01
STELLA
Les semelles de mes chaussures émettent un petit bruit sec à chaque pas sur le carrelage. Il fait frais dans la salle d'arts plastiques, mais ma nuque me démange à force de rester penchée sur ma toile. L’odeur du vernis et de la peinture me colle au nez. J’essaie de tracer un trait droit, mais tout ce que j’entends, c’est le chewing-gum d’Aurélie, à côté.
Au début, j’ai tenté de l’ignorer. Maintenant, chaque bruit me donne envie de serrer mon pinceau un peu plus fort. Elle mâche la bouche ouverte, les yeux rivés sur son téléphone posé à moitié sous la table, comme si le monde autour d’elle n’existait pas.
Je lève la tête vers l’horloge. Il reste encore dix minutes. Dix longues minutes. J’ai l’impression d’être coincée ici depuis des heures. Les autres parlent à voix basse, certains rient doucement. Le prof, lui, est planté derrière son bureau, penché sur une pile de croquis comme si rien n’existait en dehors de ses feuilles.
Derrière moi, Addison, ma meilleure amie, pousse un petit soupir. Je la connais assez pour comprendre que ça l’agace autant que moi.
— Aurélie, tu peux mâcher un peu moins fort, s’il te plaît ? murmure-t-elle. On n’entend plus que ça.
Cette dernière pivote à moitié, le chewing-gum toujours en bouche, et hausse légèrement les sourcils.
— Sérieux, c’est bon, non ? On n’est pas à la bibliothèque.
Ce n’est pas ce qu’elle dit qui m’énerve. C’est sa façon de parler, comme si on exagérait, comme si nous étions le problème. Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. J’ai passé une mauvaise nuit, j’ai encore Hunter en tête, et ce bruit en plus… c’en est trop.
Je repose mon pinceau et me tourne légèrement vers elle.
— Un peu, ouais. On est crevées, ça n’aide pas.
Je sens plusieurs regards se tourner vers moi, et je regrette aussitôt d’avoir parlé. Ma nuque chauffe, comme si quelqu’un avait braqué un projecteur sur moi.
Le professeur relève enfin les yeux. Ses lunettes glissent un peu sur son nez.
— Il y a un problème ?
Je ravale ma gêne.
— Non, monsieur. On règle juste un petit souci de concentration.
Il nous observe un instant, puis acquiesce.
— Très bien. Terminez votre travail, il ne reste plus beaucoup de temps.
Aurélie souffle, mais elle se lève quand même pour aller jeter son chewing-gum. En passant, elle évite mon regard. Quand elle revient s’asseoir, elle sort un crayon et commence enfin à dessiner. Le silence retombe, plus supportable cette fois. Mes épaules se dénouent légèrement.
La sonnerie finit par retentir. Un soulagement collectif traverse la classe. Les chaises raclent le sol, les sacs se ferment. Je range mon matériel en vitesse. En me relevant, je croise le regard d’Aurélie. Elle m’adresse un petit signe de tête, presque imperceptible. Ce ne sont pas des excuses, mais ce n’est pas non plus du mépris. Je réponds par un bref sourire, sans insister.
Dans le couloir, tout est plus vivant. Les voix se mélangent, le bruit métallique des casiers qu’on claque résonne au fond. Ça sent le déodorant bon marché, les chips et le papier humide. L’énergie du vendredi flotte partout. Je sens mes muscles se relâcher rien qu’en quittant la salle.
— Cette fille est vraiment à côté de la plaque, dis-je à Addison. Je n’arrive pas à croire qu’elle ne se rende pas compte de l’impact de son attitude.
— Heureusement que c’est notre seul cours en commun, soupire mon amie. J’étais à deux doigts de lui arracher le paquet de chewing-gums des mains.
— Mais bon, on est vendredi et on vient de terminer notre dernier cours. On ne va pas se laisser pourrir le week-end par ça, si ?
— Clairement pas ! J’attendais ce moment depuis lundi, répond-elle en souriant enfin.
On avance côte à côte, bousculées de temps en temps par un groupe qui rigole un peu trop fort. Je range machinalement une mèche de cheveux derrière mon oreille, comme à chaque fois que quelque chose me préoccupe. Mon téléphone vibre dans ma poche, mais je sais déjà que ce n’est pas le message que j’attends. Quand je l’allume, la conversation avec Hunter s’affiche immédiatement.
Mon dernier message est toujours là, seul.
"Et ta santé, ça s’améliore ?"
Vu. Rien d’autre.
Je sens cette petite pointe dans la poitrine, mi-inquiétude, mi-frustration. Ça fait deux semaines qu’il ne vient plus en cours. Je me refais le film de notre dernière conversation, qui s’est terminée trop vite, trop mal. Je me demande si je n’ai pas dit quelque chose qu’il n’a pas digéré.
— Toujours rien ? demande Addison en regardant l’écran par-dessus mon épaule.
Je verrouille le téléphone et le glisse dans ma poche.
— Non. Je commence à me dire qu’il n’a juste plus envie de me parler.
Mon amie secoue la tête.
— Je ne pense pas. Quand tu ne te sens pas bien, parfois tu laisses tout en plan, même les gens qui comptent.
— On s’est engueulés la dernière fois, lui rappelé-je. J’ai peur que notre dispute lui soit encore restée en travers de la gorge.
— Tu pourrais passer chez lui, propose-t-elle. Pas pour un grand discours, juste pour prendre de ses nouvelles.
Je regarde droit devant moi. Le couloir se vide peu à peu. Une partie de moi a envie de rentrer sous ma couette, de scroller sur mon téléphone et d’oublier tout ça. Une autre partie sait que je ne penserai qu’à lui tout le week-end si je ne fais rien.
— Si je vais chez lui et qu’il m’envoie bouler, je vais me sentir ridicule.
— Peut-être, répond doucement Addison. Mais au moins, tu sauras que tu as essayé. Là, tu restes bloquée entre l’inquiétude et l’imagination.
Je souris malgré moi. Elle a souvent cette patience que je n’ai pas avec moi-même.
On arrive à la sortie. L’air extérieur est plus doux que ce que j’imaginais. Le ciel est couvert, mais la lumière me fait du bien après les néons de l’école. Je prends une grande inspiration et sens la tension dans mes épaules diminuer un peu.
— OK, dis-je enfin. J’irai. Pas longtemps. Juste pour voir comment il va.
Addison sourit, cette fois franchement.
— Tu m’enverras un message après, d’accord ?
— Promis.
On se sépare devant le portail. En marchant vers l’arrêt de bus, je sens mon cœur battre un peu plus vite, mais ce n’est plus la même nervosité que tout à l’heure en classe.








