Chapitre 1 : Le Soleil des Conti
Vittoria
Le soleil de plomb écrasait le gravier du cimetière, mais il ne suffisait pas à consumer la fierté glaciale de ma lignée. Il n’y avait ni ombre ni vent. Juste cette chape de plomb, une chaleur étouffante et lourde qui faisait vibrer l’air au-dessus des stèles de marbre blanc. Un contraste ironique et cruel avec la tempête glaciale qui avait noyé notre domaine familial deux ans plus tôt, le jour où mon père avait été mis en terre dans la boue. Aujourd’hui, la lumière crue de l’été exposait tout. Elle ne laissait aucune place aux secrets.
J’étais enfin chez moi. Après deux ans d’un exil absolu sous le soleil brûlant de Sicile, j’étais de retour sur le continent. Le menton haut, mon armure de Conti solidement ancrée, je descendis de la limousine blindée noire. Mes talons aiguilles s’enfoncèrent dans le sol surchauffé avec une assurance que je n’avais plus besoin de feindre. Je n’étais plus la jeune fille impétueuse, pleine d’esprit et brisée de vingt et un ans qui avait quitté ce pays les larmes aux yeux et le cœur en morceaux. J’étais une Conti. Une survivante qui avait vaincu les monstres, les trahisons et ses propres failles biologiques.
À mes côtés, Dante Vance, la main ancrée dans le creux de mon dos, m’imposait sa présence rassurante. Le lieutenant en chef, bouclier humain et meilleur ami de mon frère Émilio, m’escortait avec une rigidité toute militaire. Sa carrure massive me protégeait des regards obliques de la faune mafieuse et des survivants du milieu. Nous étions venus enterrer Marco, son père, le conseiller historique et le pilier de notre dynastie. Un nouveau séisme pour notre matrice familiale, un vide immense qui nous frappait de plein fouet. Juste derrière nous, Anastasia marchait au bras du parrain Émilio. Elle allait mieux aujourd’hui ; le grand air et le temps avaient pansé une partie de ses blessures, mais son regard gardait cette profondeur hantée, stigmate des souvenirs indélébiles de ce qu’elle avait traversé.
Mais le véritable court-circuit ne se trouvait pas dans la fosse fraîchement creusée. Je serrais dans chacune de mes mains les petits doigts de mes fils d’un an. Mes garçons avançaient à pas hésitants sur le sol : Matteo et Mathis. Pendant ce temps, Dante portait ma fille, Madisson, sur son bras droit. Mes triplets. Ils avaient hérité de mes traits, mais ils possédaient une autre anomalie génétique qui me laissait sans voix chaque fois que je croisais leur regard : mes enfants avaient les yeux bruns. Ils incarnaient l’unique lignée de Victor Conti à ne pas avoir les yeux bleus.
Dante portait ma petite fille avec une aisance possessive qui envoyait un signal clair à toute l’assemblée, validant silencieusement les ambitions matrimoniales que Milo nourrissait pour nous deux depuis toujours. Mes fils s’accrochaient à mes doigts, leurs petits pas incertains perturbant la solennité du gravier chaud. Nous marchions comme une famille, et tous ceux qui s’étaient questionnés sur mon départ précipité obtenaient enfin leurs réponses.
C’est au moment où le cortège officiel se figea devant le cercueil de Marco que mon radar interne s’activa. Une anomalie. Un pic d’adrénaline pure qui me fit instantanément oublier la chaleur étouffante de la journée. À quelques mètres de là, affectées à la sécurité périphérique du cimetière, les forces de l’ordre s’affairaient encore une fois à garnir leur album photos pour mettre à jour les visages des mafieux et de leur clan.
Pendant la cérémonie, Matteo commença à geindre, intenable. Florian, mon garde du corps personnel, me suivait partout depuis de nombreuses années. Il m’avait accompagnée dans mon périple en Sicile, devenant un véritable ami et confident. Sa proximité avec les enfants se faisait rassurante ; pour eux, il ne se contentait pas de nous protéger, il était l’oncle Flo. Pour me permettre de rassurer mon petit, Florian s’approcha et prit Mathis dans ses bras d’un simple hochement de tête complice. Je glissai à l’oreille de Dante que j’allais m’éloigner pour calmer mon bébé.
