Chapitre 1
Quand elle était petite, Jana Eberhardt avait une meilleure amie. Comme tous les enfants, vous allez dire, et c’est vrai, Jana avait rencontré Asma en primaire, en cours élémentaire de premier niveau, plus précisément, et elles avaient sympathisé dès le premier jour de l’année scolaire. Pendant dix ans ensuite, elles avaient fait les quatre cents coups ensemble. Jusqu’au jour où le père d’Asma avait été muté dans une autre ville, obligeant sa femme et sa fille à tout quitter pour le suivre. Asma avait dû abandonner le lycée, ses amis, son petit-ami… La séparation avait été déchirante pour tout le monde ; Jana ne l’avait plus jamais revue par la suite. Elles avaient maintenu le contact à coups de lettres et d’appels téléphoniques qui se sont faits de rare en rare avec les années.
Rendue à la faculté, Jana n’avait plus le temps ni l’envie, d’écrire à celle qui fut autrefois sa meilleure amie. Elle le voulait, parfois, puis elle se rappelait que cela faisait trois mois, six mois, un an, qu’elle n’avait pas eu de nouvelles et elle laissait alors la lettre de côté en se disant qu’elle le ferait peut-être plus tard…
Jusqu’au jour où ce « plus tard » s’est transformé en « plus jamais » …
Reniflant, Jana passa une main sur sa joue couverte de larmes. Dans sa main gauche tremblante, une lettre portant une croix à l’emplacement du timbre. En lisant le nom dans l’adresse de réponse, elle avait dû s’asseoir, les jambes coupées.
Sultanovich.
Jana n’avait plus entendu ce patronyme depuis des années, presque des siècles et, en un instant, toute son enfance et son adolescence lui étaient revenues comme un boomerang en pleine tête. Cependant, elle savait, à voir la petite croix argentée gravée dans le papier épais, que la lettre qu’elle venait de trouver parmi les factures n’était pas une lettre qui demandait des nouvelles…
Glissant ses doigts dans l’enveloppe qu’elle venait d’ouvrir d’un coup de couteau, Jana tira la carte pliée en papier épais, gaufré, soigneusement décoré d’arabesques grises. Un flot de larmes lui brouilla la vue et elle les chassa de sa manche tout en s’essuyant le nez dans la foulée. Au diable l’élégance !
— Ma chère Jana, commença-t-elle à lire, la voix tremblante. C’est avec l’immense douleur qu’est celle de parents endeuillés que nous t’annonçons le décès d’Asma, notre unique et adorée fille. Ce drame est survenu le treize janvier dernier ; Asma s’est éteinte après avoir lutté pendant des années contre un cancer du poumon. L’ironie est qu’elle n’a jamais touché une cigarette de sa vie…
Jana sourit malgré son chagrin. Vingt-deux ans, cela faisait vingt-deux ans qu’elle n’avait plus eu de nouvelles de celle qui fut autrefois sa meilleure amie pendant plus de dix ans et voilà que la seule lettre qu’elle recevait était un faire-part de décès.
— Pour te dire la vérité, chère Jana, nous ne savions pas qu’Asma pensait encore à toi, cela fait si longtemps ! reprit la jeune femme. Pourtant, quelques heures avant de partir, elle m’a demandé de regarder dans sa table de nuit et d’y prendre un carnet. Elle avait noté, avec grand soin, toutes les personnes à prévenir pour son décès. Tu étais la première sur la liste.
Jana éclata en sanglots et se mit à bramer comme un animal blessé. Ameuté, Jeffrey Rubens, son petit ami, déboula dans la cuisine et trouva la jeune femme effondrée.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive ?! s’exclama-t-il, affolé.
— Asma est morte… sanglota Jana.
— Asma… ?
— Ma meilleure amie d’enfance. Ça fait plus de vingt que je n’ai pas de nouvelles et voilà que je reçois ça dans le courrier…
Arrachant une feuille d’essuie-tout, Jana se moucha bruyamment et essuya ses joues tandis que Jeffrey prenait la carte et la lisait dans sa tête.
— Il est dit qu’elle est enterrée à Paris, au Père-Lachaise, dit-il alors. Tu… voudrais y aller ?
— C’est à l’autre bout du pays…
— Ça n’empêche pas.
— Et je fais quoi de mon travail ?
— Tu as droit à un congé décès.
Jana renifla et secoua la tête.
— Ça ne marche pas pour les amis, répondit-elle en quittant la table.
Elle s’approcha de la bouilloire argentée et tamponna ses yeux avec un coin de papier pour arranger son maquillage. Elle soupira ensuite et se retourna.
— Un congé maladie, tu crois qu’ils prendraient ?
— Si c’est moins de trois jours, ça passe, répondit Jeffrey avec un haussement d’épaules. Mais on peut aussi partir vendredi soir et on rentre dimanche dans la journée.
Jana haussa les sourcils.
— Tu viendrais ? Tu ne connais même pas Asma…
— Non, c’est vrai, mais je te connais, ça va faire dix ans qu’on est ensemble et je sais très bien que tu es une grosse merde en ce qui concerne la gestion du deuil.
Jana, d’abord surprise, pouffa soudain puis se mit à rire. Jeffrey sourit ; ils n’avaient aucune espèce de demi-mesure entre eux et les noms d’oiseaux volaient autant que les mots d’amour, aucun n’en prenant ombrage bien longtemps.
— Vendredi, tu dis ? demanda la jeune femme. Je finis à quinze heures, on part à seize heures, on sera à Paris dans la soirée.
— On ira au cimetière samedi matin et on profitera de l’après-midi pour faire les boutiques, continua Jeffrey. Dimanche matin, on part et on arrive ici dans l’aprèm.
Jana déglutit puis tendit les bras et le jeune homme l’enlaça.
— Vous vous aimiez beaucoup, avec cette Asma ? demanda-t-il en reculant.
— Oui, on a été les meilleures amies du monde pendant dix ans, inséparables, quand quelqu’un cherchait l’une de nous, les gens répondaient juste de chercher l’autre, que celle qu’ils cherchaient était forcément avec.
— De vraies sœurs.
Jana sourit et secoua la tête. Elle se frotta les jours en soupirant.
— Je vais faire le trajet, annonça alors Jeffrey.
— Entendu. Tu es un amour, tu sais ?
Jeffrey sourit, lui fit un clin d’œil, puis tourna les talons en s’ébrouant. Entendre sa compagne hurler de tristesse comme ça l’avait ébranlé et lui avait secoué tout l’intérieur d’une manière qu’il n’avait encore jamais éprouvée. Ça avait été presque terrifiant…