(1) Le portail
La musique me submerge, enveloppant chaque parcelle de mon être. Elle martèle mes pensées, résonne dans mes os, m’isole du monde qui m’entoure. J’avance à travers les rues désertes de la ville, les lumières des réverbères scintillant sous la bruine légère, mais je ne les remarque presque plus. Ma capuche est tirée bien bas, couvrant mes cheveux et mon visage, comme une barrière invisible qui me protège des regards. C’est une habitude. Avec mon casque sur les oreilles, je me coupe du bruit, des gens, des souvenirs. C’est une bulle de son et d’oubli.
Aujourd’hui, j’ai marché plus longtemps que d’habitude. Peut-être pour retarder l’inévitable retour à la villa, à cette maison qui n’a jamais vraiment été un foyer. Une coquille vide, aussi vaste que silencieuse. Depuis que mes parents vivent à l’étranger, tout ici semble encore plus froid. Le luxe ne remplit pas le vide, il l’amplifie. Je suis seule, seule avec mes pensées, et c’est ce que je cherche à fuir, ce soir plus que jamais.
J’arrive devant l’imposante grille de la villa. J’appuie sur la télécommande, et les portes s’ouvrent avec un grincement lourd. Le manoir, baigné dans l’ombre, s’étend devant moi comme un monstre endormi. Je passe la porte d’entrée, la ferme sans un bruit. À l’intérieur, les lumières s’allument automatiquement, inondant les pièces d’une clarté froide et clinique. Le parquet de bois lisse craque sous mes pas.
Je laisse tomber mon sac au sol, un geste presque machinal. Sans même retirer mon manteau ou ma capuche, je me dirige vers le canapé du salon. L’épuisement me rattrape d’un coup. Il me submerge, m’alourdit, comme si le simple fait de rentrer avait drainé le peu d’énergie qu’il me restait.
Je m’effondre sur le canapé moelleux, sans prendre la peine de m’allonger correctement. Mes yeux se ferment presque aussitôt. Juste pour une seconde, je me dis. Je suis trop fatiguée pour penser, pour lutter contre la torpeur qui m’emporte.
✽✽✽
Soudain, quelque chose me réveille.
Un bruit. Non, plusieurs bruits. Subtils, à peine audibles, mais présents. Mon corps se tend instinctivement, une alerte silencieuse me traverse. J’ouvre les yeux, mon esprit encore embrouillé, mais mes sens sont en alerte. La maison est plongée dans un silence lourd, comme suspendu.
Mais je ne suis pas seule.
Je le sens. Je le sais.
Je me redresse lentement, sans un bruit, tentant de calmer mon souffle. Mon cœur bat fort, trop fort, et chaque battement résonne dans mes tempes. C’est peut-être mon imagination, peut-être la fatigue qui me joue des tours. Mais non. Des ombres bougent au fond de la pièce, indistinctes. Trois silhouettes. Des cambrioleurs ?
Je suis figée, mon esprit encore engourdi par le sommeil. Comment sont-ils entrés ? Pourquoi l’alarme ne s’est-elle pas déclenchée ? Qui sont-ils ? Les questions tourbillonnent dans ma tête, mais elles se dissolvent rapidement dans la terreur pure. La panique monte, irrépressible. J’essaie de me convaincre que c’est un rêve, un cauchemar né de la fatigue.
— Qu’est-ce que vous faites là ?! hurlé-je, ma voix brisant enfin le silence.
J’espère les faire fuir. Mais je n’aurais pas dû. Je vois à peine le mouvement de l’un d’eux. Il se jette sur moi, rapide, comme une ombre vivante. Mon instinct prend le relais, je me débats, mes mains frappent sans réfléchir. J’atteins quelque chose, ou quelqu’un, un coup net contre des côtes. Mais ils sont plus nombreux que je ne peux gérer. Une autre paire de bras m’attrape, tentant de me maîtriser. Mon souffle devient court, désordonné. Je donne des coups de pied, frappe à l’aveugle. Un instant de répit, je parviens à me dégager, trébuchant dans ma fuite vers la porte.
Je n’ai qu’une pensée en tête : sortir. Courir. Fuir cette maison qui, en quelques minutes, est devenue une prison.
Mais c’est là qu’il m’attend.
Je n’ai pas vu le quatrième. Celui qui, calmement, m’a observée tout ce temps, attendant son moment. Je ne le vois que lorsqu’il est trop tard. Un coup violent à la base de ma nuque. Le monde se désagrège. Tout devient noir.
✽✽✽
Le réveil est flou. J’ai l’impression de flotter, mon esprit embrouillé par quelque chose de lourd, comme si je nageais à travers un brouillard épais. Mes pensées se heurtent les unes aux autres, incapables de se former. Où suis-je ? Que s’est-il passé ? Mon corps est engourdi, mes membres lourds et raides.
Je cligne des yeux, essayant de comprendre l’endroit où je me trouve. Les lumières sont trop vives, blanches, artificielles. J’ai du mal à m’acclimater, et l’odeur qui envahit mes narines est agressive, métallique, presque chimique. Mon estomac se retourne.
