Chapitre 1
”Allons, Votre Altesse ! Ne recommencez pas à pleure encore ! Cela abîmera votre maquillage qui m’a prit des heures, pour l’amour du Ciel !” me gronda Margot, une luttine aux grands yeux noirs et aux ongles pointus.
J’étais assise sur le tabouret de ma coiffeuse, mes mains crispées sur les bords de celui-ci. J’essayait tant bien de mal à faire cesser les larmes qui menaçaient de couler, tandis que Margot me tressé les cheveux pour en faire un chignon haut.
Après quelques minutes de silence, elle reprit, plus calmement cette fois-ci: ”Aujourd'hui est un grand jour. On ne fête pas un couronnement chaque semaine, alors permettez moi, Votre Altesse, de vous donner un conseil.”
Je me redressai un peu plus sur mon tabouret, signe qu’elle avait toute mon attention. Margot avait le don de choisir ses mots avec sagesse, et ses conseils étaient en ors.
”Profitez de cette cérémonie à fond, Votre Altesse. N’hésitez pas à entrer en contact avec des princesses de votre âge, à danser avec les invités masculins, ou encore entraîner vos sœurs avec vousdans le but de les faire oublier leur chagrin.”
Et ça, c’était la partie dont je devais faire un peu plus d’effort que d’habitude pour y arriver.
”Mais,” continua-t-elle en levant un doigt pour ne pas lui couper la parole, ”puisque ce soir est un couronnement, donc cela veut dire aussi que Kayla aura besoin de ses sœurs à ses côtés, pour combler le vide laissé par ses parents. Restez à ses côtés, et aidez-la à surmonter cette étape douleureuse en lui prouvant qu’elle y arrivera, et que vous seriez là pour elle, toutes les trois.”
J’acquieçai en silence. Je savais que parmi moi, Iliana et Kayla, ma sœur aînée était la plus fragile d’entre nous. C’est elle à qui la responsabilité du Royaume revient après le décès de nos parents. Mais c’est aussi elle qui a toujours pris soin d’Iliana et moi alors que Père et Mère n’étaient pas làpour nous; elle qui nous a donné l’amour, le temps et l’attention dont on manquait. C’est aussi elle qui s’est toujours battue en premier pour notre bonheur, elle qui s’est sacrifié en premier pour notre protection, elle qui s’est fait punie pour notre liberté. Elle a toujours tout sacrifié pour nous voir heureuses.
Mais en même temps, Kayla a été la première à défaillir lorsque la nouvelle nous parvint. Elle savait qu’elle était l’Héritière, puisq’elle s’était entraînée à son rôle depuis qu’elle a ouvert les yeux dans ce monde, mais sentir ce poids d’un coup sur ses épaules a été très difficile pour elle.
Même une Héritière parfaite a ses failles.
Je ne pourrais jamais remercier assez ma grande sœur pour tous les sacrifices qu’elle a dû faire pour voir Iliana et moi heureuses; et je ne pourais me lasser d’admirer Kayla avec cet air d’adoration, de fascination, d’envie et d’encouragement pour tout ce qu’elle a enduré et endurera par la suite.
Et dire qu’elle devait vivre cette vie de merde...
”Quelle robe, oh Mon Dieu !”
Je me levai précipitamment de mon tabouret et fis face à la propriétaire de la voix.
Bordel, il ne me restait plus qu'elle, cette folle !
Sacha était debout sur le seuil de la chambre, les yeux ronds de stupéfaction et sa bouche formant un O était recouverte par ses doigts. Ses cheveux blancs étaient rangés en une queue-de-cheval haute pour une femme de 78 ans, et sa robe trop longue pour son travail de gouvernante. Mais que faisait-elle ?
D’un côté, c’est vrai, il y a un couronnement dans peu ce soir, mais d’un autre, le personnel n’a JAMAIS été autorisé à des festivités pareilles, surtout à des couronnements. Alors que cache-t-elle au juste?
Je fronçai les sourcils. Ma gouvernante a toujours été loyale envers notre famille, mais son passé reste flou. Certains disent qu’elle a vécu comme une sorcière, puis se lassa et décida de faire autrement sa vie, d’autres disent qu’elle vivait avec les fées avant d’être renvoyée de leur communauté, et puisqu’elle adorait la magie alors elle entreprit de chercher un travail qui pourra lui fournir encore cette magie.
Voyant que je la scrutais un peu trop longtemps à son goût, Sacha haussa les sourcils et me dit, dans un murmure à peine audible : ”Vous êtes resplendissante, Votre Altesse.” Et c’était à mon tour de hausser les sourcils. Elle qui, d'ordinaire, déclamait mes louanges à pleine voix du matin au soir, me surprenait par cette retenue soudaine. Je comprenais pourquoi. En portant la création favorite de ma défunte mère — cette robe d'ivoire asymétrique aux reflets d'or, flanquée de sa traîne étincelante et parée de ses bijoux assortis —, je créais une illusion troublante. Devant le miroir, ce n'était plus moi que l'on contemplait, mais le portrait craché de la Reine, comme si elle était revenue parmi les vivants. Sacha venait de me le confirmer sans un mot de trop.
Le martèlement impatient des escarpins d'Iliana sur le marbre du couloir mit fin à cet instant de répit. Il était temps. Laissant Sacha et le souvenir de ma mère derrière moi, je franchis le pas de la porte pour emboîter le pas à ma sœur. Nous avons traversé la galerie à grande allure, portées par l'urgence du protocole. Arrivées devant les gigantesques portes de la Salle de Réception, les gardes saluèrent notre approche. Dans un grincement théâtral, le bois s'effaça pour dévoiler la lumière et les murmures de la cour. Le bal commençait.








