la voix du silence

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Summary

Jeanne, sourde et muette, retourne dans son village pour l'enterrement de son grand-père. En reprenant contact avec son passé, elle retrouve Nathan, le père de son enfant, Anthony. Nathan, en voyant le garçon, comprend immédiatement qu'il est son père. Malgré les années et les circonstances qui les ont séparés, une tension palpable s'installe entre eux, mêlant souvenirs d'un amour passé et les responsabilités de la parentalité. Jeanne est tourmentée par ses sentiments, hésitant entre le désir de renouer et les craintes de ce que cela signifierait pour son avenir et pour Anthony.

Status
Complete
Chapters
24
Rating
4.8 6 reviews
Age Rating
16+

1

La chaleur écrasante du début juillet enveloppait Moustiers-Sainte-Marie , comme une couverture. Moustiers-Sainte-Marie était un village a une vingtaine de kilomètre de Valensole, un petit village perché sur le plateau du même nom, au cœur des Alpes-de-Haute-Provence.

Jeanne ne pouvait s’empêcher de sentir le parfum enivrant de la lavande qui flottait dans l’air chaud.

Au volant de sa petite Twingo bleu marine, son cœur se serrait alors qu’elle prenait conscience qu’elle était enfin de retour dans son village natal.

Six ans s’étaient écoulés depuis qu’elle avait quitté ce lieu, et pourtant, chaque ruelle, chaque maison en pierre aux volets colorés, lui était familière.

Sur le siège arrière, sagement assis, son fils, Anthony, regardait autour de lui avec curiosité, ses yeux brillants d’émerveillement.

Jeanne se remémora les raisons de son départ. Enfant sourde et muette de naissance, elle avait longtemps été protégée par sa famille. Leurs préoccupations et leur amour l’avaient enveloppée d’une bulle de sécurité, mais cette protection s’était aussi transformée en une prison dorée.

Elle avait eu besoin d’air, d’espace pour grandir.

À l’époque, elle fréquentait un garçon du village voisin, Nathan, mais les parents de ce jeune homme ne faisaient que s’opposer à cette union, pensant qu’il gâcherait sa vie avec elle.

Les parents de Jeanne, quant à eux, voulaient absolument la protéger du monde extérieur comme ils l’avaient toujours fait, et ce chagrin d’amour leur avait donné une raison de plus de l’enfermer dans le cercle familial.

Ses parents cultivant des champs de lavande à perte de vue, elle finirait comme eux, travaillant pour l’entreprise familiale.

Seul son grand-père Robert parvenait à la faire se sentir “normale”. Avec lui, elle avait découvert la magie de la photographie. Il l’avait initiée à cet art, lui apprenant à capter les moments éphémères de la vie à travers son objectif. C’était une passion qui l’avait aidée à exprimer ses émotions et à voir le monde d’une manière unique, une façon de transcender ses limites.

Son grand-père lui avait souvent répété que rien n’était impossible à celui qui voulait conquérir le monde.

Jeanne avait fréquenté l’école du village, comme tous les autres enfants. Grâce à de longues séances d’orthophonie, elle avait appris à lire sur les lèvres. Ses parents, désireux de rester connectés avec elle, avaient suivi des cours de langue des signes pour mieux communiquer.

C’est Papy Robert qui avait demandé à toute la famille de s’y mettre. Il tenait à ce que sa petite-fille ne soit jamais isolée et avait insisté pour qu’ils apprennent tous, afin qu’elle puisse toujours se sentir entourée et comprise.

Mais au fil des années, Jeanne ne pouvait plus supporter cette vie limitée. C’est ainsi qu’elle avait quitté le village, emportant avec elle son désir ardent d’indépendance.

Elle avait fui sans prévenir personne. Elle avait pris le bus de 7h pour la gare la plus proche et avait fui. Ce n’est qu’arrivée à Paris qu’elle leur avait donné de ses nouvelles.

Jeanne avait 20 ans à l’époque.

