Chapitre 1
« - Tu vois mon fils la montagne noire là-bas ? Quand j’avais ton âge, elle était recouverte de blanc. On appelait ça la neige. C’était froid et quand on regardait de près ça formait de fragiles petits cristaux qui te fondaient dans la main. C’était beau. Tu t’en fiches toi hein ? Tu préfères jouer à la console. C’est parce que tu ne l’as jamais vue. Tu ne réalises pas ce que c’était. »
C’était vrai. Je ne réalisais pas ce que c’était et pourtant, je m’en souviens très bien. Mon père s’était mis à ma hauteur, sa main autour de mes épaules et il parlait comme parlaient les « grands » quand ils avaient quelque chose d’important à dire. Je crois que je lui ai répondu : « Tu penses que je la verrai un jour la neige ? » Il m’avait dit : « Oui bien sûr, il y en a encore plein ailleurs. Dans l’Himalaya par exemple. Tu pourras y aller. »
C’était une réponse de son temps. De celle avant le consensus de Francfort, où grâce à la pression des écolos ont permit de réviser la taxation des carburants du secteur aérien. L’époque de nos parents, où en épargnant cent ou deux cents euros par mois, on pouvait aller en Inde ou en Thaïlande. C’était avant. Je crois que c’est le premier souvenir que j’ai eu qui m’a fait réaliser que quelque chose avait changé.
Mon dos glissa contre le mur pendant que je m’asseyais. La nuit était déjà tombée et l’air commençait seulement à être supportable. Une grande expiration est sortie de ma bouche. Mathias m’avait demandé ce qui m’avait amené ici. Alors j’ai continué.
« - Au début, j’étais écolo « comme tout le monde », si je puis dire. Mes parents étaient plutôt de gauche. Je dis plutôt parce que ma mère votait socialiste. Mais bon, on ne peut pas être parfaite. J’ai été élevé à coup de : « Il faut éteindre les lumières, faire son compost, trier ses déchets et ne pas les jeter par terre tout ça ». Et puis on nous parlait tout le temps d’écologie. Dans les livres pour enfants, les dessins animés, durant la semaine de l’écologie à l’école (qui est même devenue le mois de la nature maintenant). Et puis idem au collège et au lycée. De l’écologie en SVT, en physique, et même en français avec l’introduction de l’éco-littérature et en histoire avec le focus sur la disparition de la civilisation Haumakas sur l’île de Pâques à cause de leur incapacité à préserver leurs ressources. En SES, en philo, partout. Alors quand je me suis senti l’envie de prendre part à cette société et de militer un peu – c’était en première – forcément, je me suis rapproché d’associations écolo.
C’était assez tranquille, quelques posts engagés sur les réseaux et des tags en mousses dans les rues grâce à une technique de graff végétal vue à la section. Et puis j’ai commencé à en apprendre plus. À réaliser l’abîme entre ce que nos parents auraient dû faire et ce qui avait été fait. L’écart entre nos modes de vie et ce qu’ils devraient être. Avec un groupe de militants, on s’était plutôt bien ambiancés, on lisait les rapports du GIEC et on se frottait à la littérature plus « radicale ». Je me souviens, j’avais dix-sept ans. On a commencé à troller en laissant des commentaires renvoyant vers des sites de vulgarisation scientifique tous ceux qui mettaient en ligne les photos de leurs voyages à l’autre bout du monde. On pointait les contradictions des Ludivine « Trop triste que les koalas meurent en Australie ! Mais vous avez vu comme il est beau mon voyage au Japon ? ». Tu vois le genre ? On passait un peu pour des rabat-joie, mais c’est toujours mieux que de niquer la planète, comme eux. D’ailleurs, ça a payé parce que maintenant on voit beaucoup moins de photos de vacances qu’avant. Maintenant, c’est plus tendance d’afficher son tourisme pour une destination du coin, histoire de montrer qu’on est éco-responsable. Une histoire de tendance comme d’habitude. Depuis l’augmentation des prix de l’aérien, les compagnies low-cost ont cessé de l’être. Les pauvres qui ne prenaient déjà pas beaucoup l’avion ont arrêté complètement et les classes moyennes sont beaucoup moins parties. Je me rappelle mon père : « Je soutiens cette taxe. Mais quand même, elle fait chier. On ne partira plus comme avant ». Toujours ce « avant » dont j’ai connu la fin et que tout le monde regrette. Amertume de ne plus pouvoir faire ce qui pourtant nous a mis dans cette merde. Bref, il n’y avait plus que les riches qui continuaient de partir et prendre l’avion est devenu encore plus qu’avant un marqueur de classe, ce qui a paru de moins en moins acceptable pour la population.
