Arès sur image
René SANTURI, Jacques GARCIN, Simone BACHER, Josette CARDIE, Sylvain DUPUIS, cinq personnes ainsi nommées et pourtant anonymes, reposant pour l’éternité aux côtés d’une masse de centaines de cercueils alignés.
Les rues désertes glaçaient le sang des promeneurs inconscients défiant la chaleur de cette période estivale sans précédent. Cet ennemi bien singulier que même les plus grandes armées du monde ne peuvent combattre, s’était installé durablement. Bien pire, il progressait en intensité, le pic annoncé se situait dans les jours à venir et durerait encore. Quatre semaines déjà que les bulletins, les messages de vigilance et les conseils ponctuaient les lourdes minutes vécues par la population. Les vieillards en sursis devaient s’hydrater sous peine de mourir un peu plus tôt dans l’indifférence. Par bienveillance, les plus pauvres d’entre eux pouvaient venir se refroidir dans les salles communales climatisées, mais pas trop à cause du coût de l’énergie, avant de bénéficier d’un air réfrigéré en tiroir. Les solutions à la canicule étaient techniquement acceptables alors qu’à la froideur des humains s’opposait la chaleur extérieure. Lyon payait, comme tant d’autres villes et villages l’inconséquence des décennies passées. Les ventes de climatiseurs pour les aisés, de ventilateurs pour les moins fortunés avaient encore une fois explosées, nourrissant la consommation excessive pourtant mère de cette catastrophe. Mais le bonheur des uns ne fait-il pas le malheur de tous ? Ainsi, cette année-là, la vague de chaleur emportait avec la force imparable d’un tsunami pourtant sec, nombreuses âmes, privilégiant celles de nos aînés. Une redite bien plus infernale d’une autre année maudite et en dépit des sages conseils des savants à la télévision, l’hydratation et l’air froid ne suffirent point.
Ainsi, malgré eux, les cheveux gris prirent d’assaut les morgues puis toutes les chambres froides disponibles. Sous un soleil de plomb, des fosses furent creusées à la hâte pour effacer le génocide climatique. Comble de l’ironie, l’utilisation des crématoriums fut interdite pour des raisons écologiques. Les plateaux des chaînes déploraient la situation, les spécialistes en décortiquaient les raisons et les conséquences, et les journalistes glorifiaient à nouveau les héros du moment, qui des soignants, des pompes funèbres et des petites mains remportant la première place. Chaque seconde du drame était scrupuleusement analysée, anesthésiant un public à la fois complice et victime. Les hôpitaux de la ville furent rapidement envahis puis débordés. Cela rappelait aussi à chacun les sombres instants initiés jadis par un virus. Si la chaleur ne pouvait être combattue, la population fut très rapidement mise au pli au gré de décisions coercitives. Ainsi, l’autorité permit de contenir les protestataires, de trier ceux qui n’avaient plus le droit de vivre, d’organiser des obsèques expéditives. La canicule tuait, les dirigeants organisaient, à chacun son rôle. La vie était gérée en fonction des restrictions et les autorisations diverses pondues par les cerveaux de cabinets chèrement payés.