Une nouvelle cliente
Les artères animées de la cité éternelle palpitaient de vitalité, vibrant d’une énergie exubérante. Les visiteurs, venus des quatre coins du globe, se perdaient dans les étroites ruelles, éblouis par la majesté architecturale de la métropole. Les parfums envoûtants de pizzas fumantes et de café corsé s’entrelaçaient dans l’air, tandis que les étals chatoyants des marchands de souvenirs égayaient les chemins pavés. Les commerçants de glaces tentaient de séduire les passants avec leurs créations glacées artisanales, alors que les artistes de rue animaient la foule par leurs performances enflammées. Les trottoirs devenaient une toile en perpétuel mouvement, une symphonie de couleurs et de sons.
Au cœur de cette fébrilité effervescente, à deux pas du majestueux Colisée, se dressait un établissement hôtelier qui offrait bien plus que de simples lits et une vue pittoresque. Dissimulée derrière une discrète façade aux murs vétustes, cette bâtisse renfermait une vérité extraordinaire, que nul guide touristique ne pourrait dépeindre avec exactitude lorsqu’il la verrait sous sa véritable apparence.
Amalia, ignorante des mystères qui se cachaient derrière ses portes, ne soupçonnait guère les réponses qui s’y trouveraient.
La pluie tambourinait obstinément contre les fenêtres de la chambre d’hôpital d’Amalia, créant un rythme apaisant qui la berçait malgré la douleur qui la tourmentait. Ses yeux cernés et fatigués portaient les stigmates de deux longues années de souffrance. Elle tenta de sourire à sa mère, mais en vain. Face à l’inexorable fin qui se profilait devant elle, elle se tourna vers sa mère, qui tenait sa main, et la serra doucement, cherchant à articuler quelque chose, mais sa voix se perdit dans le murmure du vent. Les larmes perlèrent sur les joues de ses proches, réunis silencieusement autour de son lit. Amalia ferma les yeux, consciente que son heure était venue.
Une sensation étrange l’envahit. Une force invisible l’attira hors de son enveloppe corporelle, une légèreté ineffable l’emporta, et elle se mit à flotter au-dessus de son lit. Les remords et les rêves inaccomplis la submergèrent. Elle aurait tant souhaité une vie plus longue, explorant le monde, rencontrant de nouvelles personnes et concrétisant ses rêves. La notion de la mort l’effrayait, l’inconnu de l’au-delà la l’angoissait.
Une mélancolie supplémentaire l’envahit alors qu’elle quittait ceux qui l’aimaient tant. Enfin, elle était délivrée des tourments de sa vie passée. En un éclair, elle fut transportée dans un tunnel étroit et obscur. À mesure qu’elle avançait dans la pénombre, une lumière éclatante surgit au loin. Elle s’en rapprocha de plus en plus, jusqu’à la traverser, la conduisant face à deux imposantes portes en bois.
Ces portes massives et lustrées semblaient presque organiques, comme si elles étaient une émanation de la nature elle-même. Un symbole imposant trônait au centre : un cercle parfait ceint d’un anneau plus petit, où un arbre étirait ses branches vers le ciel intérieur. Des motifs de spirales et de volutes s’enroulaient autour du symbole, créant l’illusion d’une évolution perpétuelle.
Amalia écouta attentivement les étranges murmures indistincts provenant de l’autre côté, cherchant à en déchiffrer le sens. Elle se sentit irrésistiblement attirée par les chuchotis, les rires lointains et des pas légers qui émanaient de l’autre côté des portes.
Soudain, quelque chose effleura sa paume gauche. Elle sursauta et se retourna vivement, mais il n’y avait personne. Une brume éthérée enveloppa sa main, s’enroulant ensuite autour de son bras pour la dissoudre totalement. Amalia ressentit un étourdissement, comme si elle flottait dans l’air. Les sons derrière les portes se firent plus insistant, plus pressants, et elle comprit qu’elle devait entrer. Prenant une profonde inspiration, elle poussa les battants avec appréhension, ses mains tremblantes.
La grandeur et la beauté de l’endroit la transportèrent instantanément dans un autre monde. Subjugée par les lustres en cristal qui étincelaient depuis le plafond et baignaient le hall d’une lueur douce, Amalia contempla les tapis moelleux recouvrant le sol. Elle ajusta ses cheveux et lissa sa blouse blanche d’hôpital d’un geste machinal, puis s’avança vers les bruits et les voix provenant d’un large foyer où crépitait un feu. Elle admira les murs ornés de fresques représentant des scènes de vies antérieures, issues d’une multitude de cultures et d’époques aux couleurs chatoyantes créant un contraste saisissant avec les murs en pierre.
