondrer. Sa valise, pleine de contrats froissés et de bons de commande poussiéreux, reposait sur le siège passager, seule compagne d’un voyage qui s’étirait en longueur depuis l’aube.

Il cligna des yeux, chassant la fatigue, lorsqu’une masse sombre surgit brusquement au milieu de la chaussée.

— Merde ! hurla-t-il en écrasant la pédale de frein.

Les pneus crissèrent sur l’asphalte détrempé. La voiture fit une violente embardée avant de s’immobiliser en travers de la voie, manquant de peu de finir sa course dans le ravin. Le cœur battant à tout rompre, Wade resta un instant immobile, les mains agrippées au cercle de bakélite, reprenant son souffle.

Il venait de percuter un obstacle. En descendant de voiture, tremblant de tout son corps dans la fraîcheur nocturne, il braqua sa vieille lampe de poche vers l’avant. Le faisceau jaune éclaira un grand sac d’aliments pour bétail, déchiré en son milieu, dont la provende s’était déversée sur le macadam. Personne. Pas un animal, pas un piéton, pas un véhicule à l’horizon. Juste ce sac, posé là, au milieu de nulle part, avec une précision mathématique. Une sourde inquiétude l’enveloppa : ce piège n’était pas le fruit du hasard.

Il poussa un soupir agacé, remonta dans l’habitacle pour tourner la clé de contact et... rien. Le démarreur émit un vrombissement pathétique avant de mourir dans un silence absolu. Il insista. Une fois, deux fois, trois fois. Le moteur était mort. Noyé dans l’huile ou victime d’une panne électrique soudaine, le verdict était sans appel : il était bloqué en rase campagne, sans réseau, sans témoin, cerné par une forêt qui semblait retenir son souffle.

C’est alors qu’il aperçut une lueur vacillante, perdue dans les hauteurs d’un sentier boueux, à quelques centaines de mètres de là. Une fenêtre éclairée par une lampe à incandescence, filtrant à travers le bois vermoulu d’une vieille bâtisse isolée. N’ayant d’autre choix que de chercher de l’aide auprès de cette improbable présence, Wade empoigna sa lampe de poche et s’engagea à pied sur le chemin caillouteux.

À mesure qu’il avançait, l’atmosphère se densifiait. L’obscurité semblait se refermer derrière lui comme un piège à loups. En arrivant en vue de la maison, une ferme délabrée aux planches grises rongées par les intempéries, il fut saisi d’un premier frisson. Éparpillées dans les hautes herbes qui bordaient la cour, plusieurs carcasses de voitures rouillées gisaient comme des squelettes abandonnés. Des portes pendaient sur leurs charnières, des pare-brises brisés reflétaient tristement le faisceau de sa lampe. Manifestement, le propriétaire des lieux s’était essayé à la mécanique, ou à quelque chose de bien plus ténébreux.

Avant même qu’il ne puisse frapper à la porte vermoulue, celle-ci s’entrebâilla dans un grincement lugubre. Une femme d’une cinquantaine d’années apparut dans l’encadrement. Ses cheveux grisonnants étaient tirés en un chignon strict, et son tablier de cuisine portait des taches sombres indéfinissables. Pourtant, elle affichait un sourire d’une cordialité presque dérangeante.

— Bonsoir, jeune homme, dit-elle d’une voix douce, presque mélodieuse, qui contrastait cruellement avec l’aspect cadavérique des lieux. Vous êtes égaré, n’est-ce pas ?

— Bonsoir, répondit Wade, surpris par cette apparition si soudaine. Ma voiture vient de caler sur la route en bas... Un obstacle sur la voie... Je cherche de l’aide, un téléphone, ou quelqu’un qui s’y connaît en mécanique.

Le sourire de la femme s’élargit, découvrant des dents un peu trop jaunes, un peu trop serrées.

— Oh, pour la mécanique, vous êtes au bon endroit. Mon mari, Silas, a des mains en or. Il répare tout ce qui passe par ici. Entrez, entrez donc, ne restez pas dans le froid. La nuit appartient aux loups, par ici.

