Chapitre 1 - L'accident
La voix stridente de mon réveil retentit, telle une horloge réglée au millimètre, à sept heures pile, me tirant de ma nuit sans rêve. J'enfouis ma tête plus profondément dans l'oreiller, espérant glaner ainsi, quelques minutes supplémentaires de sommeil. Les yeux toujours clos, je tends péniblement le bras hors des draps pour l'arrêter, et frissonne au contact de l'air froid de la pièce. J'ai toujours détesté les matins. Avec un soupir, je finis par me redresser sur mon lit et reste quelques secondes dans le noir, le temps que les premiers rouages de mon cerveau se mettent en marche, puis, me lève et me dirige vers la salle d'eau.
L'eau brûlante de la douche coule sur ma peau et détend mes muscles douloureux. Je ferme les yeux, profitant pleinement de cet instant éphémère, car je sais que la journée sera longue. Après quelques minutes de plus au calme, je m'extirpe hors de la cabine à contrecœur.
Le miroir me renvoie mon reflet fatigué. Plus les semaines passent, plus je peine à camoufler mes cernes dues aux journées difficiles de mon travail, et à donner de l'éclat à mon teint, bien trop terne, qui contraste avec mes cheveux ébène. J'ai toujours eu l'impression de ressembler à une photo en noir et blanc qui laisserait uniquement filtrer comme couleur, mes yeux d'un vert vif.
Quelques minutes plus tard, je me retrouve accoudée au comptoir de ma cuisine, ignorant le ronron de ma machine à café et l'odeur corsée de la boisson qui s’en dégage, trop occupée à me ronger les ongles et planifier le travail qui m'attend.
C'est la mélodie de mon téléphone qui me sort de ma torpeur. Maladroitement, et encore anesthésiée par le sommeil, je saisis l'appareil et manque de le faire tomber. De mauvaise humeur, je vérifie qui peut bien troubler ma routine matinale, et mon visage s'illumine à la vue de l'expéditeur.
Damien : Bonjour mon amour, j'espère que tu as bien dormi. Toujours OK pour ce soir ? Le dîner chez mes parents ?
J'ai rencontré Damien il y a un peu plus de deux ans, lors d'une soirée entre amis. J'ai tout de suite été séduite par son charme et son assurance. Bien trop timide pour l'aborder, c'est lui qui, à ma plus grande surprise, a fait le premier pas ce soir-là. Après s'être échangé nos numéros, nous avons commencé à nous fréquenter et notre relation a vite fini par devenir sérieuse. Malgré les hauts et les bas que nous avons traversés, Damien a, depuis le début, été mon point de repère et je ne peux m'empêcher de sourire en y pensant.
Lola : Salut Damien ! Bien dormi. Oui, c'est toujours bon pour moi, je suis de journée aujourd'hui, je devrais partir du boulot vers 18h00. On se rejoint à ton appartement avant d'aller chez tes parents ?
Une fois prête, je prends la direction de mon travail. Une fine pluie me fouette le visage et je resserre mon manteau contre moi pour me protéger d'un vent bien trop froid pour un mois d'août. Fort heureusement, l'hôpital ne se trouve qu'à une dizaine de minutes à pied de mon domicile. Les passants marchent vite, souvent la tête baissée vers leur téléphone ou promenant leur chien au bout d'une laisse. Même dans le parc de la ville, ils ne prêtent pas attention au décor qui les entoure. Souvent, aux beaux jours, j'aime partir quelques minutes en avance de chez moi pour prendre le temps de flâner et de respirer le parfum enivrant du chèvrefeuille qui court le long des allées. Mais ce matin, avec la pluie qui s'intensifie, je n'ai pas le temps de m'accorder ce loisir et je préfère avoir ma dose de nicotine avant de prendre mon service. Un comble pour une infirmière.
Une fois arrivée, je me réfugie sous le préau et allume la cigarette tant attendue. Mon regard balaye le parking sans vraiment le voir, perdue dans mes pensées. Cependant, la silhouette d'une femme qui se rapproche attire mon attention : blonde, les cheveux tirés en arrière, la cinquantaine, je la reconnais tout de suite, il s'agit de Catherine. À cet instant, je sais que les minutes de répit qu'il me reste vont partir en fumée.
Catherine est la responsable du service dans lequel je travaille. Bien que très compétente, et toujours humaine, aux petits soins avec les patients, elle nous mène la vie dure. Malgré son caractère bien trempé et ses exigences, je n'aurais cependant pas pu rêver d'une meilleure cheffe. Après plus de 20 ans en tant qu'infirmière, il faut bien reconnaître que son air revêche et sa mauvaise humeur quasi-constante font partie de la carapace qu'elle s'est forgée pour affronter ce métier difficile.
— Allez Lola, on se dépêche ! Pas le temps de fumer, tu sais bien qu'on manque de personnel, et avec les vacances d'été, c'est encore plus compliqué !
Elle passe devant moi au pas de course et rentre dans le hall de l'hôpital sans même me jeter un regard. Blasée, j'écrase mon mégot dans le cendrier avant de grommeler dans un sarcasme :
— Bonjour Catherine, je vais bien, merci de demander. Et toi, ça va ?
Je m'étire en baillant et regarde ma montre, il est déjà 12h51, la matinée est passée à toute vitesse !
Avant de me rendre à la cafétéria, je passe par la salle du personnel, récupérer mon téléphone portable afin de vérifier si j'ai reçu une réponse de Damien concernant le dîner de ce soir. Une bouffée de panique me prend à la gorge quand je vois le nombre inhabituel de notifications sur mon écran.
