1. Le troisième passager
La campagne de Culverstone Green figée dans la nuit et le brouillard défilait sous le regard inexpressif de Clyde. Derrière la vitre passager du van se succédaient les champs en friche, les arbres tordus, et les communes de moins de trois cent habitants. De temps en temps, ils croisaient un abribus esseulé le long de la route qui serpentait dans la brume. Des gens prenaient-ils vraiment la peine de s’arrêter pour y attendre un bus ? Ce serait étonnant, dans un tel trou paumé.
Clyde n’était jamais anxieux. Pourtant, cela faisait trois jours que cette angoisse ne le quittait pas. Trois jours qu’il ne se sentait en sûreté nulle part, même en dormant avec son Glock comme si c’eut été sa plus fidèle amante. Même accompagné d’Adam, cet imbécile au sang chaud qui ne lui avait pourtant jamais fait défaut. Même derrière des portes closes et verrouillées, il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il se souvenait même à quel moment cela avait commencé…
— Tu vas arrêter de tirer la gueule ?
La voix bourrue du conducteur tira Clyde de ses pensées. Il tourna la tête pour dévisager Adam avec un froncement de sourcils ennuyé. Son acolyte plus âgé avait presque fini le paquet de cigarettes à lui tout seul depuis qu’ils avaient pris la route avec leur précieux chargement. L’une d’elles fumait dans sa main tatouée et embaumait tout l’habitacle, tandis que l’autre main tenait le volant.
— Non, répondit simplement Clyde. Et ne me demande même pas pourquoi, à chaque fois qu’on en parle, t’en as rien à branler.
— Fais pas ta gonzesse putain, grogna Adam en reprenant la cigarette entre ses lèvres.
Il poussa une série de jurons lorsque la cendre tomba dans sa chemise à moitié ouverte. Il l’épousseta rapidement.
— Tu sens rien, toi ? demanda Clyde avec un air décontenancé. Vraiment rien ?
— A part mes fringues qui brûlent, rien. Crache le morceau.
— Souviens-toi, le gars du motel.
— Il t’a tapé dans l’œil ? Je croyais que t’avais flashé sur le flic.
— Ta gueule, laisse-moi finir. Je suis en train de te dire que depuis qu’on l’a rencontré, les merdes se sont enchaînées. On a eu cette panne sur le van, ce qui fait qu’on a dû dissimuler les colis pendant les réparations. Ensuite on a eu chaud au cul avec ce barrage policier, sans compter cet accident qu’on a failli avoir avec ce putain de sanglier la nuit dernière-
— Eh oh, tu ressembles encore plus à une gonzesse avec tes superstitions. T’es en train de dire que notre rencontre avec l’autre tronche d’aristocrate nous a filé le mauvais œil ?
— Je suis pas en train de dire que ça a du sens, mais avoue que c’est louche.
— Ouais bon, si tu veux. Mais c’est pas forcément lié. Toi et moi, on sait très bien que la vie, c’est des montagnes russes sans aucun putain de sens. Surtout pour des gens comme nous. On vit pas une vie de patachon, comme ces métro-boulot-dodos qui s’affalent sur leur canapé devant Netflix après avoir passé huit heures dans un bureau. Nous, on prend des risques. Bien sûr qu’à un moment donné, on en subit quelques-uns. Mais regarde-nous. On s’en sort bien, non ?
Clyde jeta un bref regard au paysage monotone qui défilait toujours ; il avait encore l’impression qu’une sorte de présence malfaisante se dissimulait derrière chaque arbre, chaque angle de ces vieilles bâtisses qui jonchaient la campagne. Il s’attendait presque à voir quelque chose sous l’un de ces abribus fantômes, quelque chose qui n’attendrait pas un quelconque bus, mais bien eux, dans ce van gris qui sillonnait la campagne Anglaise. Néanmoins, les paroles d’Adam avaient du sens. Statistiquement et en toute logique, les gens qui vivaient dangereusement étaient plus souvent confrontés aux problèmes. Sauf que d’habitude, ces problèmes étaient de nature connue et facilement identifiables. Clyde n’aurait su dire exactement pourquoi il se sentait si tendu. L’échange avec l’inconnu du motel avait pourtant été des plus banals.
