Chapitre 1
Dire que le temps était maussade était un euphémisme. Les nuages gris qui se promenaient dans le ciel masquaient le moindre rayon de lumière qui tentait de caresser de sa douce chaleur les terres de ce monde. Une pluie battante et des vents violents balayaient forêts et cités, au point où animaux comme habitants avaient fui pour se réfugier. C’est par cette météo qu’une jeune Sérinienne s’en était allée s’aventurer dans l’espoir de découvrir de nouveaux lieux inexplorés. Si, par leurs capes de plumes et leurs serres, les membres de cette espèce d’homme-oiseaux arrivaient aisément à supporter n’importe quelles conditions météorologiques, personne, pas même eux, ne pouvait survivre à pareille tempête. D’autant plus lorsque l’on se trouvait au cœur même d’un nuage aussi sombre que la nuit.
Arolia tentait tant bien que mal de maintenir un semblant de cap alors même que les vents lui faisaient perdre tout repère. Les yeux mi-clos derrière ce qui ressemblait à une paire de lunettes d’aviatrice, la jeune femme peinait à distinguer le haut du bas. Les gouttes de pluie lui fouettaient le visage aussi brutalement que le vent l’empêchait de respirer. À peine avait-elle la présence d’esprit de se demander quand tout cela allait s’arrêter qu’une bourrasque s’engouffra dans sa cape et l’emporta en arrière. Désormais ballottée par les vents, la Sérinienne chutait vers ce qu’elle pensait être sa perte. Son corps ne s’arrêtait pas de tourner, impossible pour elle de situer dans l’espace. Mais là où n’importe quelle autre personne aurait naturellement paniqué, cherchant désespérément une solution, Arolia, elle, se laissait tomber dans un calme olympien. Les yeux désormais clos, une main maintenant son chapeau en place, ses plumes violacées repliées sur elle comme pour former un cocon protecteur, la femme-oiseau réussit à se vider l’esprit. Si elle ne pensait à rien, se disait-elle, alors elle ne pouvait avoir peur. Impossible de savoir pour l’exploratrice depuis quand elle chutait. Seul le vide l’entourait, seul le vent la maintenait éveillée. Un doux sourire sur son visage, la Sérinienne rit intérieurement, se disant qu’il aurait été plus judicieux pour elle d’aller à l’inauguration de l’exposition portant sur ses dernières découvertes. Cette réflexion aussitôt faite, son dos heurta le sol de plein fouet et son esprit sombra dans les ténèbres abyssales de l’inconscience.
Le vide était doux.
Le silence reposant.
Rien ne venait la déranger.
Rien si ce n’était ce rayon de soleil qui chatouillait sa joue droite. La douce chaleur de ce rai de lumière la fit tout naturellement se réveiller. Ses yeux s’ouvrirent lentement alors qu’elle reprenait ses esprits. S’attendant à être éblouie, elle n’en fut pas moins surprise de ne voir que des bribes de lumière transpercer ce qu’elle imaginait être le feuillage des arbres qui l’entouraient. L’air ambiant était frais, l’atmosphère emplie d’un doux parfum automnal aux effluves de bois trempé. Les poumons de l’exploratrice se gonflèrent avant de se vider lentement. Une fois ses esprits repris et sa vision nette, la jeune femme tenta de se relever avec douceur et s’appuya sur son coude gauche. La douleur qui la lança dans son dos lui fit ouvrir la bouche d’où un cri sourd s’échappa. Ses os étaient comme écrasés par un marteau alors que sa peau était transpercée de part et d’autre par une multitude d’aiguilles. Après avoir vainement essayé de mouvoir ses bras, ce qui se conclut par un second cri plus fort encore que le précédent, la jeune femme se laissa simplement reposer sur le sol. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa lente respiration. L’air auparavant si doux lui brulait les poumons. Quitte à ne pas pouvoir se mouvoir, Arolia préféra fermer à nouveau les yeux et se perdit dans ses pensées. Une foule de sentiments distincts se mirent à se bousculer dans sa tête. Elle s’imaginait être à présent sur son lit de mort, son dos réduit en charpie à tout jamais. L’instant d’après, c’est l’envie de repartir à l’aventure coûte que coûte qui reprenait le dessus. Mais dans l’état, elle ne pouvait rien faire, rien si ce n’est réfléchir, réfléchir sur sa vie, réfléchir sur ses choix.
