Chapitre 1
De la neige tombait doucement en flocons, dans la nuit noire, sur les chaumières, dont on pouvait apercevoir de la fumée s’échapper des cheminées, de la chaleur émanant de ces doux foyers. Les enfants riaient, les parents travaillaient, ou bien, de temps à autre, ils mangeaient des mets chauds et savoureux.
L’ombre se recroquevilla sur elle-même, rassemblant ses longs bras autour de sa petite forme trapue. D’un air misérable, elle tenta de rassembler les quelques lambeaux de sa couverture qui était enroulée autour d’elle, essayant bien malgré elle d’empêcher le froid de traverser les vêtements déchirés et fins. Toutefois, le froid était dur et la silhouette ressentait toutes les morsures que celui-ci lui infligeait. Le petit se mit alors en boule, s’ingéniant à résister contre le froid et à ne pas le laisser l’emporter avec lui dans un sort bien plus terrible, la mort. Et pourtant, le sommeil l’emmena avec lui contre son gré, lui permettant alors de se plonger dans les souvenirs d’autrefois, doux et heureux.
Une douleur le tira brusquement de sa somnolence, le réveillant immédiatement. Il leva les yeux pour voir un groupe d’adultes le dévisager sombrement. Les enfants qui l’avaient trouvé étaient apeurés et furent placés derrière les adultes.
Il leva la main vers son front et le toucha, un liquide carmin coulant depuis sa blessure.
Un homme sembla vouloir s’avancer mais un autre le retint et lui chuchota :
« Ne t’approche pas ou tu vas être maudit à ton tour »
Les murmures se firent plus bruyants à ces mots.
L’enfant connaissait le sort funeste qui l’attendait s’il ne se levait pas et ne filait pas d’ici rapidement. Ni une ni deux, il ramassa sa couverture émiettée le plus rapidement possible et se mit à courir dans la direction opposée au groupe.
Certains s’exclamèrent alors sous le coup de la surprise :
« Hé mais ! Il s’enfuit !
-Il faut le rattraper !,cria un autre.
-Il faut le brûler ! », affirma encore un autre.
Ce discours de fanatique était devenu habituel à ses oreilles, les superstitions l’emportant toujours sur la raison. Une pierre frôla soudainement sa tête, le ramenant à la réalité froide et cruelle. Il ne tourna même pas la tête pour voir où ses poursuivants en étaient. Il ne se concentrait uniquement que sur un seul objectif : courir. Ses petites jambes redoublèrent d’énergie, lui permettant de se réfugier dans la forêt alors qu’une pluie de pierres s’abattait sur lui. Ses traqueurs s’arrêtèrent à l’orée du bois, secouant leurs torches et leurs fourches pour le trouver.
« Laissez tomber, il fait nuit, on voit rien. Laissons-le comme repas aux loups et rentrons », proposa une des personnes.
Les autres acquiescèrent à ses dires et le groupe se dispersa promptement, ne laissant que leurs traces de pas dans la neige.
Une tête blonde émergea lentement, craintivement, d’un buisson, des touffes de feuilles se perdant dans ses cheveux. Il cligna des yeux puis se détourna du village, s’enfonçant finalement dans son abri temporaire. Il marcha longtemps, luttant contre le froid et le vent glacials, jusqu’à que ce que ces pieds nus le firent trébucher sur une racine. Au loin, des hurlements se firent entendre. À ce bruit, l’enfant prit peur et se mit à grimper dans le premier arbre venu. Il se cala contre le tronc, sur une branche solide, et s’emmitoufla dans le drap fragmenté. Là, il attendit simplement que le sommeil daigne l’accompagner à nouveau dans un monde sans douleur et sans souffrances.
Toutefois, l’insomnie semblait avoir pris sa place et lui tint lieu de compagnie, chassant les relents de sommeil qui arrivaient et accueillant les questions douloureuses.