— T’as sans doute raison.
— Bien sûr que j’ai raison, renchérit Adam en lui donnant une tape sur l’épaule avant de lui tendre un joint qu’il venait de sortir de sa poche de veste. Tiens, allume ça. Ma propre recette. Ça te fera oublier toutes tes petites inquiétudes.
Clyde se saisit du joint avec peu d’enthousiasme, mais devait bien admettre que l’idée était tentante. Il chercha dans ses poches le briquet et alluma le concentré de substance en bâtonnet. Quelques lattes plus tard, il sentit ses muscles se relâcher et sa tête se vider. Adam avait raison. Il n’y avait pas de mauvais œil. Pas de malédiction ni de karma, ni aucune de ces conneries tout droit sorties de croyances dépassées.
Pour la première fois depuis un long moment, les phares blancs d’une voiture apparurent à l’angle d’un virage en sens inverse. Cette route n’était pas fréquentée, surtout la nuit. C’était précisément pour cela qu’ils avaient choisi cet itinéraire. Lorsque la voiture apparut au tournant et se rapprocha, Clyde dévia son regard vers le rétroviseur intérieur pour éviter d’être ébloui.
Il cessa alors de respirer. Dans le rectangle d’obscurité renvoyé par le petit miroir, deux points rouges venaient d’apparaître. La faible lumière qui éclaira l’espace restreint derrière les sièges révéla les contours flous d’une silhouette vaguement humaine. Les yeux de l’apparition renvoyaient la lumière, comme ceux d’un animal pris dans les phares de la voiture. Ils fixaient Clyde avec une intensité prédatrice. Ce contact visuel mua son angoisse de plusieurs jours en une terreur soudaine.
Son sang ne fit qu’un tour. Après un bref moment d’immobilité, Clyde attrapa son arme sous sa veste et se retourna pour la pointer entre les deux sièges. Surpris, Adam fit une embardée.
— Wow tu fais quoi ?! Range ça imbécile !
Clyde continua de tenir l’arme d’une main, utilisant l’autre pour allumer le plafonnier. Une lumière crue envahit l’habitacle, y compris le petit compartiment à bagages situé derrière les sièges. Il n’y avait rien. Juste des sacs.
— Arrête-toi, ordonna Clyde.
— Putain mais c’est quoi ton problème ?
— Arrête-toi bordel !
L’urgence dans la voix de son passager lui fit écraser la pédale de frein. Les pneus hurlèrent, le van pila. Dans le compartiment arrière, le chargement valdingua contre les parois et émit des cris de protestation. Le véhicule glissa, puis finit par s’arrêter en travers de la chaussée humide ; Adam lâcha le volant et se retourna. Sa main avait déjà trouvé son chemin vers sa propre arme, un vieux Beretta avec crosse en ivoire. Il en pointa le canon derrière les sièges, mais sa mine se décomposa lorsqu’il constata que l’espace était vide. Clyde regardait déjà tout autour de lui, y compris à travers les vitres à l’extérieur. Loin d’être autant en alerte, Adam abaissa son pistolet et fusilla son acolyte du regard.
— J’espère que t’as une bonne excuse putain ! Tu tiens beaucoup mieux l’herbe que ça d’habitude.
— C’est pas le joint, il était vraiment là !
— Qui était là ?
— Le… je sais pas, quelque chose se trouvait juste ici, dit-il en pointant l’espace derrière les sièges. Juste derrière nous. Il nous regardait.
— Oh putain, soupira le conducteur en se massant les tempes. Tu délires. Allez, donne ça.
Adam lui reprit le joint et le coinça entre ses propres lèvres. Il redémarra, et relança brusquement le van sur la route. Clyde se remit à regarder partout autour de lui, même en n’ayant vu personne dans l’habitacle du véhicule désormais en mouvement. La présence était toujours là, il le savait, il le sentait.
— Adam.
— Ta gueule, claqua le conducteur encore courroucé d’avoir presque envoyé le van dans le décor par sa faute. Je veux plus t’entendre jusqu’à ce qu’on arrive, sinon je te fous derrière avec la marchandise.