Nous nous engageâmes dans l’allée asphaltée. Matteo pleurait, sûrement exténué par le voyage, la lourdeur du moment, la chaleur et le manque de sommeil. Je le serrai contre mon cœur en lui fredonnant une berceuse pour l’apaiser. Mon esprit était assailli par les souvenirs ; je n’étais pas revenue ici depuis la naissance des triplés. Je me savais épiée par chacun des invités. Je ne pensais pas revenir à New York pour des funérailles. J’aurais aimé que ce retour se fasse dans la joie. Arrivée près des limites du cimetière, là où les clôtures en fer forgé noir délimitaient le terrain, je levai la tête pour chercher un endroit isolé où les pleurs de mon fils ne dérangeraient personne. Je scrutais l’horizon, espérant y trouver un banc pour m’y installer avec mon petit protégé.
Et je l’aperçus. Celui que je ne pensais jamais revoir, celui qui s’était simplement volatilisé de ma vie. Celui qui avait hanté mes pensées ces deux dernières années.
Mes yeux se noyèrent dans les siens. Un courant d’air froid longea ma colonne vertébrale. Damien Blackwood, ou bien Matthew Connor... je ne savais plus. Qui était-il vraiment ? Il avait toujours le même impact sur mon corps et sur mon cœur, malgré la distance et les mois qui nous avaient séparés. Avec sa stature imposante d’un mètre quatre-vingt-treize, il dominait la scène. Des verres fumés masquaient son regard, mais ses cheveux courts châtains le rendaient toujours aussi séduisant. Il arborait une veste du FBI, rendant dérisoire tout ce qui l’entourait. Son regard se verrouilla directement sur moi. Le choc fut total. Mon souffle se coupa, et mon fils cessa soudainement de pleurer. Je plaquai sa petite tête dans ma main pour le bercer contre mon épaule. Damien était là.
À travers les stèles de pierre, sous le soleil cuisant, je vis mon ancien amant se raidir. Celui qui avait conquis mon cœur par le mensonge.
Derrière moi, de petits pas trottèrent et j’entendis une petite voix me réclamer. Je tournai légèrement les épaules pour voir mon petit Mathis courir maladroitement sur le sol, escorté par Florian. Le moment était venu de battre en retraite. Mon cœur, mon âme et mes enfants en avaient assez de ce spectacle. Je glissai à Florian que nous partions. J’installai Mathis sur mon autre hanche, tandis que mon garde du corps récupérait Madisson, qui suçait son pouce dans les bras de Dante. Je m’avançai vers ce dernier et lui soufflai à l’oreille que je rentrais avec les enfants. D’un hochement de tête, il comprit que nous nous retrouverions plus tard.
Je marchais la tête haute. À mes côtés, Florian n’osa pas me demander si j’allais bien ; il me connaissait trop bien. Mais tout en avançant vers la limousine, mon ami repéra Damien à son tour. J’observai sa mâchoire se contracter sous la colère.
— Vitt, je veux que tu entres dans la limousine avec les enfants, ordonna-t-il d’une voix sourde. Je vais te suivre de près avec mon VUS.
En plongeant mes yeux dans ceux, sombres, de Florian, le présent s’effaça. La chaleur du cimetière tenta de m’aspirer un peu plus de deux ans en arrière, me ramenant au jour précis où tout avait commencé... aux funérailles de mon propre père, Victor Conti, là où ce vautour avait entrepris son infiltration.
Mais la réalité me rattrapa dans un claquement de portière. J’installai mes enfants dans la limousine. Alors que je refermais le battant blindé, la voix tranchante de Florian fendit l’air juste derrière moi :
— Il n’est pas question que tu t’approches d’elle. Tu as assez fait de dégâts dans sa vie.
Je ne me retournai pas pour voir à qui s’adressait cette sommation, mais je savais. Je montai à bord, laissai ma tête retomber contre l’appui-tête et fermai les yeux, épuisée. Le moteur vrombit puissamment, et la voiture démarra, m’emportant loin de mes fantômes.