Pourquoi les autres le rejetaient-ils ? Parce qu’il était affreux ou plutôt difforme, voilà ce qu’il était. Une tête volumineuse, avec des oreilles pointues, sur un corps trapu, aux bras allongés et aux jambes raccourcies, alors que des dents tranchantes et pointues dépassaient de ses lèvres déshydratées, une taille colossale contrebalancée par ses petites jambes et minuscules pieds. Sa peau blafarde, blanchâtre, contrastait fortement avec la couleur de blé ensoleillée de ses cheveux, un souvenir de son ancienne forme. Mais, si la beauté de la couleur de ses cheveux attirait l’œil, la laideur de son visage et la rugosité de cette même chevelure en repoussaient plus d’un. Celle-ci était d’ailleurs désagréable au toucher, épaisse et ressemblait à un enchevêtrement de branches desséchées. Quant à son faciès, une colonie entière de boutons s’était installée de son menton jusqu’à son front, traversée par une multitude de cicatrices boursouflées, certainement dues aux nombreuses tentatives de s’arracher ces lésions hideuses du visage à l’aide de ses propres griffes qui terminaient ses doigts squelettiques. Enfin, le plus frappant était son regard captivant n’importe qui. Ses yeux flamboyants, de la couleur du sang, semblaient pouvoir transpercer quiconque osait l’observer et l’assassiner d’un simple regard, tandis que ses pupilles rougeâtres révélaient en réalité une grande douleur ainsi qu’une immense douceur. Et pourtant... Un monstre, voilà comment les autres le qualifiaient.
Ou alors, lorsqu’ils étaient gentils, ils le chassaient à coup de mots et d’injures, sinon les pierres et les fourches jouaient le rôle de remplaçant. Ses paupières se fermèrent tandis qu’il s’imaginait dans un monde haut en couleurs et chaleureux. Il joignit ses doigts griffus en prière, murmurant de sa voix enfantine son souhait le plus cher, espérant que les dieux prendraient pitié de lui pour une fois. Seul le vent répondit à son appel silencieux, lui chuchotant à l’oreille toutes sortes de choses incompréhensibles. Alors, il laissa tomber ses bras, épuisé de survivre dans un monde hostile qui le rejetait sans cesse malgré ses efforts. Cette fois-ci, il ne lutterait pas. Il se sentit somnolent, le sommeil ayant enfin décidé de l’embarquer de force pour une nouvelle destination, peut-être la mort. Sa conscience se perdit dans les brumes d’un repos tranquille.
Quelque chose d’humide toucha subitement son front, le réveillant doucement par la même occasion. Il ouvrit les yeux et la première chose qu’il vit fut un plafond. Ensuite, il sentit la chaleur lui piquer le bout des doigts et l’emmailloter tel un cocon protecteur. Il se laissa bercer par cette sensation qu’il n’avait plus ressentie depuis si longtemps, se recroquevillant dans la couverture douillette en laine, appréciant le matelas moelleux qui semblait pouvoir le protéger de tous les maux de l’humanité.
Des bruits de pas le tirèrent de sa rêverie et du bien-être dans lequel il était plongé. Des questions lui taraudèrent alors l’esprit. Qui l’avait recueilli ? Pourquoi ? Était-il en danger ?
Des voix féminines lui parvinrent de l’autre côté de la porte, à l’opposé du lit.
« Puisque je te dis que je ne peux rien faire pour lui !, s’exclama une voix.
-Mais d’habitude, les malédictions, c’est ton dada !, répondit l’autre.
-Oui, ben, celle-ci est trop puissante pour moi. Je suis un misérable vermisseau à côté de la personne qui l’a maudit.
-Alors tu ne peux rien faire ?
-Si, je peux modifier la structure de son corps à la rigueur, je pourrais réadapter sa taille, ses jambes et ses bras. Par contre, je ne peux rien faire pour le visage et le reste. Je suis chirurgienne, pas maquilleuse !
-Bon, bon ça va ! On va essayer de voir ce qu’on peut faire pour changer ça.
-Fais voir à quoi il ressemble le petit »
La porte s’ouvrit, révélant deux femmes étranges, l’une bien plus petite que l’autre. L’enfant se cacha sous la couverture, de peur d’être frappé ou maltraité comme il en avait l’habitude. Le drap fut levé, l’une des personnes s’étonnant :
« Non, non, ne te cache pas, on ne te veut aucun mal ! On est seulement là pour t’aider ! »
Le petit la regarda avec deux grands yeux ronds, complètement abasourdi.