Pendant qu'elle progressait avec précaution, une voix la sortit de sa contemplation du lieu :
— Bienvenue à l’Hôtel des Âmes ! Amalia.
Elle sursauta et interrompit son avancée avant de se tourner lentement vers la source de la voix. Un homme se tenait debout devant elle, vêtu d’une tenue élégante qui semblait tout droit sortie d’un conte de fées. Une longue cape sombre drapait ses épaules, une chemise blanche plissée avec soin recouvrait son torse, et un masque en forme de loup dissimulait partiellement son visage. Ses cheveux noirs étaient soigneusement coiffés en arrière. Il exhalait une aura mystérieuse qui captiva immédiatement l’attention d’Amalia.
— L’Hôtel des Âmes ? répéta-t-elle, incertaine.
— C’est exact ! répondit-il en se présentant comme le Guide Spirituel des lieux.
Il lui expliqua qu’elle était arrivé cet endroit après sa traversée sur Terre, et qu’ils avaient spécialement créé l’hôtel pour accompagner les âmes comme la sienne dans leur préparation pour leur prochaine incarnation.
— Et qu’en est-il du paradis et de l’enfer ? osa-t-elle demander, incrédule. L’homme esquissa un sourire.
— C’est une légende, une simple invention humaine. Ici, nous croyons en la réincarnation et en la possibilité pour chaque âme de s’améliorer et de progresser au fil de ses vies.
Amalia resta bouche bée devant cette réponse, remettant en question toutes ses croyances antérieures. Avant même qu’elle ne puisse l’interroger davantage, les grandes portes en bois s’ouvrirent brusquement, attirant l’oeil du Guide.
— Encore un client ! s’exclama-t-il avec une pointe d’agacement. Attends-moi ici, jeune fille, j’arrive tout de suite.
Curieuse par l'intrusion de cet homme, elle s’approcha furtivement pour écouter leur conversation. Il s’agissait d’un ancien client revenu à l’hôtel après seulement trois jours. Le Guide, quant à lui, ne semblait pas surpris de le revoir, connaissant les conséquences du choix de sa nouvelle vie. Le guide se rappela de la réaction de la directrice des lieux lorsqu'il lui annonça le choix de cet homme :
— Eh bien, j’espère qu’il sait ce qu’il fait ! S’il pense que changer les couches et préparer le dîner pour quatre enfants affamés est plus facile que de vivre en tant qu’homme !, conclut-elle avec sarcasme. Je suppose que je devrais lui souhaiter bonne chance alors ! Après tout, cela ne peut pas être plus difficile que de gérer un hôtel plein d’âmes !
En effet, en revenant à l’hôtel, il avait pris une décision audacieuse. elle de renaître en tant que femme dans sa prochaine vie sur Terre. Les âmes séjournant ici étaient soumises à une durée de vie limitée à onze aurores, avant de se réincarner conformément à leurs croyances personnelles. Cependant, une règle stricte régnait : les âmes non satisfaites de leur nouvelle existence, Elles n'avaient qu'une seule possibilité de se rétracter, avec trois jours sur Terre pour retourner à l’hôtel. Passé ce délai, le karma décidait de leur sort, et le souvenir de l’hôtel s’effaçait de leur mémoire.
L’homme, ayant épuisé son unique opportunité de choisir, savait qu’il devait désormais accepter ce que la roue de la vie lui réservait pour son futur. Bien que son visage trahît une certaine anxiété, il demeurait résolu à faire face à son destin. La nouvelle se propagea rapidement dans le hall, suscitant l’inquiétude et l’appréhension des autres clients présents. Finalement, il fut conduit auprès du Gardien des Portes, dans l’expectative de son imminente réincarnation sur Terre. Pendant ce temps, le Guide rejoignit Amalia qui l’attendait, troublée par ce qu’elle avait entendu.
— Ne t’inquiète pas, Amalia, c’est juste une journée ordinaire à l’Hôtel des Âmes ! Tu t’habitueras bientôt à toutes ces bizarreries. Après tout, nous avons déjà vu des clients se réincarner en animaux, en plantes, voire en objets ! Elle arqua un sourcil, perplexe.
Ils montèrent lentement les marches de l’escalier en pierre, leurs pas résonnant dans le silence du corridor désert. Arrivés au deuxième étage, ils avancèrent, parcourant le couloir bordé de portes identiques, dont les numéros argentés brillaient sous la faible lumière tamisée. Finalement, ils s’arrêtèrent devant la porte numérotée 26, où le nom d’Amalia était gravé en lettres majuscules sur une plaque argentée fixée à côté de la serrure. Le Guide Spirituel sortit une clé en laiton de sa poche et l’inséra avec précaution dans la serrure. Il la tourna avec un léger bruit métallique, et la porte s’ouvrit doucement avec un grincement sinistre qui fit frissonner Amalia. Elle resta figée sur place, observant la pièce avec appréhension. Cependant, sa peur se dissipa aussitôt à la vue de la pièce, qui reflétait sa personnalité et ses passions. Dès l’entrée, le visiteur était plongé dans un univers d’aventures et de découvertes. Les murs étaient peints dans un dégradé de bleus profonds, évoquant l’océan, avec des illustrations de coquillages géants. Un tapis moelleux recouvrait le sol, imitant le sable fin des plages tropicales.