Hésitant, sentant son estomac se nouer, Wade franchit le seuil.

L’intérieur de la maison offrait un spectacle saisissant de vétusté et de misère. L’air y était lourd, saturé d’une odeur persistante de suif, de poussière rance et de viande faisandée. Une immense table en bois massif trônait au centre de la pièce principale, éclairée par une unique ampoule nue suspendue à un fil électrique. Autour de cette table, trois silhouettes se figèrent à son entrée.

Un homme massif, aux larges épaules taillées dans le roc et aux mains calleuses de bûcheron, se redressa lentement. C’était Silas. Ses yeux, petits et porcins, fixèrent Wade avec une intensité dénuée de la moindre chaleur humaine. À ses côtés, un adolescent d’une quinzaine d’années, au visage émacié et au regard fuyant, tripotait machinalement un opinel rouillé, ouvrant et fermant la lame d’un clic sec et rythmé. Une jeune femme, assise dans l’ombre au fond de la pièce, cousait en silence un tissu grossier, ne relevant même pas les yeux.

— Un invité, Silas, annonça la femme en refermant la lourde porte derrière Wade, verrouillant le loquet dans un bruit de métal qui résonna comme une sentence. Sa voiture est en panne en bas.

Silas s’avança d’un pas lourd, ses grosses bottes de travail résonnant sur le plancher vermoulu. Il mesurait bien un mètre quatre-vingt-dix, et sa chemise de flanelle à carreaux semblait prête à craquer sous sa cage thoracique. Il toisa Wade de haut en bas, évaluant son poids, sa carrure, sa vulnérabilité.

— Les bagnoles qui lâchent par ici, ça arrive souvent, grommela Silas d’une voix de caverne. Surtout quand on roule trop vite sur les pièges de la route. N’est-ce pas ?

Wade sentit un filet de sueur froide perler le long de sa colonne vertébrale.

— Je... Je n’allais pas vite. J’ai juste tapé dans ce fichu sac d’aliments pour bétail.

— Un sac ? fit Silas en esquissant un sourire mauvais qui ne touchait pas ses yeux. Drôle d’endroit pour un sac. Enfin, puisque vous voilà, autant vous installer. Martha, sers-nous à manger. L’honorable visiteur doit avoir l’estomac dans les talons.

— Non, merci, je ne voudrais pas déranger... balbutia Wade, reculant d’un pas vers la porte fermée. Je voulais juste savoir si...

— On n’refuse pas l’hospitalité sous mon toit, jeune homme, le coupa Silas, et son ton, bien que feutré, laissait percer une menace tranchante comme un rasoir. Ici, la politesse n’est pas une option. Asseyez-vous.

Le silence qui s’installa alors était de plomb. Aucun bruit ne venait de l’extérieur, pas même le passage d’un lointain camion sur la nationale. Juste le tic-tac irrégulier d’une vieille horloge grand-père dont les aiguilles semblaient figées dans le temps. Wade, tétanisé par une intuition viscérale qui lui hurlait de fuir, comprit qu’il n’avait aucune issue. Les muscles noués, il s’assit sur une chaise en bois bancale que Martha venait de lui désigner.

Le repas fut une torture silencieuse. On lui servit un ragoût de viande sombre, filandreuse, dégageant un fumet écœurant. Aucun mot ne fut prononcé. Autour de la table, les membres de la famille le fixaient sans cligner des yeux, leurs regards insoutenables pesant sur ses épaules comme des dalles de pierre. L’adolescent continuait d’ouvrir et de fermer son couteau, le regard fixe, fixant le cou de Wade avec une avidité maladive.

— Vous ne mangez pas, monsieur Corless ? demanda soudain Martha d’une voix trop douce.

Wade tressaillit. Comment connaissait-elle son nom ? Il n’avait pas prononcé son patronyme en arrivant. Son esprit tourna à cent à l’heure, cherchant une explication rationnelle qu’il ne trouvait pas. Avait-il laissé un papier en évidence ? Ou savait-on déjà qui il était avant même qu’il ne franchisse le seuil ?