Clyde voulait lui dire, pouvoir lui montrer ce qu’il avait vu, lui faire comprendre qu’ils couraient un danger imminent. Mais son acolyte des plus terre-à-terre n’aurait pas écouté. De toute façon, il n’eut pas le temps d’en entendre davantage ; derrière les sièges, la trappe qui séparait l’habitacle de la cellule coulissa. Une main aux ongles acérés jaillit des ténèbres du compartiment pour agripper le torse d’Adam, tissus et peau. Comme si la trappe l’avait happé pour le dévorer, il fut arraché à son siège et tiré à l’intérieur sous le regard choqué et impuissant de Clyde.
Le van se mit à danser dangereusement en travers de la chaussée, et le passager dut attraper le volant pour le redresser, puis se jeter sur le frein à main. Le véhicule cala dans une secousse bruyante, qui ne suffit pourtant pas à couvrir les cris de terreur d’Adam. Clyde ne voyait rien de ce qui se passait à l’arrière, et il n’osait pas tirer dans l’obscurité de peur de toucher son comparse. Alors, il se précipita en dehors du van et alla déverrouiller les portes arrière. Celles-ci lui résistèrent un moment, avant qu’il ne parvienne à les ouvrir en grand.
Le spectacle qui l’attendait à l’intérieur était à la fois terrifiant et édifiant. Une douzaine de personnes, principalement des jeunes femmes, acculées le plus loin possible des portes. Malgré les expressions terrifiées sur leurs visages aux yeux cernés, aucune de hurla en contemplant le corps sans vie d’Adam. Il gisait face contre terre dans une mare de sang, la carotide déchirée et les yeux grands ouverts. Ceux de Clyde restèrent un instant fixés sur la scène, avant qu’il ne recommence à regarder autour de lui. Partout où ses yeux se posaient, le canon de son arme suivait. Cependant, rien ne bougeait autour du van. Du moins, pas dans le halo de lumière réduit qu’il émettait et dans lequel il semblait lui-même piégé, au milieu d’un océan d’obscurité.
Clyde tourna alors son arme vers l’intérieur du van. La dizaine de passagères était déjà tendue et apeurée ; se retrouver mises en joue n’arrangea pas leur état, mais ne l’agrava curieusement pas non plus. Certaines d’entre elles ne regardaient même plus Clyde. Pourtant, elles paraissaient terrorisées et cherchaient quelque chose des yeux, dans l’obscurité derrière lui.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? cracha-t-il. C’est vous qui avez fait ça ?!
Certaines n’osèrent tout simplement pas répondre. D’autres continuaient à lancer des regards terrorisés par-dessus l’épaule de Clyde. Il ignorait même combien d’entre elles parlaient anglais, mais il continua de les menacer.
— Parlez putain de merde ! Parlez ou je vous flingue ! Y a personne d’autre que vous dans ce van. Alors ? Laquelle d’entre vous lui a fait ça ?
— C’est moi qui lui ai fait ça.
Clyde se figea. Une sueur froide lui coula dans le dos. La voix venait de derrière lui, à moins de deux mètres. Elle était féminine, mais quelque chose dérangeait dans son timbre profond. Comme si ce qu’il entendait était en fait un subterfuge, une chose à peine humaine qui faisait sa meilleure imitation d’une voix de femme.
Lorsqu’il se retourna, il fit pourtant face à une silhouette humanoïde. Elle se tenait immobile devant lui, et ne venait pas du groupe de prisonnières à l’arrière du van. Cette silhouette semblait masculine malgré sa voix, et conservait un calme olympien malgré le canon de l’arme qui le menaçait. Elle ne semblait même pas l’avoir remarqué.
Clyde pressa la détente une seconde trop tard ; l’espace d’un battement de cil, la chose bougea et se fondit à nouveau dans l’obscurité. N’ayant pas dit son dernier mot, le jeune homme tourna autour du van sans baisser sa garde, s’attendant à voir l’intrus caché derrière le véhicule. Mais il n’en vit même pas une trace.