Est-ce que le voyage qu’elle avait entrepris, et qui l’avait amenée à chuter ainsi, en valait vraiment la peine ? Cette question était là, toujours présente dans ses pensées, tapie dans l’ombre. Bien entendu, elle refit surface alors que la jeune femme peinait à rester éveillée. Arolia était affublée d’une tenue d’aviatrice blanche disposant de deux poches sur la poitrine, d’une montre à gousset sur le bras droit ainsi que d’un pantalon en velours bleu. Mais son style était surtout caractérisé par son chapeau typique des plus grands aventuriers du ciel de ce monde. Ce look lui donnait l’air d’une exploratrice, ce dont elle n’avait que le nom. Personne n’avait jamais entendu parler de ses trouvailles. Des temples, des animaux exotiques, des pans entiers d’histoire oubliés depuis des siècles, tout ça, Arolia l’avait déjà découvert. Mais les partager, les montrer au monde, tout cela la dépassait. À chaque fois qu’elle eut l’audace d’essayer, ses plumes s’étaient hérissées, signe d’un danger proche, et la jeune femme avait fui. Si des expositions sur ses découvertes existaient bel et bien, elles n’étaient pas à son nom. En réalité, personne n’avait jamais ne serait-ce qu’ouï son identité. Les exhibitions étaient toujours portées par des personnes bien plus connues qu’elle, même s’il leur fallait parfois plusieurs années pour tomber sur un temple qu’elle avait pu explorer dans le passé.
Un nouveau faisceau de lumière tira la Sérinienne de son sommeil et l’éblouit au point de l’aveugler. Impossible pour elle de dire combien de temps son esprit avait vagabondé. Mais elle remarqua bien vite qu’elle était désormais capable de se mouvoir, du moins suffisamment que pour relever le haut de son corps. Le mouvement qu’elle entreprit pour se remettre droite lui parut être infini. Des décharges parcouraient son corps à chaque contraction de ses muscles tandis que sa respiration se faisait de plus en plus saccadée. Enfin assise, Arolia reprit son souffle avant de retirer ces lunettes qui lui gênaient la vue. Ses yeux libérés de leurs entraves, elle put contempler la dense forêt qui l’entourait. Les arbres qui la composaient étaient pourvus d’une écorce rougeâtre qui dénotait avec les feuilles vertes de leurs cimes. Le cadre était idyllique et surtout inconnu de la jeune femme qui ne sut quoi dire. Mais plus que cette couleur tape à l’œil, ce sont les plumes blanches disposées ci et là à ses côtés qui l’intriguaient. Puisque les siennes étaient d’un doux mélange violacé, cela ne pouvait signifier qu’une chose. Quelqu’un, ou quelque chose, était passé par-là. Les sens en alerte, la Sérinienne tenta de se relever, sans résultat. Son corps la lançait au moindre mouvement brusque. Impossible donc pour elle de s’assurer que les lieux étaient sans danger. Elle se rassura cependant en se disant que, si un prédateur avait eu l’occasion de se repaître de son corps endormi, il l’aurait déjà fait. C’est avec calme que l’aventurière souffla et se déplaça lentement afin de venir se reposer contre un amas de rochers. Un léger soupir s’échappa de sa gorge au contact de son dos avec la froide pierre brunâtre. Sa poitrine se soulevait aussi lentement qu’auparavant, à la différence près qu’inspirer ne la faisait plus souffrir. Elle en profita également pour retirer son chapeau qu’elle ne lâcha pas pour autant, et révéla ainsi une crinière d’un gris éclatant aux légers reflets violets. Elle passa une main dans sa chevelure pour dégager la mèche qui recouvrait son œil droit et essuya par la même occasion la sueur qui s’écoulait sur son front. Bien qu’une certaine fraicheur flottait dans l’air, l’atmosphère était lourde et pesait sur la jeune femme.