2 nouveaux messages
5 appels en absence
Les mains tremblantes, je m'empresse de consulter mes messages et constate que c'est Claire, ma petite sœur, qui a tenté de me joindre à plusieurs reprises.
12h03
Claire : Salut Lola, je viens d'arriver au restaurant, je prends nos places, on se retrouve à l'intérieur ?
12h44
Claire : Lola, ça fait cinq fois que je t'appelle et je n'ai toujours pas de nouvelle. Tu m'avais promis qu'on déjeunerait ensemble. T'avais déjà annulé la dernière fois… Laisse tomber, je rentre à la maison, on se verra plus tard.
Mince, j'avais totalement oublié que j'avais prévu de déjeuner avec Claire aujourd'hui. Nous avions même prévu d’aller voir sa future fac avant la rentrée... Rongée par la culpabilité, je me dépêche de l'appeler. Celle-ci décroche dès la première sonnerie, et je me confonds en excuses.
— Claire ! Je suis vraiment, vraiment désolée. Je n'ai pas vu passer la matinée. On est en sous-effectif en ce moment et je n'ai pas eu le temps de te prévenir.
— Tu m'avais promis ! commence-t-elle à bouder, tu m'avais dit que tu t'étais arrangé avec tes collègues pour pouvoir venir !
— Je sais bien, mais Sarah est en arrêt et Catherine m'a demandé de la remplacer aujourd'hui...
— Et tu n'as pas jugé bon de me prévenir ?!
— C'est la folie en ce moment et j'ai totalement oublié... réplique-je pour me défendre.
— ... Oui, c'est étonnant. Je comprends que tu tiennes ton boulot à cœur, mais je suis ta petite sœur, merde ! Tu pourrais penser à ta famille de temps en temps au lieu de te focaliser sur l'hôpital !
Sa remarque me coupe le souffle. Elle ne manque pas de culot ! Cela fait des années que j'ai laissé tomber mes projets personnels pour m'occuper d'elle, et voilà qu’elle ose me dire que je ne pense pas à ma famille ? Je tente de calmer ma respiration afin de ne pas lui montrer ma frustration et de rajouter de l'huile sur le feu. Claire est déçue et en colère et je comprends. J'aurais sans doute réagi de la même manière à sa place. Je tente de l'apaiser :
— Écoute, jeudi, c'est mon jour de repos, je passe te chercher après le petit déj, et on ira ensemble visiter ta fac.
— Pff.. Si tu le dis, souffle ma petite sœur peu convaincue par mes propos.
— Claire, arrête un peu de râler ! Je t'ai déjà laissé tomber ?
— Non, non... je l'entends se radoucir.
— Désolée, je dois vraiment y aller, je meurs de faim et la journée n'est pas finie. On se dit à jeudi ?
— Oui, à jeudi...
Et sur ces paroles, elle raccroche. Je me masse le front, encore secouée par notre dispute. J'ai toujours été proche de Claire, encore plus ces dernières années, mais son tempérament impétueux m'exaspère autant qu'il m'impressionne. J'espère que d'ici jeudi, la pression sera un peu redescendue. En attendant, j'ai besoin de rester concentrée sur ma journée et surtout, de manger !
La pluie continue de tomber en cette fin d'après-midi alors que rentre au pas de course chez moi pour me changer avant mon rendez-vous avec Damien. Une fois prête, je descends jusqu'au parking de mon immeuble et monte dans ma voiture. Damien habite dans la ville voisine qui est mal desservie par les transports en commun.
Une fois arrivée sur les routes de campagne, la pluie se fait de plus en plus forte, j'entends même le tonnerre gronder au loin. Peu rassurée, je ralentis et plisse les yeux pour mieux voir la route. Je connais le chemin sur le bout des doigts, mais le temps qui tourne à l'orage commence à sérieusement m'inquiéter. Mon appréhension grandit tandis que je m'aperçois que la route principale est totalement inondée. En grimaçant, je dévie donc par des chemins secondaires, la boule au ventre. Je suis déjà en retard et je sais à quel point les parents de mon compagnon peuvent être à cheval sur la ponctualité, ce qui amplifie mon malaise.
La nouvelle route est sinueuse et longe un énorme fossé. J'inspire lentement pour calmer mes nerfs, mais mes mains, crispées sur le volant, trahissent ma nervosité. Je n'aime pas conduire ici, qui plus est, avec ce temps, cela me paraît totalement inconscient. Je ralentis à chaque virage veillant à ne pas freiner. Après cinq longues minutes, je commence à me détendre, il reste moins de six kilomètres pour rejoindre ma destination et j'arrive enfin au niveau du dernier virage avant de pouvoir retrouver un accès plus sûr.
Soudain, je sens mon volant se mettre à trembler sous mes mains. J’essaye de tourner doucement pour éviter le virage, mais rien n'y fait, je sens mon véhicule glisser et se diriger dangereusement en direction du fossé. Tout s'accélère, sans me laisser le temps de réagir. Je ne peux qu'être spectatrice de l'inévitable et vois ma voiture basculer dans le vide. Une peur viscérale m'atteint de plein fouet, me faisant perdre pied avec la réalité et mille questions m'assaillent. Dans un dernier réflexe désespéré, je crie et lève les bras pour protéger mon visage... Et puis, le trou noir.









C'est super bien écrit j'adore ! Bravo à toi ça donne envie de savoir la suite ^^
❤❤❤❤❤😊
Je trouve que c'est bien écrit aussi. Le caractère du personnage principal est bien abordé et il y a du suspens !