Chapitre 1
~ Ella ~
Quand mon père est mort, j’ai pleuré pendant trois semaines sans dormir. Des sanglots secs, douloureux, qui sortaient sans prévenir.
C’était pas juste de la tristesse, c’était un trou béant, un vide qui hurlait dans ma poitrine, jour et nuit.
Il est parti comme ça, sans prévenir, d’une crise cardiaque dans le RER en rentrant du boulot. Le genre d’histoire qu’on lit dans un encart en bas de page, qu’on oublie en deux minutes. Sauf que là, c’était mon père…
Ma mère s’est effondrée et n'est jamais vraiment remontée. Depuis, elle erre dans le salon comme un fantôme avec des cernes et des murmures de malédiction. Elle répète que "Dieu a puni notre famille", comme si on avait assassiné quelqu’un dans une autre vie.
Alors j’ai essuyé mes larmes, pas par courage, mais juste parce que personne d’autre allait le faire à ma place.
J’ai cumulé les petits boulots, ceux qu’on prend quand on n’a pas le choix : fast-food, caissière, aide à domicile. J’ai continué mon master en mode survie, géré les factures, les papiers, les absences à l’école de Lily, ma petite sœur.
J’ai appris à sourire avec la gorge nouée, à dire "ça va" alors que j’ai envie de hurler, à tenir debout même quand j’ai l’impression que mes jambes vont lâcher.
Puis un jour, il y a eu cette chance, un putain de coup du destin. Mme Delmas, une vieille amie de ma mère, qui bosse comme gouvernante pour une famille blindée : les Belmont.
Elle savait que j’étais dans la merde jusqu’au cou, et elle a glissé mon nom à ses employeurs.
Ils cherchaient une femme de ménage discrète, sérieuse, propre. En bonus : une chambre sous les combles, et le truc encore plus ouf, ils proposaient de me payer mon année de master.
J’ai dit oui, évidemment. De toute façon, j’avais pas le luxe de faire la difficile.
- Mercredi -
Le matin de ma première journée, je suis en panique totale.
Je me tiens devant un portail noir brillant, aussi grand qu’un mur d’immeuble, avec un digicode chromé, et derrière, une baraque d’architecte, avec une fontaine au milieu comme un genre de Versailles 2.0.
Je regarde mes baskets sales, mon jean usé. J’ai l’impression de dégager une odeur de pauvreté.
Allez Ella, souris, tu peux le faire.
Je souffle et je sonne.
Mme Delmas m’ouvre avec un petit sourire pincé, me demande des nouvelles de ma mère avec une voix douce, puis me fait faire le tour du propriétaire, en parlant vite, sans se retourner.
Elle doit avoir fait ça des centaines de fois.
— Les chambres sont privées. Tu n'y vas pas. Tu nettoies les pièces communes, les couloirs, les salles de bain, la cuisine. Mais les chambres, jamais sans autorisation. Surtout celle du fils cadet.
Elle s’arrête net, se retourne en me fixant.
— Sérieusement Ella, la chambre d’Arès, tu ne poses pas un pied dedans. Il est… particulier. Charmant quand il veut, mais instable. Tu fais ton taf, et tu poses pas de questions. C’est clair ?
Je hoche la tête, j’ai pas prévu de foutre le bordel de toute façon.
Première mission : la cuisine.
Je suis à genoux sur le carrelage impeccable, en train de frotter comme une damnée. Le produit sent le citron chimique, mes genoux me brûlent, mes coudes grincent. J’ai l’impression d’être une cendrillon des temps modernes.
Je tends le bras sous l’îlot central pour choper une tache bien collée, et là… BAM. Mon coude heurte le seau de la serpillère, l’eau savonneuse s’éclate sur le sol comme un tsunami tiède.
Fait chier !
— Sérieusement ? Putain !
Merde ! Je me suis faite cramée.
Je me fige, mon cœur s’arrête.
Je relève la tête : Arès.
Grand, carré, visage fermé. Son pantalon beige est trempé en bas, des éclaboussures d’eau sale ont giclé sur lui.
Je bégaie :
— Je… je suis désolée… j’ai pas…
Je me sens comme une merde, littéralement. Je m’acharne à essuyer, à moitié trempée, pendant qu’il me scanne de la tête aux pieds.
Il souffle, genre long soupir dramatique.
— C’est une blague ? Ils embauchent des gamines maintenant ?
Et il se barre, juste comme ça, pas un mot de plus. Je reste plantée là, les mains mouillées, le cœur au bord des lèvres.
Bravo Ella. Premier jour et tu passes déjà pour une incapable.
Je frotte plus fort, comme si je pouvais gommer ma propre humiliation.
