Chapitre 1
Le vent hurlait contre les fenêtres de la petite chambre de Clara, un souffle froid et impitoyable qui semblait se rire du chaos à l’intérieur de son esprit. Allongée sur son lit, un vieux plaid enroulé autour d’elle, elle serrait son smartphone contre sa poitrine, les yeux rivés sur l’écran lumineux. L’application qu’elle utilisait depuis des semaines était un espace d’échappatoire, un endroit où des inconnus pouvaient déposer leurs douleurs, leurs peurs, leurs angoisses. Un fil infini de confessions anonymes, un patchwork de souffrances partagées.
Elle observait les messages défilant lentement, des fragments de vies brisées s’étalant devant elle : “Je ne sais plus comment continuer,” “Est-ce que quelqu’un comprend ce que je ressens ?”. Les mots s’accumulaient, chacun résonnant avec une part de son propre malaise. Clara ne se sentait pas mieux ici, mais elle avait l’impression d’appartenir à quelque chose, même si c’était à la communauté des perdus. Un endroit où les ombres semblaient moins menaçantes quand elles étaient partagées.
Ce soir, quelque chose en elle bouillonnait, un mélange d’angoisse et de désespoir qui devenait de plus en plus difficile à contenir. Ses doigts tremblaient légèrement alors qu’elle ouvrait l’onglet pour poster un nouveau message. Elle resta immobile pendant un instant, réfléchissant, les yeux fixés sur l’écran noir. Pourquoi parler ? À quoi bon ? Mais une force inconnue, presque compulsive, la poussa à écrire.
Clara : “Je me sens tellement vide. Comme si je n’avais plus ma place nulle part. Tout est flou, insensé. Il n’y a plus rien qui me retient ici, dans ce monde. Juste l’angoisse et cette sensation de ne jamais être comprise. Est-ce que quelqu’un peut vraiment ressentir ça ? Ou est-ce que c’est juste moi ?”
Elle hésita un instant avant d’appuyer sur “Envoyer”. Dès que le message fut posté, un poids se fit plus léger dans sa poitrine, bien qu’elle ne s’attendait pas à une réponse. Ce n’était pas la première fois qu’elle écrivait ici. La plupart du temps, les réponses étaient des mots gentils, de simples encouragements qui ne faisaient que frôler la surface de son désespoir. Les autres ne voyaient jamais au-delà de ses mots.
Elle posa son téléphone sur la table de nuit et se laissa retomber contre son oreiller, fermant les yeux. Le vide dont elle parlait dans son message n’était pas qu’une figure de style. C’était une réalité pour elle. Un gouffre intérieur qu’aucune relation, aucune parole, aucun geste ne semblait pouvoir combler. Son hypersensibilité avait toujours fait d’elle une étrangère dans ce monde, trop fragile pour les autres, trop complexe pour être véritablement comprise. Et cette complexité avait laissé des marques. Ses anciennes relations l’avaient brisée à force de malentendus, d’indifférence, de trahisons.
Mais ce n’était plus juste de la tristesse qu’elle ressentait désormais. Il y avait autre chose, une rage souterraine, une soif de contrôle qu’elle ne pouvait plus ignorer. Depuis la rupture qui avait marqué le début de sa descente, Clara avait découvert un moyen de reprendre le pouvoir sur sa propre souffrance, de transformer son angoisse en quelque chose de tangible. Les meurtres. Ils lui donnaient une raison de continuer, une façon de contrôler les autres comme elle n’avait jamais pu le faire dans sa propre vie. Ses victimes n’étaient que des instruments, des pantins dans son jeu macabre.
Mais ça, personne ne le savait. Clara était une énigme bien gardée derrière ses mots soigneusement choisis.
Elle fut tirée de ses pensées par une légère vibration. Son téléphone venait de s’allumer. Un message privé. Clara fronça les sourcils en voyant la notification. Ce n’était pas fréquent que quelqu’un la contacte directement après un message sur le fil public. Elle attrapa son téléphone et ouvrit le message.
Anthony : “Je ne sais pas si mes mots peuvent vraiment t’aider, mais je comprends ce que tu ressens. Moi aussi, je me sens souvent perdu. Comme si tout ce que je fais n’a plus de sens. Parfois, il n’y a que l’obscurité, et c’est tout ce qu’il reste.”
Clara cligna des yeux, surprise. Ce message avait une résonance différente de ceux qu’elle recevait habituellement. Il n’y avait pas cette fausse empathie, cette politesse mécanique qui laissait toujours un goût amer dans sa bouche. Il y avait quelque chose de sincère, presque douloureux dans ces mots. Un écho à son propre vide.
Elle hésita un instant, puis tapa une réponse.
