Chapitre 1
Je me suis réveillée à 5 h 42, dix-huit minutes avant mon réveil, avec le sourire.
Par la baie vitrée de ma chambre, Chicago s’étirait dans la lumière dorée d’un lundi d’octobre. Le vent faisait tourbillonner les feuilles le long des façades de Gold Coast, et le lac, au loin, avait cette teinte d’acier poli qu’il prend avant l’hiver. Le genre de matin où tout semble à sa place.
Aujourd’hui, c’est le jour.
Je me suis levée sans bruit, comme si quelqu’un dormait encore à côté de moi, vieille habitude de femme seule. J’ai préparé mon café, bu la première gorgée debout devant la fenêtre, puis je suis retournée dans mon dressing, où m’attendait le tailleur crème. Je le gardais depuis deux ans dans sa housse, faute d’occasion à sa hauteur. Je l’ai enfilé lentement, comme on enfile une armure. Les perles aux oreilles, le rouge à lèvres des journées importantes. Devant le miroir, je me suis adressé un petit sourire en coin.
— Madame la directrice générale.
Ça sonne bien. Ça sonne même très bien.
Il faut dire que j’avais toutes les raisons d’y croire. Je m’appelle Megan Hollis, j’ai trente ans, et je suis la numéro 3 de Hollis Hotels : quarante-deux hôtels de luxe, de New York à Los Angeles, et un nom gravé sur la façade de la tour du centre-ville depuis 1974. J’y travaille depuis douze ans. J’ai commencé au service des réservations, tout en bas, là où l’on apprend ce que les clients détestent vraiment, et j’ai gravi chaque marche sans que personne me pousse. Personne dans cette maison ne pouvait dire que mon nom m’avait servi d’escalier.
Et la veille au soir, mon père, Richard Hollis, président de la maison, avait fait envoyer une convocation. À moi, à mon frère, à tous les associés, à l’ensemble du conseil de direction.
On ne réunit pas quarante personnes pour annoncer un changement de moquette.
Le poste de directrice générale, numéro 2 juste derrière lui, était vacant depuis six mois. Je n’en avais jamais parlé à personne. J’avais simplement travaillé comme si je l’occupais déjà.
Lorsque j’ai descendu les marches de mon immeuble, un peu avant huit heures, Frank m’attendait devant la voiture, comme chaque matin, le manteau boutonné jusqu’au col.
— Bonjour, Frank.
— Bonjour, Mademoiselle Megan. Vous avez l’air d’excellente humeur.
— Oh que oui, Frank.
— Une bonne nouvelle ?
— Pas encore. Mais elle est en chemin.
Il m’a ouvert la portière. Frank conduit ma famille depuis vingt ans, et pendant tout le trajet, je l’ai senti me regarder dans le rétroviseur, un peu trop longtemps, un peu trop souvent, avant de reporter les yeux sur la route sans un mot.
Pourquoi me regarde-t-il comme ça ? On dirait qu’il a pitié de moi.
Je me suis tournée vers la vitre et j’ai chassé cette idée. Rien, aujourd’hui, ne gâcherait ma matinée. Les feuilles rousses défilaient sur les trottoirs, les passants serraient leurs écharpes, et la tour Hollis a fini par apparaître au bout de l’avenue, immense, vitrée, familière comme un visage.
Mon frère se tenait déjà dans le hall, près de l’accueil.
Kevin, trente-quatre ans, la mâchoire de notre père et son assurance en prime. Enfants, nous volions des petits pains sous la table de Thanksgiving. Aujourd’hui, nous nous saluions comme deux diplomates de pays en froid, et ça avait commencé le jour où il avait épousé Amanda. Elle était là, évidemment, accrochée à son bras : manteau camel impeccable, brushing parfait, sourire au sucre glace.
— Megan ! Tu es resplendissante.
— Amanda. Toujours un plaisir.
Un plaisir. Dans la catégorie « plaisirs », elle arrive juste après les caries.
— Les conjoints ne montent pas, a-t-elle soupiré en s’installant dans un fauteuil du hall avec un magazine. Bonne chance, les enfants.
Elle l’a dit en regardant Kevin. Pas moi. Je n’y ai pas prêté attention, trop occupée à presser le bouton de l’ascenseur.
Les portes se sont refermées sur nous deux. Cinquante-deuxième étage. Dans l’acier poli, nos reflets se tenaient côte à côte : lui, cravate bleu nuit ; moi, tailleur crème et menton haut.
— Tu as bien dormi, toi, a lancé Kevin. Ça se voit.
— Très bien, merci.
— Étonnant, pour quelqu’un qui est sur le point de se faire souffler le poste.
— Souffler ? Tu fais de l’humour à neuf heures du matin ?
— Je dis juste qu’il y a une place, et que je compte bien la prendre.
— Moi aussi.
— Alors on verra qui Papa choisit.
— Il a déjà choisi, Kev. Je suis simplement la seule à le savoir.
Il a ri, ce rire de notre père, pas méchant, juste trop sûr de lui.
— Toujours aussi modeste.
— Et toi, toujours aussi convaincu que tout te revient.
Douze ans que j’attends ça. Il peut toujours rêver.
L’ascenseur s’est ouvert sur le couloir feutré du conseil, et nous y avons marché d’un même pas, sans nous regarder, comme deux boxeurs qui entrent sur le ring.
La salle de réunion m’a saisie, comme toujours, par son silence. Une longue table en noyer, des fauteuils en cuir, une baie vitrée donnant sur le lac Michigan. Tout le monde était déjà assis : les associés, les directeurs régionaux, la directrice juridique, et le directeur financier, Douglas Whitaker, cinquante-huit ans, un homme qui ressemble à un coussin bien rembourré. Les conversations se sont éteintes quand nous sommes entrés.