Alors qu’il tentait vainement de percer l’obscurité qui avalait la route au-delà du halo des phares, un mouvement furtif frôla son dos. Il se retourna et tira à nouveau ; aussitôt, la lumière diminua de moitié. Clyde jura ; il venait de tirer dans l’un des deux phares du van. La terreur et la soudaineté de la situation lui faisaient perdre ses moyens.
Reprend-toi. Il le faut. Sinon, tu repartiras pas vivant d’ici.
Penser que personne ne le chercherait ou s’inquiéterait de sa disparition ajouta du désespoir à sa peur. Pourtant, il savait que c’était faux. Quelqu’un remarquerait son absence. Peut-être allait-il arriver et lui sauver la mise ? Clyde en aurait presque ri. Jamais avant cette nuit, il n’avait autant souhaité voir apparaître les lumières bleues clignotantes d’une voiture de police. Mon vieux… ton aventure avec ce flic t’a rendu faible.
Mais personne ne viendrait. Il était seul, face à ce démon auquel il n’arrivait pas à donner sens. Qu’il en fasse sens ou non, ce monstre allait l’avoir. Pour l’instant, il se jouait de lui ; sans que Clyde ne puisse l’expliquer, l’unique phare antérieur encore allumé se mit à dysfonctionner. Il clignota, perdit en intensité, jusqu’à ce qu’il s’éteigne complètement.
Tout devint noir et silencieux. Clyde distinguait à peine les contours des cimes et les bandes blanches de la route. L’homme garda alors le flanc du van contre son dos et se déplaça latéralement vers la portière conducteur ; si la chose se trouvait encore dehors, alors il pouvait sauter dans l’habitacle, démarrer le véhicule et rouler le plus loin possible, le plus vite possible.
Il tira la poignée de la porte. Celle-ci refusa de s’ouvrir. Il insista, mais le véhicule était bel et bien verrouillé. Comme une vague glaciale remontant le long de son dos depuis l’intérieur de son corps, sa panique prit alors le dessus. Il pointa son Glock dans une direction, puis une autre, au hasard. Il tira plusieurs fois ; les balles se perdaient dans l’obscurité sans rien toucher d’autre que des arbres.
– Approche salopard ! hurla-t-il. Arrête de te cacher comme un lâche et approche !
Clyde réalisa alors qu’il avait perdu le compte de ses munitions. Il ignorait combien de balles il lui restait.
– Je suis juste là.
Son cœur rata un battement. La voix derrière lui était celle d’Adam.
Clyde se retourna rapidement, seulement pour se figer à nouveau lorsqu’il croisa le regard de la créature humaine qui se tenait là, bien droite, à quelques centimètres de lui. Il ne voyait pas vraiment ses yeux, mais il sentait le poids de son regard sur le sien. Il savait qu’il aurait dû agir, viser et presser la détente, mais sa volonté ne suffisait pas. Comme si le poids de ce regard suffisait à clouer au sol tous ses réflexes, même ceux dont dépendait sa survie.
La silhouette qui hantait l’obscurité s’approcha de lui à pas lents et précis, comme un prédateur ayant acculé sa proie dans un cul-de-sac. Il était si proche que Clyde s’attendait à sentir un souffle contre son visage. Rien, pas un seul mouvement d’air, pas même une once de chaleur. Sa terreur s’amplifia, et le jeune homme crut qu’il allait s’extirper de l’emprise mentale du monstre. La main qui tenait son arme bougea, mais s’immobilisa à nouveau lorsqu’une main glaciale enveloppa ses jointures blanchies. Elle l’incita à baisser son arme, avec lenteur, presque avec douceur. Il ne put résister.
Puis, le monstre lui sauta à la gorge. Clyde sentit une poigne de fer lui agripper les cheveux pour maintenir sa tête sur le côté, et des dents acérées s’enfoncer dans son cou. Le sang coula, mais la morsure était froide. Ce froid envahit progressivement tout son corps tandis qu’il sentait la créature avaler son sang. Son cœur affolé le pompait en flux continu. Rapidement, un voile plus obscur que la nuit s’abaissa devant ses yeux.