« Oh bigre ! Regarde ça Tuyau !, fit remarquer la grande femme au chapeau pointue dans une robe violette, aux longs cheveux châtains et yeux marron, le pauvre a des contusions partout ! Et tu l’as mal soigné ! Espèce de moucheron !
-Pardon, pardon ! J’attendais qu’il se réveille pour l’aider ! », se justifia la dénommée Tuyau, des ailes transparentes et lumineuses dans son dos, aux longs cheveux noirs et yeux d’obsidienne.
L’enfant les observa silencieusement avant de lâcher un rire étouffé en voyant les deux se battre verbalement.
« Oh ! Tu as souri ! Trop mignon !! », s’écria la petite femme ailée sous le regard désespérée de son amie avant de venir prendre le petit dans ses bras, le rendant encore plus confus qu’avant.
Elle lui fit relever la tête pour qu’il la regarde, dans ses bras, lui caressant en même temps le dos d’un geste apaisant.
« Oh ok, on a oublié de se présenter ! Moi, je suis Tuyau, la fée des bonnes intentions et des mauvaises blagues, et là, juste à côté, c’est mon amie, la sorcière FuryFurys. Mais ne t’en fais pas, c’est une gentille sorcière ! Et toi comment t’appelles-tu ? », se présenta la fée tout en débitant ses paroles à une grande vitesse.
Le garçon la dévisagea pendant quelques secondes avant de pousser des sons gutturaux.
« Euh... il semblerait que ses cordes vocales aient aussi un problème, remarqua la sorcière d’un air pensif.
-Tu pourras le résoudre ?, s’enquit Tuyau.
-Sûr, c’est dans mes cordes », blagua FuryFurys en faisant un clin d’œil malicieux.
La fée leva les yeux au ciel suite à son mauvais jeu de mots, même si elle l’appréciait en secret.
L’enfant lui tapota alors l’épaule pour rediriger son attention vers lui. Il prit sa main avec la sienne et traça des sortes de lignes dans la paume de la jeune femme. Celle-ci comprit le message et se concentra sur les lettres.
E L L Y
« Elly ? C’est ton prénom ? », demanda Tuyau.
L’enfant hocha la tête.
« C’est très mignon ! Que ton prénom est adorable ! », affirma la fée.
De l’autre côté, son amie acquiesça à ses dires d’un air entendu.
Le petit montra brusquement ses bras et sa taille, les coupant dans leurs éloges, semblant vouloir leur faire comprendre qu’il avait entendu leur discussion du début.
« Oh ! Tu veux... Tu as tout entendu ? », interrogea la femme ailée.
Des acquiescements furent la réponse à sa question.
« Et tu veux le faire ? », questionna FuryFurys.
Un hochement de tête affirmé répondit à l’interrogation.
« Bien, dans ce cas, ce sera bien de le faire avant de le soigner. Amène-le dans la deuxième chambre, je vais préparer ce qu’il faut », annonça la sorcière avant de se retirer, les laissant tous les deux.
La fée se tourna vers l’enfant et lui redemanda d’un air peiné :
« Tu es sûr que tu veux subir cette opération ? C’est très douloureux... »
Il acquiesça à nouveau, baissant les yeux, évitant son regard.
Tuyau soupira, peu convaincue de ce qu’elle allait faire mais comprenant la situation. Ce n’était pas seulement pour l’esthétique que de modifier ses os mais aussi pour sa santé.
Elle se leva alors et le souleva dans ses bras, le transportant jusque dans l’autre chambre. Il ne put véritablement observer le salon, n’ayant eu qu’un rapide coup d’œil. Toutefois, l’autre chambre était très similaire à celle où il s’était réveillé, un lit, une petite cheminée et une table de nuit, à la différence qu’une longue table en bois trônait au milieu. Elle le posa dessus et le fit s’allonger. Un bol au liquide douteux lui fut présenté. Sans hésitation, il le but en entier, ne se souciant pas du goût amer et âcre de la boisson.
Pourquoi leur faisait-il confiance ? Parce que depuis tout petit, on lui avait répété que les fées étaient signe de bonne fortune et de chance. Alors, il sentait instinctivement qu’il pouvait avoir confiance en ces deux personnes malgré sa première impression.
Il se détendit ainsi et sombra dans l’inconscience.