Je termine avec les toilettes de l'entrée, les doigts trempés et le dos en compote. Le marbre est propre, il brille comme si j’avais passé ma vie à le polir.
Quand je range le torchon, une voix s’élève derrière moi :
— Vous êtes Ella, je suppose ?
Je me retourne d’un coup : Madame Belmont.
Blonde glaciale, habillée comme si elle sortait d’un shooting pour le magasine Elle, talon fin, robe beige, aucun cheveu qui dépasse, parfaite.
Elle me sourit. Enfin… un sourire poli, sans chaleur.
— Bienvenue à la maison. J’espère que tout se passe bien pour vous jusqu’ici.
— Euh… oui. Merci, madame.
J’essaie de sourire. Je me sens comme une tâche d’eau sur son parquet.
Elle m’observe un instant de la tête aux pieds, puis disparaît aussi vite qu’elle est venue.
Madame Delmas débarque juste après. Elle a l’air un peu moins stressée que ce matin.
— Tu peux manger, Ella, si tu veux. Les restes sont dans le frigo. Sinon, je vais me faire une omelette, tu veux que je t’en fasse une ?
Je hoche la tête, j’ai grave faim et zéro force pour me battre avec un micro-ondes du futur.
On s’installe toutes les deux à la table de la cuisine. On entend les bruits de la maison au-dessus, des voix étouffées, des pas discrets.
Elle me sert l’omelette avec un peu de pain.
— Merci, madame Delmas.
Je dévore comme une morte de faim, elle me regarde, amusée.
— Appelle moi Hélène. T’as bien bossé, c’est normal d’avoir les crocs.
— Cette baraque est immense. Ils sont riches comment, en fait ?
Elle lève un sourcil, surprise. Je me rends compte que c’était un peu trop direct.
— Désolée. Je suis crevée, et mon filtre social est mort.
Elle rigole un peu.
— Ils sont très riches. Du genre à avoir des tableaux de famille plutôt que des albums photos. Monsieur Belmont travaille dans la finance, Madame s’occupe d’associations caritatives. Et Arès, eh bien… il suit son père.
Je mâche lentement un bout d’omelette. Puis je demande un peu curieuse :
— Ils ont qu'un fils ? Je pensais avoir vu d'autres personnes sur les tableaux.
— Non, non. Arès est le petit dernier. Il a deux grands frères, mais ils ont quitté la maison depuis un moment.
Je fronce les sourcils. Hélène comprend que j'en veux plus.
— L’aîné, Aaron, vit à Lyon. Il bosse dans l’architecture, il a son propre cabinet, prestigieux, du genre qui fait des villas pour les gens qui ont trop d’argent et pas assez de goût.
— Classe.
— Il a deux enfants, des jumeaux, deux tornades de cinq ans. Et sa femme, Chloé, est avocate.
— Ok, genre vie bien rangée. Et l'autre frère ?
— Le deuxième, Aston, est à l’étranger. Il bosse dans l’humanitaire, je crois qu'il est au Liban en ce moment. C'est pas trop le style costard-cravate, c’est un électron libre, celui-là.
Je hoche la tête.
Donc Arès, c’est le petit dernier, tout s’explique…
On termine de manger en silence. Je l’aide à ranger, mais elle refuse.
— Va te reposer, tu le mérites.
Je monte les marches comme un zombie qui a raté son apocalypse. Chaque marche me flingue un peu plus les jambes.
Quand j’entre dans ma nouvelle chambre, la fatigue me tombe dessus. Je m’affale sur le lit, le sommier grince comme s’il voulait m’éjecter, et je checke mon tel.
Lily : "M’man est encore pas sortie du lit. J’ai mangé des céréales. J’espère que ta première journée s’est bien passée ❤️"
Ma pauvre petite soeur...
J’ai les mains râpées, les yeux qui piquent, le dos en miettes. J’ai envie de pleurer, de rentrer chez moi, ou juste… de pas exister pendant dix minutes.
Je respire un bon coup, et j’appelle Hanna. Elle décroche en une demi-seconde.
— ELLA !!! J’ai cru que t’avais été aspirée par un vortex inter-dimensionnel !
— Franchement, j’aurais préféré. Laisse tomber, c’est n’importe quoi ici. La maison est déjà super propre, je relave juste par-dessus. Et le fils… il me parle comme si j’étais un robot livré défaillant par Amazon.
— Attends, y’a un fils ? Dis-moi qu’il est canon.
— Euh, plutôt chiant et condescendant.
Je rigole malgré moi.
— Red flag ! D'ailleurs, en parlant de beaux gosses, devine qui a demandé où t’étais aujourd’hui ?
— Alex ?
— Yep.