Je ne suis plus chez moi. Ça, c’est une certitude.
Autour de moi, des gens. Ils sont nombreux, disséminés dans cette salle étrange, aussi perdus et hébétés que moi. Une dizaine, peut-être plus. Ils se frottent les yeux, titubent légèrement, comme si nous avions tous été plongés dans le même cauchemar. La pièce est immense, ses murs sont d’un métal sombre et froid, comme ceux d’une base souterraine ou d’un laboratoire. Je tente de me lever, mais mes jambes sont encore instables.
C’est alors que je le vois. Un portail. Immense. Circulaire. Il pulse d’une lueur presque imperceptible, des vibrations étranges en émanent. C’est un objet... impossible. Presque organique dans son apparence, mais clairement fait de métal ou d’énergie que je ne comprends pas. Il trône là, au bout de la salle, imposant, hypnotique.
Devant lui, des hommes en uniforme, visages masqués, armes en main. Leurs regards froids parcourent la salle.
Une voix se fait entendre, claire, sans émotion, venant d’un haut-parleur au-dessus de nos têtes.
— Vous devez traverser le portail. Ceux qui refusent seront éliminés.
Un silence de mort suit ces mots. Je crois avoir mal entendu. Traverser le portail ? Une femme à côté de moi, tremblante, secoue la tête, incapable de comprendre. Elle fait un pas en arrière. Le claquement sec d’une détonation résonne dans l’air. Un coup de feu. La femme s’effondre.
Le choc est immédiat. Mes jambes se dérobent presque sous moi. C’est réel. Ils l’ont tuée. Je vois son corps gisant au sol, immobile, une tache sombre se répandant sous elle. Je n’arrive pas à détacher mon regard. Mes mains tremblent. Le sol semble vaciller.
Des cris commencent à s’élever dans la salle. Certains hurlent, d’autres prient ou implorent. Mais personne ne bouge. La menace est claire.
Un autre coup de feu. Un homme s’effondre, abattu avant même d’avoir pu crier. C’est là que la panique éclate.
La salle explose en un chaos soudain. Des cris de terreur, des pleurs, des gens qui courent dans tous les sens, se heurtant les uns aux autres. Mon cœur bat à toute allure, mais mon corps refuse de bouger. Je suis clouée sur place, figée par une peur viscérale. Les coups de feu résonnent encore dans ma tête, assourdissants, irréels.
Je tente de reprendre mon souffle, mais il se bloque dans ma gorge. Je dois bouger, je le sais. Je dois faire quelque chose, mais quoi ? Le portail ? Traverser ce... truc ? C’est du délire ! Mais si ça fonctionne... où cela mène-t-il ? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté ? La voix qui a résonné n’a donné aucune explication, aucune promesse de sécurité, juste cet ultimatum brutal : “Traverser ou mourir.”
Je sens une main attraper mon bras. Je tourne la tête brusquement, prête à frapper par réflexe. Une jeune fille, à peine plus âgée que moi, me fixe avec des yeux écarquillés, paniqués.
— Viens, on doit y aller, supplie-t-elle, sa voix brisée par la terreur.
Je la regarde sans vraiment comprendre. Mes pensées sont brouillées, comme si tout autour de moi tournait au ralenti. Elle me tire, désespérée, m’entraînant vers ce portail monstrueux qui pulse toujours, lentement, comme s’il respirait. Chaque pulsation semble m’attirer un peu plus vers lui, contre ma volonté.
Je trébuche en la suivant, mes jambes ne me répondent presque plus. Nous ne sommes plus qu’un flot d’individus, poussés par la peur, par cette menace invisible de mort qui plane au-dessus de nos têtes. Certains hurlent, d’autres pleurent, mais personne ne fait demi-tour. Le corps de la femme gît encore au sol, une tache rouge s’élargissant sous elle. J’essaie de ne pas regarder, mais son visage est gravé dans mon esprit.
Je sens que je vais vomir.
Tout va si vite maintenant. Nous sommes presque à l’entrée du portail. Une lumière étrange, presque douce, en émane. On pourrait croire que c’est une illusion, une projection, mais il y a quelque chose de plus tangible dans cette lueur, une énergie. Elle semble aspirer l’air, le temps lui-même, comme si tout se concentrait vers cet endroit.
Un homme juste devant moi hésite. Il recule d’un pas. Je vois la terreur déformer son visage. Ses lèvres tremblent, il secoue la tête, murmurant des mots incohérents. Il refuse de bouger, il refuse d’entrer. Je veux lui dire de courir, de faire quelque chose, mais les mots ne sortent pas. Avant que je ne puisse réagir, il est abattu d’une balle, comme les autres. Il s’effondre à mes pieds, son regard vide fixé dans le mien.
Je retiens un cri, mon corps paralysé par la scène. C’est irréel. Tout ça est irréel. Mais le choc me réveille enfin. Mes jambes reprennent vie, tremblantes mais déterminées. C’est ça ou mourir ici.
Je suis poussée vers le portail.