— Je... je n’ai pas très faim, murmura-t-il, la gorge nouée. Je suis juste fatigué. Je voudrais seulement dormir un peu, si c’est possible.

Silas posa lentement ses couverts en fer blanc sur sa table. Le choc résonna comme un coup de feu dans la pièce. Il leva les yeux vers sa femme, puis fixa de nouveau le commercial.

— Le sommeil répare tout, gronda le patriarche. Martha, montre-lui la chambre du haut. Celle du fond. Celle où l’on met les... les voyageurs égarés. Demain matin, à l’aube, j’irai jeter un œil à ta bagnole, gamin. Si elle peut rouler.

— Merci, souffla Wade en se levant précipitamment, attiré par l’idée illusoire de se barricader derrière une porte.

Il suivit Martha dans un escalier de bois grinçant qui semblait gémir sous chaque pas. Les marches étaient inclinées, rongées par l’humidité. En haut, un couloir sombre et étroit s’étirait, bordé de plusieurs portes closes d’où s’échappait une odeur pestilentielle de renfermé et de pourriture. Martha s’arrêta devant la dernière, au fond, ouvrit la serrure à l’aide d’une grosse clé rouillée qu’elle tourna avec une lenteur théâtrale.

— Reposez-vous bien, monsieur Corless. La nuit est longue dans l’Oregon, et les murs ont des oreilles... et des souvenirs.

Elle le poussa doucement à l’intérieur de la pièce, referma la porte et, au bruit métallique qui suivit, Wade comprit l’horrible vérité : elle venait de tourner la clé de l’extérieur. Il était prisonnier.

La chambre était minuscule, meublée d’un lit de camp branlant et d’une commode vermoulue. Une petite lucarne grillagée laissait passer un rai de lumière blafarde de la lune. Wade, tremblant de tous ses membres, s’assit sur le matelas qui couina lamentablement. L’angoisse le serrait à la gorge. Il inspecta la pièce : pas de téléphone, pas d’autre issue, juste ce grillage métallique scellé dans le bois pourri de la fenêtre.

Il décida de garder ses vêtements, se refusant à lâcher prise. Les heures passèrent, longues et glaciales. Le vent s’était levé au dehors, secouant les branches des grands sapins contre la toiture comme des griffes acérées cherchant à lacérer la tôle.

Puis, au milieu de la nuit, alors que le silence s’était redéposé sur la maison, un son ténu transperça le plancher.

Wade redressa la tête, retenant sa respiration.

Toc... toc... toc...

C’était un bruit sourd, étouffé, rythmé, provenant directement de sous ses pieds. On aurait dit des coups désespérés frappés contre la face inférieure des planches de bois. Quelqu’un, ou quelque chose, luttait pour survivre dans les entrailles de cette bâtisse maudite.

La panique le submergea, balayant les derniers vestiges de sa raison. Porté par une urgence absolue, il se glissa hors du lit de camp, s’approcha de la porte de la chambre et posa la main sur la poignée. Par miracle, ou par pure négligence de ses geôliers qui le croyaient piégé, la serrure avait cédé ou n’avait pas été enclenchée à fond. La porte pivota dans un grincement infime.

Il retint son souffle et s’engagea dans le couloir obscur, guidé par les battements furieux de son propre cœur. C’est alors que, dans l’ombre du palier, une silhouette l’attendait déjà.

Le jeune garçon de la famille, le fils au visage émacié, se tenait immobile, les bras ballants, le regard brillant d’une lueur inhumaine dans la pénombre. Il tenait toujours son opinel ouvert.

— Nous n’aimons pas que nos invités quittent leur chambre, chuchota l’adolescent d’une voix glaciale, presque chantante, avant de faire un pas menaçant vers lui. Va te coucher, ou papa s’en chargera.

Tétanisé par l’horreur, Wade sentit le monde basculer autour de lui, prisonnier d’un cauchemar éveillé dont il comprenait enfin, trop tard, l’issue fatale.

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