Je souris. Ça fait un moment que je l’avais pas vu celui-là.
— Sérieux, il a demandé pour moi ?
— Bah ouais. Il voulait savoir pourquoi t’étais pas là.
— Je crois que j’ai zappé de répondre à son dernier DM.
— T’es malade ! crie Hanna. Moi, s’il me propose un café, je suis déjà à la terrasse avec un croissant… et des sous-vêtements assortis.
Je ris.
— Je sais… Mais j’avais pas la tête à ça.
— Ouais… c’est pas le bon moment. Mais t’as le droit, d'aller mieux, tu sais ? De laisser des trucs doux arriver.
Je reste silencieuse une seconde. Ses mots me touchent.
— Merci, Hanna.
— Toujours là. Maintenant dors, t’en as besoin.
Je raccroche, le cœur un peu plus léger.
Le lendemain, réveil à 5h. Mes os grincent plus que le lit. Je descends à pas de souris. La maison est noire, silencieuse, même les murs ont l’air de dormir.
Je me glisse dans la cuisine, ouvre le frigo. J’ai l’impression qu’il me juge sévère avec ses trucs healthy hors de prix. Je pioche une pomme et un yaourt au soja, mange debout, adossée au plan de travail.
À 5h30, j’attaque le ménage. Miroirs, poignées, salon. Et à 6h45, je claque la porte sans bruit et file prendre le métro.
J’ai la tête en vrac, mais quelque part, je me sens… utile. Ou juste crevée, je sais pas.
Je débarque à l’école, avec mon café brûlant entre les mains. Je squatte les marches, le soleil dans les yeux.
Le monde commence à s’agiter autour de moi, et puis je le vois. Alex. Costard bleu nuit, sourire discret. Il a cette démarche tranquille, genre il sait qu’il est beau, mais il va pas le hurler.
Merde… il se dirige vers moi.
J’ai pas le temps de me planquer derrière mon gobelet.
— Salut, Ella.
Il a cette voix calme, posée, toujours un peu trop cool pour moi.
— Hey, salut Alex !
— Ça te dirait qu’on aille boire un verre demain soir ?
Je bug une demi-seconde. Il m’a déjà proposé de se voir en dehors, mais c’était toujours par message. Et j’ai toujours fui.
Mais là…
— Ok.
Il me regarde, surpris, puis son sourire s’élargit. Juste assez pour que je sache qu’il vient de gagner une petite bataille.
— Cool. Je t’enverrai l’adresse.
Il s’éloigne.
Je fixe mon café comme s’il allait m’expliquer ce qu’il vient de se passer.
Hanna débarque deux secondes plus tard, sourire aux lèvres, l’air de celle qui a tout vu mais qui va attendre le bon moment pour se moquer.
La journée passe comme un jeudi classique, cours, bavardages, ordi qui rame.
Je rentre chez les Belmont en fin de n. Tout ce que je veux, c’est une douche et du silence.
Mais en passant le portail, j’entends de la musique, des rires. Arès et ses potes sont sur la terrasse, en mode apéro de riches, coupes de champagne à la main, transats inclinés.
Je baisse les yeux, accélère un peu. J’ai pas envie de croiser leurs regards, pas envie qu’ils me voient.
Mais évidemment… ça aurait été trop simple.
— Hé, toi ! Ramène-nous à boire !
C’est une blague ? C’est à moi qu’il parle là ? Je me retourne, lentement. Le regard d'Arès est bien vissé dans le mien.
Il renchérie :
— T’es là pour bosser, non ? Alors fais ton boulot.
Je me retiens de lui balancer une bouteille sur la tête. Je réponds en essayant de rester calme :
— J’suis là pour nettoyer, pas pour jouer les larbins. T’as des bras, non ? Utilise-les.
Ses potes explosent de rire. Lui, il sourit, mais du genre tendu, froid.
Je tourne les talons, rentre dans la maison.
Il me rattrape dans le couloir, en deux pas, m’enferme entre ses bras, mains sur le mur.
Son parfum me frappe, chaud, boisé, un peu trop proche. Mon souffle s’arrête. Son regard, sombre, cherche le mien.
Il dit d'une voix basse, serrée :
— C’est quoi ton putain de problème ?
Je retiens ma respiration, mon cœur explose dans mes côtes. Je le lâche pas du regard.
— C’est les mecs comme toi, mon problème. Qui pensent que l’argent remplace le respect.
Il me fixe, longtemps, puis un ricanement lui échappe.
— T’iras pas loin avec cette bouche.
Il recule, me laisse là, collée au mur, tremblante. Pas de peur, mais de rage, et, putain, peut-être un peu d’autre chose.
Quelque chose que je refuse de nommer…