Au centre de la pièce trônait un grand lit à baldaquin en bois sculpté, décoré de coussins et de draps en coton doux. De chaque côté du lit, se trouvaient des tables de nuit, avec des lampes en forme de bouteille contenant des étoiles de mer séchée. Au-dessus du lit, un mobile représentait un banc de poissons multicolores qui dansaient au rythme d’une brise imaginaire. Dans un coin de la pièce, il y avait un petit bureau en bois sombre, avec des tiroirs remplis de cartes marines, de jumelles et de compas. À côté du bureau, une étagère contenait des livres d’aventure et de voyages, ainsi que des carnets de notes.
Enfin, une grande porte-fenêtre donnait sur un balcon qui offrait une vue imprenable sur l’océan. Des rideaux en lin blanc flottaient doucement dans la brise marine, laissant entrer la lumière du soleil. C’était un endroit où Amalia se sentait en paix et en harmonie avec elle-même. Elle repassa mentalement tout ce qu’elle avait vu et entendu depuis son arrivée, se demandant si tout cela était un rêve ou une farce de son subconscient. Elle prit une profonde inspiration et sentit l’air frais et pur remplir ses poumons. Elle se pinça doucement le bras pour vérifier si elle était bien éveillée, réelle ou simplement une illusion. Elle ressentit le léger picotement.
C’était un lieu qui lui ressemblait parfaitement, une représentation de son amour pour l’aventure, la découverte et l’exploration. Une larme de gratitude coula sur sa joue alors qu’elle se tournait vers le Guide Spirituel.
— C’est incroyable..., murmura-t-elle.
— Et maintenant, Amalia, il est temps pour toi de commencer ta préparation en vue de ta prochaine incarnation. Tu auras l’occasion de revivre une vie sur Terre et d’apprendre de nouvelles leçons. Nous serons là pour t’accompagner à chaque étape du chemin.
Lorsque le Guide Spirituel eut accompli sa dernière tâche, il se dirigea vers le bureau de la directrice pour lui remettre le registre des nouveaux arrivants. Il frappa à la porte, et la découvrit confortablement assise près de la cheminée, plongée dans la lecture d’un vieux livre.
— Guide, installe-toi, je te prie.
Son employé lui tendit le registre de présence. Sur la liste des nouveaux résidents, se trouvait la cliente de la chambre 26, ainsi qu’un petit garçon de dix ans, décédé tragiquement dans un accident de voiture. Mais c’était le dernier nom, celui de l’homme qui avait suscité tant de commérages, qui attira particulièrement son attention. Un silence pesant s’installa dans la pièce. Le crépitement des flammes de la cheminée et le bruit des pages tournées du livre qu’elle tenait dans ses mains semblaient accentuer l’importance de la décision qu’elle venait de prendre. La directrice se retourna vers la fenêtre et contempla la nuit noire qui enveloppait le paysage. L’air était frais et humide, empli d’une odeur de pluie imminente. Elle se demanda si elle avait fait le bon choix, si elle avait bien compris les enjeux de cette conclusion, si elle était capable de supporter les conséquences de ses actes.
— Une femme ! avança-t-elle en lisant les détails de sa réincarnation. Je t’avais pourtant dit que c’était une erreur de laisser cet homme choisir une option aussi absurde !
Le Guide Spirituel hésita un instant avant de répondre, conscient de la difficulté de la situation.
— e comprends, mais nous avons suivi les procédures et les règles établies. Nous n’avions pas le choix de nous opposer à sa volonté finale.
La directrice soupira et se massa les tempes. Elle admettait que le Guide avait raison, mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde tristesse en pensant aux répercussions de sa décision.
— Très bien, dit-elle en déposant le livre sur son bureau. Qu’il en soit ainsi.
Le Guide acquiesça et quitta la pièce, laissant derrière elle la directrice seule avec ses pensées. Elle s’affaissa dans son fauteuil et ferma les yeux, laissant son esprit divaguer. Le destin est comme un arbre, répéta-t-elle pour elle-même, s’imprégnant de la métaphore. Il est enraciné dans le passé, mais ses branches s’étendent vers l’avenir. Elle se sentit libérée de ses doutes.