La Valeur du Rang
L’aube ne glissait encore qu’à peine entre les lattes en bois de la calèche, teintant l’obscurité de nuances dorées et cuivrées. Dans le silence feutré de la forêt, seul le ronronnement régulier des essieux au repos et la respiration paisible des occupantes meublaient le calme matinal.
Nivara se redressa avec une précaution infinie. Les draps froissés glissèrent le long de sa peau fraîche. À ses côtés, Hylisens dormait, entièrement nue, abandonnée au sommeil avec une grâce vulnérable. Le visage d’Hylisens, adouci par l’inconscience du rêve, semblait presque irréel sous les rares rayons du soleil filtrant à travers le rideau. Nivara la contempla une seconde, le cœur serré par une tendresse si vive qu’elle en devenait douloureuse. Lentement, elle tendit la main, effleurant du bout des doigts la chaleur d’une joue veloutée, repoussant avec une infinie délicatesse une mèche rebelle.
Te protéger... à n’importe quel prix.
S’extirpant doucement du banc de la calèche, Nivara enfila ses vêtements sans le moindre bruit. La fraîcheur de l’air matinal lui donna un léger frisson. Elle ajusta les pièces de son armure de cuivre, dont le métal froid contre sa peau la ramena brusquement à la réalité de sa résolution. Elle boucla son baudrier à la hanche, le poids familier de son épée lui apportant un court sentiment d’ancrage.
Se glissant hors du véhicule, ses bottes écrasèrent les feuilles humides et l’herbe couverte de rosée. L’odeur d’humus, de pin et de brume du matin lui emplit les narines. Non loin de là, la cochère s’était assoupie contre une roue. Nivara s’approcha prudemment et lui plaça prestement une main sur la bouche pour étouffer le sursaut de la conductrice.
— Chut... murmura Nivara à son oreille, les yeux écarquillés par l’urgence. Je ne veux réveiller personne. Combien pour un cheval ?
Paniquée, la cochère acquiesça vivement de la tête. Voyant la détermination farouche dans le regard de la guerrière, elle balbutia d’une voix enrouée :
— Cinq cents pièces d’or.
Nivara poussa un soupir d’agacement, les sourcils froncés. Elle fouilla sa bourse d’un geste sec.
— J’exige une ristourne. Je n’ai que quatre cents pièces sur moi, râla-t-elle à voix basse.
La cochère s’apprêtait à protester, hésitant devant le manque à gagner, quand une voix familière brisa l’échange.
— Tu comptes aller où comme ça ?
Nivara se figea et pivota lentement. Nalina se tenait là, les bras croisés, le regard à la fois amusé et scrutateur.
— Euh... Je... balbutia Nivara, prise au dépourvu.
Nalina poussa un long soupir résigné, sortit une bourse de sa ceinture et tendit la différence à la cochère, dont les yeux s’agrandirent de soulagement.
— Tu sais, tu ne devrais pas demander des rabais à tout ce qui bouge, railla doucement Nalina en secouant la tête.
— Je sais, marmonna Nivara en rajustant la sangle de son armure. Mais c’était un cas de force majeure.
— Et quelle est donc cette raison si cruciale pour que tu te fasses la belle aux aurores ? demanda Nalina, devenant plus sérieuse.
Nivara planta son regard dans celui de son amie. La mâchoire serrée, l’orgueil et la détermination brûlaient dans ses yeux sombres.
— Je veux retrouver mon titre de noblesse. Tout de suite.
Un rire léger et incrédule s’échappa des lèvres de Nalina.
— N’est-ce pas un brin impulsif ?
— Si je veux éviter qu’Hylisens ne se fasse encore dévorer ou manipuler par une autre noble, alors je dois moi-même en devenir une pour pouvoir la protéger à égalité, cracha Nivara, la voix vibrante d’une résolution sans faille.
Nalina la fixa un instant, surprise par la ferveur qui se dégageait d’elle, puis son expression s’adoucit. Un sourire bienveillant étira ses lèvres. Elle décrocha une gourde d’eau en cuir de sa ceinture et la lui lança.
— Vas-y. Je me chargerai d’inventer une excuse pour Hylisens à son réveil.
L’émotion subite serra la gorge de Nivara. Sans réfléchir, elle fit un pas en avant et serra chaleureusement Nalina dans ses bras.
— Merci beaucoup, mon amie...
— On a traversé tant d’épreuves rien que toutes les deux, répondit Nalina en lui tapotant le dos avec affection. On n’est plus à ça près.
Nivara esquissa un vrai sourire, délia l’étalon le plus vigoureux de l’attelage et s’installa d’un bond souple sur la selle.