Dans un premier temps, ses parents avaient voulu venir la chercher, mais elle leur avait clairement fait comprendre que non, elle ne reviendrait pas !

À Paris, elle avait enfin trouvé sa voie.

Elle avait été aidée par une association qui lui avait trouvé un logement dans un foyer de jeunes travailleurs handicapés, et tout avait été très vite : les aides pour survivre et une formation pour devenir institutrice dans une école de sourds en région parisienne.

Sa passion pour la photographie s’était également épanouie, capturant la beauté du monde à travers son objectif, un monde qu’elle voyait, ressentait et vivait intensément.

Jeanne avait aussi vécu de son art, la photographie. Elle avait exposé plusieurs fois dans l’atelier d’une amie entendante.

Elle avait aussi passé son permis alors que ses parents lui avaient toujours dit que cela n’était pas possible.

Et la vie lui avait réservé une surprise qu’elle n’avait pas anticipée : elle était tombée enceinte d’Anthony, un souvenir de Nathan, un déni qui avait duré six mois.

À la naissance d’Anthony, sa mère était venue la voir dans la capitale. Elle avait tenté de la convaincre que seule, elle ne s’en sortirait pas, qu’il lui fallait de l’aide, surtout que cet enfant était né entendant. Mais Jeanne refusa de la suivre. Elle voulait réussir sa vie toute seule et ce malgré sa différence.

Elle aimait son fils de tout son cœur, et rien ne l’empêcherait de l’élever aussi bien que les autres mamans solo.

À présent, son fils avait cinq ans. Il était le rayon de son existence et parlait aussi bien le français que le langage des signes.

Jeanne était de retour pour enterrer ce grand-père chéri.

Bien qu’habitant loin, elle avait gardé contact avec lui, profitant des appels vidéo pour communiquer avec lui.

Deux jours plus tôt, son grand-père s’était endormi et ne s’était jamais réveillé.

Une mort douce qu’il méritait mais qui la laissait pleine de chagrin.

C’était le début des vacances, elle aurait dû partir dans le nord chez des amis malentendants comme elle, et elle se retrouvait au milieu de sa famille.

Elle ne savait pas combien de temps elle resterait, une semaine ou deux, elle ne s’était pas posé la question en fait. Dès qu’elle avait su pour Papy Robert, elle avait fait leurs valises et était partie pour revenir sur sa terre natale.

Elle serra un peu plus fort le volant lorsqu’elle aperçut la ferme familiale. Bouling, le chien de la famille, se jeta sur la voiture, aboyant et remuant la queue, ne sachant s’il devait être content ou méfiant face à cette voiture qui rentrait dans sa propriété. Bouling était un jeune chien de berger.

Le cri de son maître le fit taire, et il s’assit tandis que Jeanne se garait et faisait un sourire à son père qui était sorti. Elle soupira, son cœur était triste, mais elle se devait d’être forte, pour ses parents, pour son fils, pour la mémoire de Papy Robert qui avait enfin rejoint son épouse Julienne. Cela faisait 18 ans que Julienne était décédée.

Elle sortit et signa à son fils qu’il était arrivé, qu’il pouvait enlever la ceinture de sécurité. Elle lui ouvrit la porte et il descendit. En voyant son propre grand-père, grand, imposant, aux traits sévères, il se cacha derrière sa mère.

Jeanne le prit par la main, se pencha, lui sourit et lui signa :

— C’est Papy, tu te souviens ?

Le petit fit signe que non et elle se mit à sourire. Anthony, qu’elle signait comme un poisson car il était du signe du Poisson, avait toujours été timide, et dire qu’il ne se rappelait pas était une façon de fuir.

Son père Jacques arriva et elle l’embrassa. Revoir son père lui faisait plaisir. Sa mère Carine arriva aussi, le tablier autour du cou. Elle avait un peu forci ces derniers mois et ses cheveux avaient un peu blanchi aussi.

