Prologue
Cours, mon garçon. Cours.
Parcourant fièrement la rue Prédeuil, la Mort traquait sa proie. Murmures plaintifs d'une chasseresse de la nuit assoiffée, son souffle vorace serpentait, résonnant en échos sinistres contre les devantures des magasins ainsi que les murs de briques des maisons bordant l'impasse.
Soudain, elle s'immobilisa sur le seuil d'une vieille bicoque nichée dans un recoin de la rue, à la fois partagée entre une délectation macabre et une certaine frustration devant la facilité avec laquelle sa traque touchait à sa fin. Elle le savait : sa proie ne se débattrait pas. Le jeu était terminé.
N'ayant que faire d'être invitée à entrer - le son de sa voix imprégnant déjà les lieux de sa présence - elle entonna de nouveau sa mélodie envoûtante.
Cours, mon garçon. Cours.
Le son éthéré de sa voix pénétra dans la demeure, se faufilant habilement à travers chaque crevasse et naviguant à travers le moindre interstice entre les briques pour atteindre les escaliers voisins. De là, il se faufila dans la chambre située au bout du couloir, glissant à la fois sous la porte entrebâillée et par la fenêtre entrouverte. Il repoussa l'épaisse étoffe des rideaux, la lumière des lampadaires dévorant l'obscurité au cœur de laquelle était dissimulée une silhouette svelte.
Bien que le garçon arpenta frénétiquement la pièce dans tous les sens, tentant désespérément de lui échapper, la redoutable mélodie le suivait de près. Elle se faufilait dans chaque recoin, précédant chacun de ses pas, rendant ainsi sa fuite vaine. Finalement, elle l'épingla contre un mur et vint se nicher entre chaque couche de sa peau, envoyant des frissons parcourir son échine tels des serpents venimeux traquant leur proie.
Cours, mon garçon. Cours !
Cette chambre ne lui offrirait aucun refuge. Il était tout bonnement impuissant face à cette voix glaciale qui l'envahissait, imprégnant du même coup toute la pièce de sa présence redoutable. Chaque mot résonnait sans relâche, se voulant de plus en plus pressant à chaque instant. Loin de l'étreinte apaisante de l'océan, l'injonction ondulait tel le ressac incessant des vagues, dont chaque remoue ne faisait qu'exacerber sa peur, lui rappelant inlassablement sa fin imminente. Il le savait, il ne connaîtrait aucun répit, pas une seconde de silence, jusqu'à son dernier souffle.
Cours, mon garçon. Cours !
Bien que le garçon se glissa précipitamment dans son lit, cherchant refuge sous le poids de ses couvertures, c'est en une étreinte sinistre que la mélodie vint s'y blottir contre lui.
Il ferma les yeux un instant, s'efforçant de faire disparaître le moindre détail - la moindre preuve - de son esprit. Pourtant, le sentiment d'effroi qui l'avait assailli en cette soirée hivernale demeurait gravé en lui comme un perpétuel cauchemar : celui d'un homme ayant leurré la Mort ici-bas, celui d'un garçon ayant lui-même connu le poids de la faux, ainsi que la sensation de son métal froid.
Il avait été le premier, parmi tant de Prédeuillois ayant souhaités être à sa place, à avoir clairement aperçu la Mort dans la rue. Et pourtant, malgré les rumeurs racontées à l'arraché dans chaque recoin de la rue, personne n'osera jamais conter la manière dont il l'avait leurrée jusqu'ici, ni la façon dont il avait piégé une âme innocente sous l'ombre menaçante de Sa faux.
Parmi les murmures de la rue, dominait un dicton sinistre selon lequel la Mort traquait ses proies sur le pas de leurs portes. Selon lui, elle aurait jeté un voile d'épouvante cramoisi qui se collait aux briques blanches des bâtiments, et drapait les toits, afin de planer sombrement au-dessus de leurs têtes. C'était ainsi, disait-on, qu'elle apposait sa signature à chacune de ses visites, la scellant là, indélébile, pour les jours à venir.
Initialement, sa marque était subtile - une simple tâche, imperceptible à quiconque ne souhaitait la voir - de fait, seuls les habitants de la rue Prédeuil en eurent été témoins - une simple empreinte faisant allusion à la catastrophe qui était à venir, une invitation à redouter le passage imminent du cortège nocturne de la Mort.
Pourtant confinée à cette rue maudite, l'appétit vorace de cette signature macabre se décuplait à chaque instant, si bien qu'elle se métamorphosa en une flaque visqueuse, d'où s'écoulait un liquide pourpre qui s'infiltra dans les interstices des pavés menant au cœur de la rue. Ainsi, un ciel étoilé de pourpre ouvrait la voie vers la rue Prédeuil, tandis que ce liquide vicieux coulait le long des fissures, pointant chaque maison telle une flèche accusatrice. Progressivement, il se répandit dans les caniveaux peu profonds de la ville, contaminant la capitale toute entière.
La ville fut rapidement submergée d'une marée de pourpre. À l'image d'un incendie invisible, faisant pleuvoir des cendres en larges gouttes, le liquide gouttait de sa toile, souillant chaque maison et enveloppant les bâtiments ainsi que les marchés ouverts. L'odeur métallique saturait l'air, adhérant lourdement aux parois des poumons à chaque inspiration.
Tout avait un goût de sang. Les légumes flétrissaient avec une hâte surnaturelle et les maraîchers s'empressaient de remballer leurs étalages.
La ville autrefois animée se transforma en un paysage étrangement macabre. Les enfants, auparavant si joyeux, erraient sans enthousiasme, leurs visages pâles et leurs yeux remplis d'une anxiété indéfinissable, tandis que les adultes, frappés par l'étrangeté de l'inondation se hâtaient de rentrer chez eux, échangeant des regards inquiets et murmurant des prières silencieuses.
Aucun nettoyage ne pouvait effacer la marque indélébile du sang coulant dans les rues de la ville. Tous ignoraient d'où il venait, mais les Prédeuillois, eux, en avaient toujours senti l'imminence.
Ils avaient murmuré leurs craintes, les avaient écrites en caractères gras à la une de leurs journaux et crié des avertissement aux coins des rues. Pourtant, malgré le danger imminent, ils furent moqués sur les scènes de la Compagnie Royale. Ils criaient au loup, tout le monde en était sûr.
Au milieu de leurs redoutables nuits d'insomnie, tandis que le sang submergeait la ville, les habitants s'habituaient aux cliquetis des talons de la Mort arpentant la rue. C'est dans le silence de l'anticipation, que seul leur deuil à venir résonnait.
C'était le deuil d'une mort fictive restant à venir, qui donna naissance à ce nom douloureux, celui de la rue Prédeuil.