Chapitre 1 — La Louve d'Argent
Bien au-delà des montagnes, dans une vallée que les cartes des hommes avaient depuis longtemps oubliée, se trouvait un royaume caché entre les brumes et les étoiles.
Son nom était Clairétoilé.
Le royaume semblait avoir été construit entre deux mondes. D’un côté, les immenses montagnes protégeaient la vallée comme une muraille naturelle. De l’autre, une forêt ancienne s’étendait à perte de vue, si dense que même les rayons du soleil avaient parfois du mal à traverser ses branches.
Au centre de cette vallée se dressait le château de Clairétoilé.
Ses hautes tours de pierre blanche semblaient changer de couleur selon la lumière. Au lever du soleil, elles prenaient des reflets dorés. À la tombée de la nuit, elles devenaient presque argentées, comme si les étoiles elles-mêmes venaient se poser sur leurs murs.
Mais ce que Carolynn aimait par-dessus tout, ce n’était pas le château.
C’étaient les jardins.
Ils entouraient le palais sur plusieurs hectares et abritaient des fleurs que l’on ne trouvait nulle part ailleurs. Certaines ne s’ouvraient qu’à la lumière de la lune. D’autres brillaient doucement dans l’obscurité. De petits ruisseaux traversaient les allées de pierre et rejoignaient un immense bassin dont l’eau reflétait le ciel.
Au centre des jardins se dressaient les Arbres des Lumières.
Personne ne connaissait leur âge véritable.
Leurs troncs étaient immenses et leurs branches semblaient monter jusqu’aux étoiles. De minuscules lumières apparaissaient chaque soir entre leurs feuilles, comme des milliers de petites étoiles suspendues dans les arbres.
Depuis son enfance, Carolynn avait toujours ressenti quelque chose d’étrange lorsqu’elle se trouvait près d’eux.
Une sensation de chaleur.
Comme si les arbres la reconnaissaient.
Ce soir-là pourtant, elle ne se trouvait pas dans les jardins.
Elle dormait profondément dans sa chambre, sans savoir que cette nuit allait changer sa vie.
Comme presque toutes les nuits depuis plusieurs semaines, elle rêva.
Elle se retrouva au milieu d’une forêt plongée dans une obscurité profonde.
Aucun bruit.
Pas même celui du vent.
Carolynn avançait lentement entre les arbres. Ses pieds nus effleuraient le sol couvert de feuilles humides, mais elle ne ressentait ni froid ni douleur.
Au-dessus d’elle, une immense lune argentée éclairait le chemin.
Puis elle l’aperçut.
Une louve.
Elle se tenait quelques mètres plus loin.
Son pelage était d’un blanc éclatant, traversé de reflets argentés. Ses yeux brillaient d’une étrange lumière bleue. Elle était imposante, mais quelque chose dans son regard rassurait Carolynn.
La jeune fille fit un pas vers elle.
La louve ne bougea pas.
Carolynn en fit un deuxième.
Cette fois, l’animal inclina légèrement la tête.
— Qui es-tu ? demanda Carolynn.
La louve resta silencieuse.
Pourtant, Carolynn eut la sensation qu’elle lui répondait sans parler.
Une voix résonna directement dans son esprit.
« Tu me connais. »
Carolynn sentit son cœur accélérer.
— Non…
« Tu m’as oubliée. »
Elle secoua la tête.
— Je ne t’ai jamais vue.
La louve s’approcha.
À chaque pas, la forêt semblait devenir plus lumineuse.
Puis elle posa doucement son front contre celui de Carolynn.
Une chaleur intense traversa son corps.
Des images apparurent dans son esprit.
Une grande porte.
Des flammes.
Une silhouette tenant un bébé dans ses bras.
Un dragon argenté volant au-dessus d’un château.
Et enfin… une femme dont le visage restait impossible à distinguer.
Carolynn voulut s’approcher d’elle.
Mais tout disparut.
Une lumière blanche envahit la forêt.
La louve leva la tête vers le ciel.
Une étoile se détacha de la lune et traversa les nuages.
Puis la louve murmura :
« Enfin… tu es revenue. »
Carolynn ouvrit brusquement les yeux.
Elle se redressa dans son lit, le souffle court.
Sa chambre était plongée dans l’obscurité.
Elle porta une main contre son cœur.
Son rêve semblait encore présent dans son esprit.
La forêt.
La louve.
Les images.
Cette voix.
Elle regarda autour d’elle.