Sa mère se jeta dans ses bras et l’embrassa, elle pleurait. Papy Robert était son papa à elle.

Puis sa mère signa tout en parlant à haute voix :

— Vous avez fait bon voyage ?

— Oui, répondit Jeanne.

Carine se pencha vers l’enfant et déposa un baiser sur son front :

— Tu as grandi, mon chéri. Tu te souviens de moi ?

Comme réponse, il se cacha derrière sa mère. Carine sourit avec bonté et lui tendit une main chaleureuse :

— Tu as sûrement soif, mon grand. Viens avec Mamie, je vais te donner du sirop !

Il agrippa sa mère qui lui fit signe de la tête d’y aller. Elle suivit.

Jeanne alla ouvrir son coffre et sortit deux petites valises que son père lui prit des mains.

Jeanne suivit son père à l’intérieur de la maison, chaque pas réveillant des souvenirs enfouis. La maison était restée la même, empreinte de cette familiarité rassurante. Seules les photos de famille témoignaient du passage du temps, car la famille s’agrandissait peu à peu. Les portraits des petits-enfants venaient s’ajouter aux murs, remplissant l’espace de nouveaux sourires et de visages qui racontaient l’évolution de leur histoire familiale.

Il y avait même une photo de son fils, Anthony, le seul des trois petits-enfants à être brun comme l’ébène, alors que tous les autres étaient châtains ou blonds.

Jeanne n’avait jamais révélé le nom du père à sa famille, mais plus le temps passait et plus Anthony avait un petit air avec son père que tout le monde tentait d’ignorer.

Dans la cuisine, Anthony était déjà attablé et aspirait dans une paille de bambou un sirop mélangé à de l’eau fraîche que sa grand-mère lui avait donné avec quelques cookies maison dont elle seule avait le secret.

Elle ébouriffa les cheveux de son fils, lui sourit et suivit son père qui allait déposer les valises dans les chambres respectives.

Même sa chambre était restée intacte depuis son départ. Seuls les draps avaient été changés, mais tout le reste demeurait tel qu’elle l’avait laissé. Les murs, ornés de ses souvenirs d’enfance, et les objets qui l’entouraient témoignaient d’une époque révolue, conservant l’empreinte de son passage.

Son père déposa sa valise à terre et lui fit signe qu’il mettait celle de petit dans l’autre chambre.

Elle lui fit signe que oui et ouvrit la fenêtre pour respirer à fond l’odeur de la lavande qui emplissait l’air.

L’air était vraiment très chaud.

Elle soupira, poussa sa valise dans un coin et sortit de la chambre pour retourner voir sa mère. Entre-temps, sa sœur Marion et son beau-frère Marc étaient arrivés.

En la voyant, Marion se jeta dans les bras de sa sœur, et c’est à ce moment-là que Jeanne vit que sa sœur avait un énorme ventre, dont personne ne l’avait avertie.

Enfant et adolescente, les deux sœurs avaient toujours été proches. Marion avait cinq ans de plus que Jeanne, mais elle avait toujours été très complice, jusqu’à ce qu’elle s’enfuie.

La distance les avait quelque peu séparées, au point que Jeanne n’avait même pas pu assister au mariage de sa sœur. Malgré tout, elle avait tenu à lui envoyer ses plus sincères félicitations, accompagnées d’un énorme bouquet de roses rouges. Ce geste témoignait de son amour et de son soutien, même à distance, lui rappelant que leur lien demeurait fort malgré l’éloignement.

Sa sœur Marion vivait désormais dans le village avec son mari et ami d’enfance, Marc. Tous deux partageaient une passion profonde pour les champs de lavande, qui étaient devenus leur vie. Ensemble, ils s’occupaient avec ses parents des vastes étendues violettes qui parfumaient l’air, consacrant leurs journées à la culture et à la récolte de cette fleur emblématique de la région. Leur amour pour la terre et les paysages de Valensole les liait autant que leurs souvenirs d’enfance.