Au dessus du ciel
Un pas après l'autre, il avançait en essayant difficilement de ne pas déraper sur le sol gravillonneux auquel il s'aventurait, luttant contre le vent glacial qui tentait avec acharnement de le faire reculer pour garder inviolé le secret dont il était le gardien. Il soufflait violemment, emportant avec lui des bouts de neige et un air froid, compromettant, donc, tout espoir de le passer, de le traverser pour atteindre le toit du ciel en étant lui-même l'un de ses derniers remparts, au sommet de ce long chemin, qui se dressait fièrement au pied du monde, empêchant n'importe quelle vie humaine de s'y trouver en temps normal.
Pourtant, lui, était là. Le bravant, foulant de ses pieds aux muscles épuisés le sol pur et enneigé que ce vent mortel avait gardé intouché pendant des milliards d'années, traversant d'une marche lente et épuisée ce dernier rempart qui tentait de le faire échouer dans sa périlleuse entreprise. Il n'en avait que faire, continuant de marcher, continuant de gravir ce sol qu'il rendait impur, qu'il violait, en regardant droit devant lui d'un regard obstiné où une flamme y avait pris place en consumant tout le reste ; la fatigue, la peur, l'ennui, le désir ; sans vraiment le regarder le sol instable que les nuages dissimulaient. Il ne pensait à rien, n'y arrivait pas et n'en avait aucune envie, ni ne regardait de ses yeux enflammés quoi que ce soit du dangereux spectacle qu'il vivait : il avançait, s'en étant donné l'ordre, ayant destiné sa vie à cette simple action, l'ayant misée sans se questionner, son cerveau, en manque d'oxygène, maintenant incapable de fonctionner. Il avançait car c'était sa mission, son mot d'ordre, son sens de la vie et que son existence, ici présente, était liée à cette avancée, ayant créé dans son corps et son cerveau en veille un mécanisme, un mot, qu'il suivait : "Avance". Alors il confrontait le vent, le froid, le sol instable, les nuages et le manque d'oxygène sans émotion, sans humanité, l'ayant abandonné des centaines de mètres plus bas en se réduisant en une machine née avec le seul objectif de souiller les cieux. Il n'était, oui, plus un humain ni peut-être même une machine, mais bien plus encore. Il était celui qui marcherait sur le ciel. Le premier qui regarderait de haut la terre, le premier qui irait là où les oiseaux eux-mêmes ne s'aventuraient pas, là où il n'y avait rien, là où tout était rien, là où il serait le seul à y être.
Il était celui qui avançait, triomphant enfin sur le vent qui cessa soudainement de souffler, sur les nuages qui s'arrêtaient plus bas tandis que lui continuait de monter, sur le monde battu qui se laissait dominer, sur toutes ces choses qui n'égalaient aucunement sa détermination, son obsession, et qui ne pouvaient aller plus haut, le laissant, à contrecoeur, gravir le ciel pour surplomber la terre. Ils étaient vaincus et lui victorieux, continuait d'avancer jusqu'au sommet avant d'enfin s'arrêter, contemplant de ses yeux qui se réveillaient en retrouvant des couleurs voler au paysage qu'il observait le toit des cieux, là où le bleu devenait noir et où le ciel devenait espace. Il était au sommet de tout, à la frontière entre son monde et le vide, à l'interstice de la vie et de la mort, et il n'y avait que lui, là, en haut, à embellir sa mémoire de cette vision et à donner à la terre un air ridicule. Il était seul, dominant ce qui dominait sans une seule once de peur en lui, regardant, époustouflé et sans voix, le bleu du ciel un peu plus bas et le noir de l'espace un peu plus haut, ressentant des sentiments indescriptibles qu'il n'avait jamais ressentis auparavant. Il n'aurait su mettre des mots sur ces émotions, comme transcendé par l'absolu en voyant de ces yeux à la flamme qui brûlait plus que jamais une vision unique et intemporelle qui resterait à jamais gravée dans les yeux de qui la verrait. Il était au summum de sa vie, de la vie, et il le comprenait bien, posant sur l'horizon son regard fatigué, marquant sa domination sur l'univers, lui, un simple Homme insignifiant, avant de lever ses bras de chaque côté de ce panorama tel un oiseau déployant ses ailes avant de s'envoler. Il avança de quelques pas en cria des mots incompréhensibles qui peinaient à sortir de sa bouche frigorifiée puis tomba raide net à terre, ses ailes, comme celles d'Icare, brûlées par ses désirs réalisés.
Il était au sommet de tout, dominant la terre, le ciel et l'espace, et y resterait éternellement en contrepartie de sa vie offerte pour pouvoir inutilement dominer le tout et le rien, seul à jamais dans le froid, le regard éteint, la mémoire effacée, son désir accompli mais pas suffisamment savouré. Il avait arrêté d'avancer.