Chapitre 1: Les marionnettes de New York
Les yeux clos, bercée par le grondement sourd de la voiture qui dévalait la route, je me laissai submerger par le souvenir de cette journée.
La pluie écrasait le cimetière. C’était, à l'automne... il y a deux ans, le jour des funérailles nationales de mon père, Victor Conti. Une tempête automnale faisait hurler le vent à travers les stèles, mais ce déluge ne suffisait pas à rincer l’hypocrisie ambiante de la faune mafieuse, déplacée en masse pour l’occasion.
Sous mon parapluie noir, je lissais les plis de ma robe de deuil sur mesure avec une irritation que je ne prenais même plus la peine de dissimuler. Vingt et un ans, et me voilà au premier rang du plus grand spectacle de marionnettes de New York. Des types en costume trois-pièces pleuraient des larmes de crocodile, alors qu’ils auraient eux-mêmes pressé la détente si l’opportunité s’était présentée. C’était pathétique.
Derrière mon masque d’arrogance et mes sarcasmes piquants, une douleur féroce me tailladait la poitrine. J’étais le bébé de Victor Conti. Sa diva. L’homme qui faisait trembler tout Manhattan était incapable de me dire non. Il cédait à mes moindres caprices, riait de mes répliques acérées et protégeait mon exubérance. Le perdre m’arrachait les entrailles, mais devant ces vautours, je refusais de fléchir. Je réservais mes larmes pour le secret de mon intimité.
Ma propre peine passait pourtant au second plan quand je tournais les yeux vers la femme assise à mes côtés : Anastasia.
Ma belle-sœur était devenue ma plus grande amie, ma sœur de cœur, depuis son mariage arrangé avec mon frère Milo. D’ordinaire, Anastasia possédait des yeux d’acier, une résilience et la froideur d’une reine hermétique. Mais, depuis l’apocalypse du Kremlin et sa terrible captivité entre les mains de son père, Vladimir Volkov, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle était brisée. Totalement dévastée, effacée, murée dans une léthargie et une dépression sévère qui me fendaient le cœur. Elle flottait dans ses vêtements de deuil, le regard vague, incapable de retenir ses larmes au milieu de la nuit. Elle passait ses journées à dormir pour fuir la réalité, sujette à des nausées permanentes que nous mettions tous sur le compte du traumatisme et de sa malnutrition.
Je passais des heures entières assises au bord de son matelas à tenter de la faire rire, à déployer toute mon énergie et mon exubérance pour la ramener à la vie, pour forcer ses lèvres fines à s’étirer. Je devais faire bloc pour elle. Pour notre amitié. Pour sa survie. Je la portais littéralement à bout de bras au milieu de ce désastre familial.
Soudain, une main gantée de noir serra la mienne. Ma mère, Hope, s’ancra contre mon flanc. Son profil d’acier restait digne sous son voile, mais l’étreinte désespérée de ses doigts contre les miens trahissait notre agonie commune devant la perte de mon père et le déclin d’Anastasia. Nous faisions bloc contre les monstres.
— Redresse-toi, Vittoria. Les caméras de télévision filment la périphérie, murmura la voix glaciale de mon frère.
Milo s’était glissé juste derrière nous. Soyons forts, ordonnait son silence. Mon frère adorait le contrôle, la matrice, la froideur calculée. Tout le contraire de moi... l’extravertie, l’exubérante, la fille adorée. Je savais qu’il crevait de panique à l’intérieur en avisant la pâleur d’Anastasia, mais il lui fallait afficher la couronne inflexible du nouveau Parrain.
— Si je me redresse encore, Milo, je vais me luxer les cervicales, répliquai-je d’un ton sec, la voix basse mais acérée. Et entre nous, si la police, les médias ou les autres clans cherchent de la faiblesse chez les Conti aujourd’hui, ils feraient mieux de regarder les larmes de Marco. Il en fait des tonnes.
— Marco pleure son ami de toute une vie. Respecte ça. Et joue ton rôle de princesse. Souris aux monstres.
— Les princesses de ce clan meurent jeunes ou finissent exilées. Je préfère garder mes dents pour mordre.
Je détachai mon regard du cercueil en acajou qui descendait lentement dans le sol pour balayer la foule. Mon esprit, vif et incapable de rester en place malgré le poids brut du deuil, analysait chaque visage. Les lieutenants, les parias, les faux alliés. Tous étaient là pour acclamer la nouvelle couronne de Milo, s’interrogeant sur la durée de la trêve insensée imposée par notre mère avec les Volkov. Boris, Ivan et Anton partageaient désormais l’aile est du manoir avec moi pour honorer leur dette d’honneur, mais l’équilibre restait instable.
C’est à cet instant précis que mon radar interne s’activa. Une anomalie.
J’avais minutieusement examiné chaque visage présent pour bien identifier chaque malfrat du milieu, mais, à la lisière de la foule, une silhouette se détacha des centaines de personnes. L’homme se tenait en retrait, près des arbres. Loin du cortège officiel. Loin des regards. Un inconnu. Grand. Même d’ici, sa carrure monumentale imposait une distance physique avec le reste du décor. Il portait un imperméable sombre par-dessus un costume trois-pièces noir et tenait un parapluie. Un vautour de la presse ? Non. Trop chic. Trop calme. Trop méthodique. Sa posture respirait la discipline, pas la panique d’un paparazzi.
Soudain, comme s’il avait capté mon flux de pensées à travers la brume, son regard quitta le visage de Milo. Il quitta le cercueil. Ses yeux se verrouillèrent directement sur moi. Puis, d’un geste d’une lenteur calculée, il hocha la tête pour me saluer.
À travers la distance, sous les cordes de pluie qui frappaient le tissu de mon parapluie, je ressentis une décharge électrique pure, un pic d’adrénaline qui me fit instantanément oublier le froid et la détresse. Ce type me regardait... Qui était-il ?
Je ne baissai pas les yeux. Ce n’était pas mon genre. Je serrai la main de ma mère, le menton levé, lui offrant mon profil le plus piquant et le plus arrogant. Regarde bien, l’inconnu. Tu ne trouveras pas de larmes ici.
— Vittoria ? Tu m’écoutes ? insista Milo, me ramenant brutalement à la réalité du cimetière. La limousine est avancée. On bouge.
Je jetai un dernier coup d’œil vers la lisière du bois. La silhouette venait de se fondre dans la brume, ne laissant derrière elle qu’une sensation de danger immédiat. Un danger qui, pour la première fois depuis des jours, venait de réveiller mes sens endormis.
— Je te suis, Milo, lançai-je en faisant demi-tour sur mes talons, un sourire en coin. De toute façon, cet endroit commence cruellement à manquer d’air frais.
La portière blindée de la limousine s’abattit avec un bruit sourd. Le silence qui suivit était presque étouffant. À l’intérieur, l’odeur du cuir neuf se mélangeait à celle de l’encens qui collait à mes vêtements. Milo prit la main d’Anastasia, ses yeux bleus brûlant d’une panique viscérale en avisant sa pâleur, tandis que je me calais contre le dossier, l’esprit déjà obsédé par l’image de ce vautour de l’ombre.








