Les Ombres de l'Aube
Les murs de pierre de Blackwood Manor semblaient retenir leur respiration. À cette heure indécise où la nuit refusait de céder tout à fait la place au jour, le vaste manoir ressemblait à un mausolée de luxe et de silence. Les lustres de cristal, éteints et lourds de poussière dorée, pendaient au plafond comme des stalactites figées dans le temps.
Lady Eleanor, drapée dans sa robe de velours pourpre, s’attardait près de la lourde porte de chêne de ses appartements. Ses doigts fins, légèrement tremblants, se posèrent sur la courbe naissante de son ventre. Un geste machinal, protecteur, presque désespéré. Ses yeux bruns, cernés par les nuits blanches, fixaient le couloir sombre. Dans sa poitrine, son cœur battait de cette cadence irrégulière que connaissent seuls ceux qui marchent au bord du gouffre.
Elle n’avait que dix-neuf ans lorsqu’on l’avait menée à l’autel. Dix-neuf ans, l’esprit encore plein de rêves romantiques, avant qu’on ne la livre au mariage de convenance le plus impitoyable de la saison. Le duc de Vane n’avait pas cherché une épouse ; il avait exigé un contrat. Une façade irréprochable pour la haute société de Londres, un nom à perpétuer et, par-dessus tout, un silence absolu.
Pendant des mois, Eleanor s’était pliée aux règles de cette cage dorée. Elle avait appris à sourire dans les bals étouffants, à tenir son rang, à porter des parures de diamants qui lui serraient le cou comme des collets. Mais aujourd’hui, tout venait de basculer. Une vie grandissait en elle, un petit cœur secret qui battait au rythme du sien, fragile et innocent. Un enfant qui, dans ce monde de lois rigides et d’alliances calculées, pouvait être une bénédiction comme une condamnation.
De l’autre côté du seuil, dans le grand salon baigné par la lueur vacillante des dernières bougies, une silhouette se découpait dans la pénombre.
Édouard, duc de Vane.
Il se tenait de dos, vêtu de son habit de soirée noir, les mains croisées dans le dos dans une posture de commandement. Sa haute stature dégageait cette aura glaciale qui terrifiait les salons de Mayfair. Personne n’osait le regarder trop longtemps dans les yeux. On murmurait qu’il avait le cœur aussi noir que ses redingotes et qu’il gérait ses domaines et ses alliances avec la froideur d’un stratège.
Eleanor l’observa à la dérobée, retenant son souffle. Par l’entrebâillement de la porte, elle devinait la ligne rigide de ses épaules, sa mâchoire serrée, cette distance qu’il mettait toujours entre lui et le reste du monde.
Depuis leur mariage, il ne l’avait touchée qu’avec une froideur polie, accomplissant son devoir conjugal avec la précision d’une horloge avant de regagner ses propres appartements. Jamais un mot tendre. Jamais une caresse au-delà du strict minimum exigé par les convenances. Comment lui avouer qu’un enfant était né de cette union sans amour ? Comment lui annoncer qu’elle portait l’héritier de ce nom qu’il chérissait tant, alors qu’il restait pour elle un parfait étranger ?
La terreur lui nouait le ventre. Dans le monde impitoyable de l’aristocratie, un héritier inattendu pouvait attiser toutes les convoitises, réveiller les pires rivalités et faire de cet enfant la cible de menaces invisibles. Et si Édouard voyait dans cette grossesse une trahison ? S’il croyait qu’elle avait cherché à le lier à elle par calcul ? Ce simple soupçon lui glaça la gorge.
— Vous êtes encore éveillée, Eleanor ?
La voix du duc résonna dans le grand salon, basse, profonde, sans la moindre chaleur. Il ne s’était pas retourné, et pourtant il savait qu’elle était là, tapie dans l’obscurité du seuil, comme si son instinct devinait sa présence.
Eleanor sursauta. Ses doigts se resserrèrent sur son ventre, comme pour cacher l’enfant plus profondément encore. Elle redressa les épaules et retrouva cette contenance hautaine propre aux femmes de sa lignée. Elle inspira profondément, respirant l’odeur de la cire fondue, du vieux bois et de l’eau de Cologne ambrée que portait toujours son mari.