Et puis il y a eu cet été. Celui où la forêt près de chez moi a brûlé. J’étais dans ma chambre, j’ai tout vu tu sais. Ce que les gens regardaient à la télé et sur les réseaux, je l’avais devant les yeux, avec la chaleur et le bruit en plus. Ces arbres noirs dansant dans cette masse rouge. Les plus minces d’entre eux se contorsionnaient comme s’ils avaient été des êtres animés. Leurs longs doigts se tordaient en tous sens et dans des craquements sourds je voyais leurs bras tomber et leurs troncs s’amincir. Mis au bûcher de crimes qu’ils n’avaient pas commis, ils disparaissaient les uns après les autres. Certains ne m’ont pas cru, mais même si je sais que c’est impossible je les ai entendus crier dans le brasier. Impossible de zapper, la vidéo à ma fenêtre ne s’arrêtait pas et l’incendie semblait s’étaler à perte de vue. Je savais que les larmes qui voulaient sortir par mes yeux étaient insuffisantes pour faire cesser le drame qui s’étendait dessous. Il y avait cette odeur du cramé plein les narines et une brûlure dans le cœur, aujourd’hui encore, à peine éteinte. On a été évacués par les pompiers. La maison a survécu, on est retournés dedans en septembre, mais le mal avait été fait. Les photos de moi me baladant naïvement en forêt, ça aussi, ça avait rejoint le monde d’avant. Je sais qu’il ne faut pas, mais je pense que c’est un épisode qui m’a fait basculer. J’ai continué à militer plus qu’avant. J’étais aux manifs devant le tribunal pour réclamer la plus ferme condamnation pour les pyromanes et l’inscription de l’écocide comme un crime. Mais je ne militais plus pareil, il y avait une sorte de hargne qui n’était pas là au début.
Je crois que de vivre, ça m’a un peu foutu la haine contre tous les responsables.
J’ai commencé quelques ZAD* après ça. Expérimenter des modes de vie alternatifs, fréquenter les éco-lieux pleins de vieux militants. Première confrontation avec les flics aussi. Je crois que c’était à la ZAD de Seignosse contre l’extension du parc aquatique. Quand les heurts sont passés à la télé, c’est là que mes parents ont commencé à un peu flipper. Ils me demandaient de faire attention à moi, de ne pas me laisser embrigader. On a commencé à se prendre la tête. Ils faisaient cette vieille différence entre les « bons » écolos qui restaient sages et les « mauvais » qui allaient trop loin, étaient trop radicaux. Ils avaient en tête leur génération d’écolos : ceux qui jetaient de la soupe sur des tableaux protégés par des vitres. On parlait déjà d’écoterrorisme à leur époque, mais c’était un truc de droite pour faire peur aux petits vieux. Personne de sérieux ne qualifiait les militants d’avant de terroristes.
C’était avant.
Ha ! S’ils savaient.
Quelque chose s’est brisé pendant la grande coupure. La sécheresse de cette année fut si intense qu’il n’y avait plus de quoi refroidir la plupart des centrales nucléaires. On commençait déjà à s’habituer à vivre la nuit mais cette fois-ci, ce fut dans le noir. Tout le monde s’est précipité sur les bougies. Il y a eu une pénurie. Ça a marqué le début des opérations « lueurs d’espoir ». Des associations essayaient tant bien que mal de distribuer chandelles et petites lumières à ceux qui étaient arrivés trop tard dans les magasins. L’espoir. C’est bien l’une des choses qui commençait à me faire le plus défaut. Nous n’étions plus une génération qui croyait en un meilleur futur possible. Nous, nous avions accepté que les choses iraient de pire en pire.