Une douce odeur de bois flottait dans les environs et arriva jusqu’à ses narines. Des chants d’oiseaux sifflaient ci et là. Si Arolia n’avait pas la moindre idée d’où elle avait bien pu atterrir, et encore moins ce que ces étranges arbres pouvaient bien être, elle aurait juré être de retour dans sa campagne natale. Mais à bien y regarder, quelque chose dénotait dans ce cadre si idyllique. Il n’y avait pour ainsi dire aucune présence. Si la jeune femme entendait bel et bien des animaux, ces derniers ne rentraient à aucun moment dans son champ de vision. Décidée à enquêter, mais incapable de se lever, elle tenta de battre des plumes dans un mouvement de désespoir. Encore trop faibles pour la soulever, ces dernières ne créèrent qu’une petite bourrasque à peine assez puissante que pour soulever les quelques feuilles qui l’entouraient. Un soupir d’épuisement plus tard, voilà que les yeux de la Sérinienne s’étaient de nouveau fermés.
Aucun rêve ne vint troubler son sommeil. C’est plutôt calmement qu’elle reprit doucement ses esprits. La lumière au zénith l’éblouit un bref instant. À peine avait-elle compris où elle était qu’Arolia aperçut du coin de l’œil de nouvelles plumes blanches qui gisaient sur le sol. Son sang ne fit qu’un tour. Ni une ni deux, son corps maintenant assez rétabli, elle se leva d’un bond, ses serres prêtes à fondre sur quiconque tenterait de l’approcher. Si le vol n’était pas sa spécialité, la jeune femme était d’une agilité sans nom et maîtrisait plus d’un art martial. Ses muscles étaient bandés, prêts à faire face à n’importe quel danger. Ses yeux furetaient de droite à gauche, espérant intercepter celui qui la tourmentait. Son propre souffle couplé aux battements incessants de son cœur faisaient siffler ses oreilles et lui écrasaient la boite crânienne. Mais rien ne vint la déranger. Le seul bruit qui lui parvint fut le sempiternel cri des oiseaux qui résonnait entre les arbres. Les muscles de la Sérinienne se détendirent, sa cape de plumes retomba le long de son dos. Doucement, elle se baissa pour ramasser son chapeau qu’elle enfila à nouveau, une mèche de cheveux retombant sur son visage suintant. Puisque ses muscles le lui permettaient, il était temps pour elle de repartir à l’aventure et trouver de quoi se sustenter. Arolia se dirigea à pas feutrés vers l’orée de la forêt dans l’espoir de comprendre où elle avait fini sa chute.
Toujours aucune présence. Toujours ces chants d’oiseaux invisibles. Encore et toujours ces arbres à l’écorce inhabituelle. Le cerveau de l’exploratrice essayait tant bien que mal de trouver une réponse logique à ce qui l’entourait. Et il le fut tellement qu’elle n’en vit pas le vide qui apparut soudainement sous ses pieds. Arolia chuta sur une dizaine de mètres avant de finir sa course face contre sol. Le souffle court, le visage recouvert de boue et de terre, elle se releva à la simple force de ses bras. Ces derniers, encore blessés de sa malencontreuse chute, brûlaient de douleur. Sa bouche s’ouvrit pour cracher les pierres qu’elle avait avalées en tombant tandis que les larmes lui montaient aux yeux. Le sort semblait s’acharner sur l’exploratrice qui, à bout de forces, ne souhaitait qu’un peu de calme et un lit bien douillet. Mais alors qu’elle s’apprêtait à pleurer à sanglots, une nouvelle plume blanche fit son apparition, flottant jusqu’à elle depuis l’arbre qui lui faisait face. En un instant, Arolia leva la tête pour apercevoir de ses yeux ébahis une espèce de lémur aux longues oreilles, mais aussi et surtout pourvue d’un plumage blanc comme la neige.








