Chapitre 1
Le point de vue d’Ayla
Blottie dans mon manteau, j’attends. La pluie tombe à torrents et menace de traverser mon seul rempart contre le froid glacial. Je savais que ça arriverait ce soir ; je le sentais au fond de moi. Je ne savais pas trop comment, ni ce que signifiait cette sensation bizarre, mais je le savais. C’était pour ce soir.
Le soleil s'est couché il y a environ une heure. Le monde est plongé dans cet entre-deux étrange, où il ne fait plus jour mais pas tout à fait nuit. Mes yeux humains suffisent encore pour y voir clair. Pas besoin de faire appel à mon autre moitié. Personne ne sait que j'ai déjà accès à l'ouïe surdéveloppée de mon loup. C'est un de mes petits secrets, et je compte bien le garder pour moi.
Je déteste attendre. On dirait que c’est tout ce que je fais ces derniers temps. Autour de moi, tout le monde s’agite pour le satisfaire. Rien que de penser à lui, ça me rend dingue. Mason ! Sa seule raison d'être sur terre est de me tourmenter et de faire de ma vie un enfer. Personne ne me croit quand je me plains de ses vannes et de ses farces. Bon sang, ce qu'il peut être agaçant.
Mason est le fils de l’Alpha. La plupart des gens disent qu’il est mon frère, mais ce n’est pas vraiment le cas. L’Alpha et sa Luna m’ont recueillie quand j’étais bébé. Je ne sais presque rien de cette époque, ni pourquoi j’ai dû être adoptée. Pourtant, je vis dans la maison de la meute avec cette soi-disant famille. L’Alpha Michael est génial. Il est puissant mais juste. Il est aussi bienveillant, ce qui fait que toute la meute l’adore. C’est bien dommage que son fils aîné ne lui ressemble pas du tout.
Le vent se lève et fait basculer ma capuche en arrière. Un frisson me parcourt l'échine. Je tremble et je me reconcentre sur le moment présent. J'arrête de penser à ce boulet de Mason.
Je m’accroupis et j’avance à pas de loup. Je ne dois pas me faire prendre à espionner, sinon je vais passer un sale quart d'heure. Les anciens et l’Alpha de la meute de Winter Moon se rassemblent dans la clairière juste devant moi. Je vois Michael s’approcher du premier ancien. Il a toute la prestance d'un Alpha. Il est grand, environ un mètre quatre-vingt-dix, avec des épaules larges. Il est musclé et sec, sans un gramme de gras. Ses cheveux noirs, parsemés de reflets argentés, sont attachés sur sa nuque. Il est impressionnant. Jamais on ne croirait qu’il frise la cinquantaine.
J'ai l'estomac noué par l'impatience. Je suis à la fois nerveuse et excitée. En appui sur la pointe des pieds, j'observe le groupe. Mes cheveux auburn n'arrêtent pas de glisser hors de ma capuche. Ils ne restent jamais en place. On dirait qu'ils mènent leur propre vie, indisciplinés et toujours emmêlés. Je les remets à l'intérieur pour la cinquième fois ! Rien ne me distraira de ce que l'Alpha a à dire.
« Arthur, merci d'être venu si vite », dit Michael en serrant la main du vieil homme.
« Ce n'est rien, Michael. Je suis content d'être là. »
« Dès que tout le monde sera arrivé, nous commencerons la réunion ! » l'informe Michael.
« Je me demande pourquoi nous nous réunissons ici et pas à la maison de la meute, comme d'habitude ? » demande Arthur.
« Certaines choses doivent rester privées, mon vieil ami. C'est tout. » Arthur hoche la tête, semblant satisfait de la réponse.
Je regarde les autres anciens entrer dans la clairière. J'en ai déjà rencontré la plupart. Ils ont toujours été gentils avec moi, même si je ne fais pas partie de leur meute à l'origine. Sauf Moira. Elle m’a toujours détestée. Michael prétend que c’est dans ma tête et qu'elle m’apprécie, mais qu’elle est juste un peu brute de décoffrage. J’ai failli ricaner en y pensant. Les loups-garous ont une ouïe incroyable. Je devrais savoir qu'il ne faut pas faire le moindre bruit avec eux.
L’attente touche à sa fin. Tous les membres du conseil sont là. Les sept, y compris Michael, sont présents.
« Est-ce qu’on peut enfin commencer ! » lance une femme d’un ton pincé. C’était Moira, évidemment. Elle a ce don pour se donner de grands airs, même si elle ne l'admettra jamais. Elle estime mériter un rang plus élevé car elle est la seule femme du conseil.
« Oui ! Nous commençons ! » la voix de Michael résonne.
Le silence tombe dès qu’il utilise sa voix d’Alpha. Tous les regards se tournent vers lui. Une crampe commence à me tirailler les mollets à force d'être accroupie. Mais je ne peux plus bouger maintenant. J'ai attendu trop longtemps pour rater ce qui va se dire.
« Comme vous le savez, Ayla aura dix-huit ans la semaine prochaine. Son loup pourra enfin se manifester lors de sa première transformation », dit-il avant de marquer une pause. « Nous ignorons ce que cela va donner, car elle n’est pas des nôtres. » Michael est interrompu par des grognements désapprobateurs. Il lance un regard noir et un grondement sourd sort de sa poitrine. L'ambiance change instantanément. Tout le monde est tendu face à la colère de l'Alpha.