Pendant ce temps, la cochère recomptait ses pièces d’un air morose.
— Vu qu’il ne me reste plus que trois chevaux, râla-t-elle, on va mettre un peu plus de temps pour atteindre Ramios.
— Ce n’est pas un problème, coupa Nalina sans lui accorder un regard.
Depuis le toit sculpté de la calèche, une silhouette étirait ses membres avec une grâce reptilienne. Nolysia observait le départ sans dire un mot, un sourire en coin étirant ses traits fins. Nalina leva les yeux vers elle, un brin provocatrice.
— Rien à me dire, la lézarde ?
Nolysia la fixa de ses yeux aux pupilles fendues, l’air faussement indigné.
— Rien, à part que toute cette agitation me plaît beaucoup. Et je suis une dragonne, si tu l’as déjà oublié.
Nivara ajusta les rênes, faisant caracoler le cheval impatient.
— Qu’importe ! lança-t-elle par-dessus son épaule. J’y vais. Je vous rejoins très vite dans la Vallée Draconique !
Nalina lui adressa un signe d’adieu de la main alors que le galop martelait déjà le sol forestier, éloignant rapidement Nivara dans la brume naissante.
Nolysia la regarda disparaître entre les arbres, puis son regard s’attarda sur Nalina.
— Tu es bien sûre de ce qu’elle fait ?
— Elle en avait besoin, répondit doucement Nalina, le regard perdu vers le chemin. Elle stagnait depuis trop longtemps. La revoir reprendre le contrôle de sa vie est une belle avancée... surtout depuis que nous avons quitté notre ancienne meneuse.
Nolysia poussa un profond soupir qui fit légèrement fumer ses narines.
— On verra bien. J’espère juste qu’elle ne sera pas déçue.
— Tu t’inquiètes pour elle ? releva Nalina avec un brin de malice.
— Elle fait partie de ce que je dois protéger, alors oui, marmonna la dragonne en détournant les yeux avec fierté. Même si je sais qu’elle continuera de me lancer ses piques ridicules, mon instinct me pousse à veiller sur elle.
Nalina pétrit la poignée de sa dague, rassurée.
— Tu n’as pas à t’en faire. Elle va revenir plus en forme que jamais.
Le vent hurlait aux oreilles de Nivara alors que sa monture dévorait la piste à plein galop. La forêt défilait en un flou vert et brun. La transpiration collait sa chemise à son dos, et le poids de son armure de cuivre pesait sur ses épaules, mais son esprit était ailleurs, assailli par une tempête de souvenirs.
Elle redevoyait encore les mains d’Hylisens effleurer sa peau, le doux vertige de leur intimité... Mais ce souvenir s’accompagnait d’une brûlure d’impuissance. Nivara se rappelait avec une lucidité douloureuse la faiblesse de ses propres bras lors de certains combats, l’absence totale de magie circulant dans ses veines. Face aux intrigues des grands de ce monde, sa seule force physique ne suffirait jamais. Hylisens attirait les regards, les désirs, les ambitions. Seul un titre de noblesse légitime offrirait à Nivara le poids politique nécessaire pour dresser un rempart infranchissable autour de celle qu’elle aimait.
Sa chevelure voltigeait au gré de la vitesse. L’odeur du cheval, de la poussière et de sa propre sueur lui rappelait le chemin parcouru. Une pointe d’hésitation la traversa : était-ce vraiment la bonne tenue pour solliciter une grâce auprès de Nirma ? Se présenter couverte de poussière et de sueur devant une princesse ? Elle serra les poings sur les rênes, les articulations blanchies.
Peu importe. Elle devrait la convaincre, coûte que coûte.
Un léger sourire nostalgique vint adoucir la rigidité de ses traits. Hylisens était sa meilleure amie, son ancre. Officialiser son désir de la protéger serait sûrement bien vu par Nirma... du moins, l’espérait-elle.
Vers midi, alors que le soleil atteignait son zénith et tapait lourdement sur le métal de ses épaulières, Nivara marqua une halte près d’une rivière aux eaux cristallines. Le clapotis apaisant de l’eau brisait le silence chaud de la mi-journée.
Elle laissa sa jument s’abreuver à l’ombre d’un grand saule, puis s’approcha de la berge. Enlevant ses épaulières et délaissant sa tunique, elle laissa l’eau glacée rafraîchir sa peau échauffée. Elle se rinça le visage et le buste avec frénésie, cherchant autant à se laver de la poussière du voyage qu’à chasser les doutes qui l’assaillaient. Autant être la plus présentable possible, se dit-elle en observant son reflet troublé dans le courant.