Au bout de la table, mon père nous attendait. Soixante-deux ans, cheveux argentés, costume anthracite. Il m’a regardée prendre place, une demi-seconde de plus que d’habitude.
De la fierté. Forcément de la fierté.
Je me suis assise, le dos droit, les mains croisées, le menton à l’angle exact de la future directrice générale, pendant que mon père se levait pour prendre la parole. Il a commencé par ses discours habituels : quarante ans de maison, le centenaire des hôtels l’an prochain, les chiffres du troisième trimestre. Il parlait doucement, de cette voix qui fait taire les salles sans jamais se hausser. Je connais chacune de ses pauses. Je les attendais comme on attend un feu d’artifice.
— Et c’est pourquoi, a-t-il fini par conclure, j’ai pris ma décision concernant la direction générale.
Mon cœur a fait un petit bond de gamine.
— Je nomme Douglas Whitaker.
Un silence est tombé, épais, presque physique.
Douglas. Il a dit Douglas.
Non. Il a voulu dire Megan. Il s’est trompé de prénom. À soixante-deux ans, ça arrive.
Les applaudissements ont fusé, polis, tièdes. Douglas s’est levé avec l’air d’un homme à qui l’on offre une chose qu’il n’a pas demandée, et je me suis surprise à applaudir moi aussi. Mes mains travaillaient toutes seules. Mon sourire tenait par habitude.
Quand le bruit est retombé, j’ai pris la parole, d’une voix si égale que j’en ai été à la fois fière et un peu effrayée :
— Papa, puis-je savoir ce qui a guidé ce choix ?
Je n’avais pas élevé le ton. Je n’avais pas froncé un sourcil. Une simple curiosité professionnelle, comme si je demandais l’heure.
Mon père m’a regardée, puis il a balayé la salle des yeux.
— Hollis Hotels traverse une période où elle doit rassurer, a-t-il dit. Nos partenaires cherchent une maison solide, avec des fondations visibles. De la continuité. Des familles installées. Douglas incarne cela. Mes enfants ont encore du chemin à parcourir dans ce domaine, et je suis certain qu’ils le feront.
Autour de la table, quarante personnes ont hoché la tête. Pour elles, c’était un discours de président. Rien de plus.
Des fondations visibles. Du chemin à parcourir.
Un mari. Il parle d’un mari. Devant tout le conseil, sans que personne comprenne, sauf Kevin et moi.
Douglas avait trente-deux ans de mariage, trois enfants, des cadres photo dans chaque couloir de sa vie. Moi, j’avais un tableur et une vue sur le lac. Quant à Kevin, il n’avait pas d’héritier, et on murmurait sur lui des choses dans les cocktails que je préférais ne pas détailler, même dans ma tête. Le message était passé, pour nous deux, sans que personne d’autre ne s’en aperçoive.
Je me suis tournée vers mon frère. Sa mâchoire s’était contractée. Il avalait quelque chose de très gros.
— Bien sûr, Papa, a dit Kevin.
— Bien sûr, Papa, ai-je répété.
Voilà ce qu’on fait quand on s’appelle Hollis. On sourit, on dit « bien sûr », on sort la tête haute. On ne montre jamais rien devant le conseil.
Nous avons tenu jusqu’à la fin de la réunion, serrant des mains, félicitant Douglas, récoltant des regards de compassion que nous avons feint de ne pas voir. Puis nous avons retrouvé l’ascenseur, et à l’instant où les portes se sont refermées, nous avons parlé en même temps :
— J’aurais dû avoir ce poste.
Nous nous sommes regardés. Un silence. Puis un rire, un vrai, le premier depuis des années, nerveux, presque trop fort.
— Non mais tu es sérieux ? ai-je dit. Douze ans dans la maison. Je suis partie de la réception, Kev.
— Et moi, j’ai les meilleurs résultats de la division Est depuis trois ans.
— Tu ne le mérites pas, ce poste.
— Toi non plus.
— Moi, si.
— Dans tes rêves.
Il s’est appuyé contre la paroi en soupirant.
— Pourquoi Douglas ? Il n’a jamais voulu ce poste. Il passe ses journées à protéger des tableaux de budget.
— Il a cinquante-huit ans et pas une idée depuis 1998.
— Il a trente-deux ans de mariage.
— Je sais, Kev. J’ai entendu.
Nous nous sommes tus. Je crois que, pendant dix secondes, nous avons été du même côté pour la première fois depuis longtemps. Ça a duré jusqu’au rez-de-chaussée.
Amanda s’est levée d’un bond dès que les portes se sont ouvertes, le magazine abandonné sur l’accoudoir.
— Alors, mon amour, tu l’as eu ?
Elle souriait déjà. Puis elle a vu le visage de Kevin, et son sourire s’est éteint d’un coup. Elle s’est précipitée vers lui, lui a pris le bras, l’a entraîné à l’écart, sans un regard pour moi.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? l’ai-je entendue siffler, la voix basse et pressée. Qui ? Qu’est-ce qu’il a dit, exactement ? Kevin, réponds-moi.
Je suis sortie sans me retourner.
J’ai marché jusqu’au coin de la rue, les talons claquant sur le trottoir comme un métronome détraqué, puis j’ai sorti mon téléphone. Il tremblait, ou c’était ma main. J’ai appelé Nina.
— Meg ? Tu tombes bien, je suis en plein brunch avec Dana, Jess et Courtney. Tout va bien ?
— J’ai besoin d’un verre.
Un silence. Derrière elle, des rires, un tintement de verres et de couverts.
— Ça s’est mal passé, hein ?
— Horriblement mal .
— Viens nous rejoindre. On est chez Marlowe, sur Oak Street, on t’a gardé une chaise.
— J’arrive.