« La meute de Winter Moon est en conflit avec celle de Sun Valley depuis des générations ! » lance-t-il. Ces mots me frappent comme un coup de massue.
« Nous ne savons pas si le loup d'Ayla nous acceptera ou s'il nous rejettera. Il se moquera que nous l'ayons élevée. Il saura que nous ne sommes pas son peuple ! » soupire-t-il.
J'ai toujours su que je n'étais pas d'ici. Je détonne complètement. J'ai d'ailleurs souvent subi des moqueries pour ça. Mes cheveux auburn ne sont pas la seule différence. J'ai les yeux dorés et des taches de rousseur sur le nez. Je suis aussi plus petite que les autres filles de mon âge. Elles sont toutes grandes, sveltes, avec des cheveux blonds ou châtains très lisses. Moi, je fais à peine un mètre soixante avec des formes partout. Elles ressemblent à des mannequins, alors qu'avec mon teint hâlé et mes yeux d'or, je ne colle pas au décor.
La voix criarde de Moira me tire brusquement de mes pensées.
« Donc, ce que vous dites, Alpha, et je dis ça avec tout le respect possible... » sa voix me siffle dans les oreilles. Elle tape sur le système de tout le monde. Personne n'ose rien dire à cause de ses trois fils baraqués. « On doit juste laisser faire et croiser les doigts ? » demande-t-elle, les mains sur les hanches et les sourcils levés. Je ne peux vraiment pas la voir en peinture.
Michael soupire. Il savait qu'elle ferait des siennes. Moira trouve toujours un moyen de ramener la couverture à elle.
« Je dis que nous devons être prêts à tout. Ayla ignore quelle est sa vraie meute. Elle n'a pas choisi d'être abandonnée sur notre territoire. Ce n'est pas sa faute », répond Michael d'un ton ferme pour faire taire la vieille louve. « Ayla est comme ma fille. Je ne laisserai rien lui arriver. Soyez prêts pour sa transformation, au cas où. J'espère que son loup nous acceptera, tout comme Ayla l'a fait. »
Ma vraie meute serait celle de Sun Valley ? J'ai du mal à encaisser l'info. C’est logique, j'imagine. J'ai les traits physiques typiques de chez eux. Mais c’est dur à croire. Pourquoi serais-je née là-bas ? Dans la meute ennemie de ma famille d'adoption ? Ils tueraient n'importe quel membre de Sun Valley s'il mettait les pieds ici. Pourquoi m'avoir laissée là ? À quoi pensaient mes parents biologiques ?
Je n’en peux plus. Je dois partir, ma tête tourne. J'avais toujours espéré que mon histoire soit héroïque ou tragique, que j'aie été aimée malgré tout. Rien n'est pire que d'avoir été abandonnée parce qu'on ne voulait pas de moi.
Je recule prudemment, sans quitter les membres du conseil des yeux. Je ne dois pas me faire remarquer. Je veux juste m’enfermer dans ma chambre pour digérer tout ce que j’ai entendu.
J'atteins la lisière de la forêt. J'aperçois les lumières de la maison de la meute. Mon jean et mes baskets sont trempés, c’est l’horreur ! Je patauge dans l'herbe et le vent redouble de force. C’est là que je sens une présence. Je me retourne d’un coup, scrutant les ombres. J'ai l'impression d'être observée, ça me fiche la trouille. Les poils de ma nuque se hérissent et mon souffle s'accélère. J'ai peur, mais de quoi ? Je ne vois rien. Je ne vais pas rester là pour vérifier.
« Tant pis pour ça », dis-je tout haut en commençant à courir. Mes pieds s'enfoncent dans la boue avec un bruit dégoûtant. « Super », je grogne, « je peux racheter des pompes ! »
Je suis presque arrivée, saine et sauve. Je commence enfin à respirer.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? » sa voix est pleine de venin. Mason se tient sur le pas de la porte et me fixe alors que je traverse la pelouse.
Je lève les yeux au ciel. « C’est tout ce qu’il me manquait », je marmonne. « Rien. Pourquoi ? » Je hausse les épaules, espérant qu’il va se lasser et me laisser tranquille. Mais non, évidemment.
« Mon père a dit de rester à l’intérieur ce soir ! » ricane-t-il. Je vois qu’il savoure le moment. Il sait qu’il me tient et il va tout faire pour me causer des ennuis.
« Lâche-moi, Mason. Je suis sûre qu'il y a plein de filles qui attendent ton attention, mais pas moi. » Je le bouscule pour passer. C'est comme rentrer dans un mur, Mason est solide. Il fait un bon mètre quatre-vingt-douze et il grandit encore. Il a les cheveux blond sale et des yeux bleus perçants. Je dois avouer qu'il est beau gosse, mais son caractère le rend laid à mes yeux.
« Qu'est-ce qu'il y a, Ay-Ay ? » ricane-t-il avec un air suffisant sur son visage trop parfait. Je déteste ce surnom qu'il me donne depuis que je suis petite.
« On dirait que je t'ai grillée en train de faire une bêtise ! »
« Va te faire voir, Mason. Va voir quelqu’un que ça intéresse », je réplique avant de filer dans l’escalier vers ma chambre.