Tout semblait normal.
Pourtant, quelque chose brûlait légèrement sur son poignet.
Carolynn baissa les yeux.
Une marque argentée apparaissait lentement sur sa peau.
Elle ressemblait à une lune entourée de petites étoiles.
— Qu’est-ce que c’est que ça… ?
Elle passa ses doigts dessus.
La marque se mit à briller.
À cet instant, elle entendit un bruit venant de l’extérieur.
Un battement d’ailes.
Carolynn se leva immédiatement.
Elle connaissait ce bruit.
Elle ouvrit la fenêtre.
Une immense silhouette passa devant la lune avant de descendre lentement vers les jardins.
— Luna…
Sa dragonne.
Luna était une magnifique dragonne aux écailles argentées. Depuis que Carolynn était enfant, elles étaient inséparables. Luna avait grandi auprès d’elle et semblait toujours savoir lorsque quelque chose n’allait pas.
Carolynn enfila rapidement une cape et quitta sa chambre.
Elle traversa les couloirs silencieux du château, descendit les escaliers et sortit dans les jardins.
L’air nocturne était frais.
Les fleurs lumineuses s’ouvrirent légèrement lorsqu’elle passa près d’elles.
Carolynn s’arrêta.
Quelque chose avait changé.
Les Arbres des Lumières brillaient beaucoup plus intensément que d’habitude.
Luna se tenait devant eux.
Ses grandes ailes étaient légèrement déployées et ses yeux fixaient Carolynn avec une expression grave.
— Luna ?
La dragonne s’approcha.
Carolynn posa doucement sa main contre son museau.
— Tu sais ce qui se passe ?
Luna ferma les yeux un instant.
Puis elle murmura :
— Oui.
Carolynn retira lentement sa main.
Elle n’avait jamais entendu Luna parler avec cette voix.
— Depuis quand peux-tu parler ?
Luna rouvrit les yeux.
— Depuis toujours.
Carolynn resta figée.
— Alors pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ?
La dragonne baissa la tête.
— Parce que tu n’étais pas encore prête.
Un frisson parcourut Carolynn.
— Prête pour quoi ?
Luna regarda la marque argentée sur son poignet.
— Pour te souvenir.
À cet instant, une étoile tomba d’une branche de l’un des Arbres des Lumières.
Carolynn tendit instinctivement la main.
L’étoile vint se poser dans sa paume.
Une lumière argentée explosa autour d’elle.
Le vent se leva brutalement.
Les fleurs se mirent à tourbillonner dans les airs.
Carolynn ferma les yeux.
Une nouvelle vision apparut.
Elle vit la même louve que dans son rêve.
Mais cette fois, elle était accompagnée d’un immense dragon argenté.
Puis une voix ancienne résonna dans son esprit.
« Le sang de la Louve d’Argent coule dans tes veines. »
Carolynn rouvrit les yeux.
Elle tremblait.
— La Louve d’Argent…
Luna s’approcha d’elle.
— Ce n’est pas une légende, Carolynn.
— Alors qu’est-ce que c’est ?
La dragonne fixa les montagnes.
— Une histoire que Clairétoilé a tenté d’oublier.
Un silence lourd s’installa.
Carolynn sentit soudain une force étrange parcourir son corps.
Ses yeux devinrent argentés pendant quelques secondes.
Derrière elle, une immense silhouette de louve apparut dans la lumière.
Luna recula d’un pas.
Même elle semblait impressionnée.
— Elle s’est réveillée…
Carolynn se retourna.
La silhouette disparut.
Mais au loin, derrière les montagnes, un grondement profond retentit.
Luna leva brusquement la tête.
Son expression changea.
— Nous devons partir.
— Pourquoi ?
La dragonne regarda Carolynn droit dans les yeux.
— Parce qu’ils savent maintenant que tu es réveillée.
Carolynn sentit son cœur se serrer.
— Qui ça ?
Luna déploya ses ailes.
Dans l’obscurité, quelque chose bougea au sommet des montagnes.
Deux yeux rouges apparurent entre les brumes.
Luna murmura :
— Ceux qui ont détruit ton passé.
Carolynn resta immobile.
Pour la première fois de sa vie, elle comprit que son existence reposait sur un secret.
Un secret que quelqu’un avait fait tout son possible pour lui cacher.
Et tandis que les étoiles disparaissaient une à une derrière les nuages, la Louve d’Argent ouvrit enfin les yeux.