Elle sortit de l’ombre et s’avança dans la lumière dorée du salon.
— Les nuits sont longues à Blackwood Manor, monseigneur, répondit-elle d’une voix qu’elle voulait ferme, mais qui tremblait légèrement. Et le sommeil me fuit.
Édouard pivota lentement. Ses yeux d’un bleu d’acier se posèrent sur elle. Il y avait dans ce regard une acuité redoutable, une manière de disséquer les âmes qui la fit frissonner. Il détailla sa silhouette et s’attarda une fraction de seconde de trop sur le velours de sa robe, sur la façon dont le tissu drapait sa taille avec un peu trop d’ampleur, sur cette rondeur qu’elle s’efforçait de dissimuler derrière un pli de l’étoffe.
Un pli imperceptible barra le front du duc.
— Vous semblez... différente ces derniers temps, Eleanor, dit-il d’un ton neutre en s’avançant vers le centre de la pièce, le reflet des chandeliers dansant sur le drap noir de sa redingote. Vos absences se multiplient. Vos malaises aussi, si j’en crois les chuchotements de la gouvernante.
Le cœur d’Eleanor manqua un battement. Savait-il déjà ? Les domestiques parlaient-ils dans son dos ? Mrs. Higgins, la vieille intendante aux manières de religieuse, avait froncé le nez plus d’une fois en la voyant quitter le petit déjeuner la semaine passée, prise de nausées soudaines.
— Ce n’est que la fatigue de la saison à Londres, mentit-elle avec aplomb en relevant le menton. Les bals, la foule, l’air vicié de la capitale... Rien que le calme de la campagne ne puisse dissiper.
Édouard s’arrêta à quelques pas d’elle. Il ne la touchait pas, mais sa présence était si écrasante que l’air semblait manquer dans la pièce. Il inclina légèrement la tête et l’étudia de ce regard clinique qui mettait si mal à l’aise ses rivaux au Parlement.
— La campagne ne semble pas vous réussir autant que vous le prétendez, répliqua-t-il avec une ironie glacée. Vos traits sont tirés. Vous vous cachez dans les couloirs à des heures indues. Si vous avez des secrets, Eleanor, sachez qu’à Blackwood Manor, rien ne reste caché bien longtemps. Les murs ont des oreilles, et les ennemis de notre maison veillent aux portes.
Ces mots, prononcés sur un ton presque menaçant, résonnèrent comme un avertissement. Parlait-il de politique ? Des factions rivales qui convoitaient ses parts dans les compagnies maritimes ? Ou parlait-il d’elle ? Savait-il déjà tout ?
Eleanor sentit la panique monter et menacer la muraille qu’elle s’était construite autour du cœur. Elle serra les poings dans les replis de sa robe et s’interdit de reculer. Affronter le duc de Vane, c’était jouer sa vie sur un échiquier où chaque pièce pouvait être mortelle.
— Mes secrets ne regardent que moi, monseigneur, murmura-t-elle d’une voix blanche, en soutenant enfin son regard.
Un silence lourd, presque électrique, s’installa entre eux. Le monde extérieur semblait s’être effacé. Il ne restait plus que ce face-à-face entre un homme prisonnier de son armure et une femme prête à tout pour protéger ce qu’elle avait de plus cher.
Édouard soutint son regard de longues secondes. Une ombre traversa ses yeux clairs, puis il détourna brusquement la tête avec un sourire amer.
— Prenez garde, lady Vane, souffla-t-il en s’éloignant vers la grande fenêtre qui donnait sur les jardins embrumés. Dans ce jeu de dupes que l’on appelle le mariage, ceux qui cachent des secrets finissent toujours par le payer très cher.
Sans un mot de plus, il lui tourna le dos et la laissa seule au milieu du salon, le souffle coupé, le ventre noué par l’angoisse, avec la certitude que le compte à rebours venait de commencer.