Chapter 1 De l'autre côté de la frontière
Kaël aperçut le premier cadavre au lever du soleil.
Il était suspendu à un chêne, les pieds à presque un mètre du sol.
— Ogre ?
Tomas avait posé la question derrière lui.
Kaël descendit de cheval.
— Non.
Il s'approcha du corps.
Un homme. Quarante ans peut-être. Une tunique déchirée, les mains couvertes de terre et une profonde entaille dans le ventre.
Un paysan.
Kaël leva les yeux vers la corde.
— Ils l'ont pendu après l'avoir tué.
Tomas cracha dans l'herbe.
— Des animaux.
Kaël ne répondit pas.
Il avait douze ans la première fois qu'il avait entendu ce mot associé aux ogres.
Animaux.
Son père était parti avec vingt-sept hommes défendre un village de la frontière. Six étaient revenus.
Pas son père.
Sa mère lui avait raconté qu'on n'avait jamais retrouvé son corps.
Depuis, Kaël n'avait jamais vraiment eu besoin qu'on lui explique ce qu'était un ogre.
Il le savait.
— On continue.
Les six cavaliers repartirent.
La frontière se trouvait à moins de trois lieues.
Encore fallait-il pouvoir appeler cela une frontière.
Il n'y avait ni mur, ni rivière, ni montagne.
Seulement des bornes de pierre plantées tous les cinq cents pas.
D'un côté, le royaume humain d'Erline.
De l'autre, les terres des clans ogres.
Pendant deux cent trente ans, cela avait suffi.
Plus maintenant.
Kaël passa devant un champ abandonné.
Les épis étaient maigres.
Chaque année, les récoltes diminuaient.
Chaque année, de nouvelles familles arrivaient du Sud à la recherche de terres.
Et chaque année, les villages se rapprochaient un peu plus des bornes.
Parfois même, ils les dépassaient.
Les ogres faisaient exactement la même chose de l'autre côté.
Tomas accéléra pour arriver à sa hauteur.
— Tu crois vraiment ce qu'ils racontent ?
— Qui ?
— Les hommes du roi. L'artefact.
Kaël sourit.
Depuis trois semaines, les tavernes ne parlaient plus que de cela.
Des mineurs auraient découvert une chambre souterraine sous les ruines de Varehn.
À l'intérieur, une inscription.
Trois phrases seulement.
La première annonçait le retour du Cœur d'Ashkar.
La deuxième indiquait que celui qui le posséderait commanderait aux trois sangs.
La troisième était devenue le sujet préféré des ivrognes.
CAR LE CŒUR NE CONNAÎT QU'UN MAÎTRE.
— Des histoires pour enfants, répondit Kaël.
— Le roi n'a pas envoyé quatre cents hommes à Varehn pour une histoire.
Kaël regarda Tomas.
— Quatre cents ?
— C'est ce qu'on dit.
Cette fois, Kaël ne sourit pas.
Un cor retentit.
Une fois.
Puis deux.
Les cavaliers s'arrêtèrent.
Kaël sentit immédiatement quelque chose changer.
Les oiseaux.
Ils ne chantaient plus.
Il leva le poing.
Ses hommes dégainèrent.
Quelque chose bougea entre les arbres.
Puis un cheval surgit.
Sans cavalier.
Du sang couvrait son flanc.
— Armes !
Kaël n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit.
Un javelot traversa les branches.
Il frappa Tomas en pleine poitrine.
Le jeune homme bascula de sa selle.
— TOMAS !
Un rugissement éclata dans la forêt.
Ils arrivaient.
Kaël tira son épée.
Le premier ogre qui surgit des arbres était gigantesque.
Peau sombre.
Épaules énormes.
Une hache dans chaque main.
Exactement comme dans les histoires de son enfance.
Exactement comme il les avait imaginés.
— AUX ARMES !
La forêt explosa.
Kaël frappa.
Son épée rencontra une lame.
Puis une autre.
Des chevaux hurlaient.
Des hommes aussi.
Il vit Tomas au sol.
Immobile.
Puis trois nouveaux ogres apparurent.
Ils étaient trop nombreux.
— VAREHN ! cria Kaël. REPLIEZ-VOUS VERS LES RUINES !
Il donna un coup de talon à sa monture.
Les survivants le suivirent.
Derrière eux, les ogres poursuivaient.
Kaël aperçut enfin les tours effondrées de Varehn au-dessus des arbres.
Et quelque chose d'autre.
Sur une pierre à moitié enterrée près du chemin se trouvait un symbole.
Un cercle traversé par quatre traits.
Kaël l'avait déjà aperçu la veille sur une autre borne.
Cela ne ressemblait ni à l'écriture humaine, ni aux runes ogres, ni aux caractères elfiques qu'il connaissait.
Mais il n'avait pas le temps de s'arrêter.
Une flèche passa près de sa joue.
Kaël se retourna.
Et pendant une fraction de seconde, au milieu des poursuivants, il aperçut une silhouette.
Une ogresse.
Grande.
Cheveux noirs.
Deux yeux couleur d'ambre fixés sur lui.
Elle tenait une lance ensanglantée.
Kaël resserra sa main autour de son épée.
Il ignorait encore son nom.
Il ignorait encore qu'un jour il serait prêt à abandonner son royaume pour elle.
Pour l'instant, il ne désirait qu'une chose.
La tuer.