À la maison, nous avions pu faire un petit stock de lumières. Tout le monde répétait à tout-va que l’absence d’électricité devait être une occasion de se retrouver en famille et de refaire ce lien que le numérique était censé avoir brisé. Drôle de société qui concède volontiers qu’on ne se parle plus, mais qui doit attendre une coupure générale pour tenter de résoudre ce problème. Le premier soir, on a essayé de faire des jeux de société tous ensemble, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Ma mère ne disait rien, mon père essayait de briser le silence : « Et dire que pendant des années les écolos se sont vu dire que si on les écoutait, on finirait par s’éclairer à la bougie. Voilà, au final c’est à force de ne rien faire qu’on s’y retrouve, à la bougie ». Il n’avait pas grand-chose d’autre à dire, il ne fit que répéter son discours à qui voulait bien encore l’entendre. Les autorités voulaient que nous profitions de ce moment de déconnexion. En bons citoyens, nous avons obéi. Tous ensemble, autour de cette table de bois sombre, silencieux, le dos baignant dans l’obscurité et la face éclairée par une mince flamme, nous réalisâmes à quel point, au fil du temps, nous nous étions déconnectés.
Papa n’avait pas bonne mine. Cette période dans le noir lui rappelait peut être ce bon temps où les coupures d’électricité, ça n’était qu’en Afrique, pour les pauvres. Peut-être vivait-il cette nouvelle période comme une dégradation de ces conditions. A moins qu’il ne réalisait lui aussi le vide qui nous séparait. Je suis resté là, les yeux fixés sur ce petit bout d’humanité qu’est ma « famille ». Nous sommes les flammes de nos propres bougies et je nous regardais nous consumer petit à petit. Je voyais la lumière et la chaleur décroître. Ma mère avait de la peine, mon père de l’amertume et moi de la résignation. Finalement, maman est allée se coucher. Après un silence achevé par un « bonne nuit, fiston », mon père l’a suivie. Je suis resté méditatif à imaginer ce monde dans lequel les printemps seraient frais, où les familles seraient soudées, la nature verte et où l’on verrait l’avenir à chaque lendemain. J’ai rêvé jusqu’à ce que la flamme disparaisse et que les ténèbres envahissent toute la pièce. Pour que l’espoir ne s’éteigne pas, il n’y avait qu’une solution. Agir.
C’est là que j’ai commencé à vandaliser les premières vitrines de banques en manif. Rien de bien méchant. De toute façon, ce sont des banques. Et puis j’ai été abordé par un gars de l’asso. C’est là que j’ai rencontré le collectif. De plus en plus, j ‘ai commencé à reprocher à mes parents d’avoir pris l’avion, et ces voyages qu’on avait faits alors qu’ils savaient, que ça faisait des décennies que les rapports se succédaient, plus alarmistes les uns que les autres. « Mais c’était pour te faire plaisir. C’est les voyages qui forgent la jeunesse », ils m’ont répondu. J’ai déchiré les photos du voyage en Egypte et un peu de la relation qui nous liait en même temps. Je crois que c’est durant cet épisode, celui des photos, qu’on a commencé à se rendre compte qu’il y avait un écart générationnel entre nous. Le militantisme prenait trop de place dans ma vie pour que je n’en parle pas et ça devenait queqlue chose de trop sensible pour qu’on ne se dispute pas à ce sujet quand il était abordé. Alors petit à petit, on a arrêté de se voir.
Vous êtes un peu devenu mes seuls amis…
* Zone A Défendre. Détournement militant de « Zone d’Aménagement Différée ». C’est un espace occupé par des militants pour empêcher la construction d’un projet d’infrastructure de grande ampleur.