Clara : “C’est exactement ça… Comme si on était toujours là sans jamais vraiment l’être. Flottant, invisible. Je me demande parfois comment les autres y arrivent, à trouver du sens à tout ça.”
Elle envoya le message et se surprit à attendre une réponse. Ce n’était pas la première fois qu’elle se confiait dans cette application, mais il y avait quelque chose de différent cette fois. Le message d’Anthony avait percé à travers la carapace qu’elle s’était forgée.
Quelques secondes plus tard, son téléphone vibra à nouveau.
Anthony : “Je pense qu’on apprend à faire semblant. À prétendre que tout va bien, même quand tout est chaos à l’intérieur. Ça fait longtemps que tu ressens ça ?”
Clara soupira doucement avant de répondre.
Clara : “Toujours. Depuis que je suis enfant, je crois. J’ai toujours été… différente. Trop émotive, trop sensible. Et ça n’a fait que s’empirer avec le temps. Aujourd’hui, je ne me sens plus à ma place nulle part.”
Elle se mordit la lèvre en relisant son message avant de l’envoyer. C’était plus que ce qu’elle partageait d’habitude. Mais quelque chose dans les mots d’Anthony la poussait à se dévoiler davantage.
La réponse ne tarda pas.
Anthony : “Je comprends. Moi aussi, je me suis toujours senti en dehors. Comme si le monde avait avancé sans moi. Chaque fois que je m’accroche à quelque chose, ça me glisse entre les doigts.”
Ces mots résonnèrent en Clara comme un choc. Elle s’y reconnaissait tellement. Son cœur battit un peu plus vite. Cette fois, ce n’était plus un simple échange entre deux inconnus. Il y avait une connexion qui se tissait dans cette conversation. Quelque chose de plus profond, de plus sombre aussi.
Clara : “C’est exactement ça. On essaie de trouver quelque chose de stable, mais rien ne reste. Comme si on était condamnés à ne jamais appartenir.”
Elle envoya le message et, presque immédiatement, la réponse apparut.
Anthony : “Peut-être que certaines personnes sont faites pour être en dehors. Pas parce qu’elles sont faibles, mais parce qu’elles voient ce que les autres ne voient pas. Peut-être que c’est nous qui sommes différents, pas le monde.”
Clara resta silencieuse un instant, fixant les mots sur son écran. Différents. Oui, c’était ce qu’elle avait toujours ressenti, mais jamais personne ne l’avait formulé ainsi. Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette idée. Peut-être qu’ils étaient, en effet, différents, mais peut-être que ce n’était pas une malédiction. Peut-être que c’était autre chose.
Clara : “Peut-être… Mais ça n’enlève pas la solitude.”
Anthony : “Non. Ça, ça reste. La solitude… elle est toujours là. Mais parfois, on trouve quelqu’un qui comprend cette solitude. Et c’est un peu moins lourd à porter.”
Clara sentit une chaleur étrange l’envahir en lisant ces mots. Il ne parlait pas de promesses vides, de réconforts éphémères. Il parlait de la vérité. De cette solitude qui ne disparaissait jamais vraiment, mais qui pouvait, peut-être, être partagée. Elle se laissa tomber contre son oreiller, un demi-sourire sur les lèvres. Ce n’était que des mots sur un écran, mais pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sentait plus complètement seule.
Les jours suivants se confondirent dans un rythme étrange, presque familier, fait d’échanges nocturnes entre Clara et Anthony. Chaque nuit, ils se retrouvaient sur l’application, non pas par hasard mais par un besoin presque viscéral de continuer cette conversation qui les reliait de plus en plus. L’étrange confort qu’ils éprouvaient en se parlant devenait comme une obsession, un rituel auquel ils ne pouvaient plus échapper.
Clara était plus vulnérable dans ces moments-là qu’elle ne l’avait jamais été avec quiconque. À travers les mots d’Anthony, elle se découvrait. Sa noirceur, sa souffrance, toutes ces parties d’elle qu’elle avait toujours dissimulées derrière des sourires ou des silences étaient désormais mises à nu. Mais au lieu de se sentir jugée ou repoussée, elle se sentait acceptée. Anthony semblait comprendre chaque nuance de ses émotions, comme s’il l’avait déjà traversée lui-même.
Clara : “Parfois, j’ai l’impression que je me noie. Mais pas dans de l’eau. C’est plus sombre, plus épais. Comme si je me noyais dans mon propre esprit, dans mes propres pensées.”
Elle envoya le message et fixa l’écran. Cette métaphore, elle l’avait longtemps gardée pour elle. Il lui semblait que personne ne pouvait comprendre cette sensation d’être étouffée par ses propres pensées, par son propre esprit. Mais avec Anthony, elle osait dire ce qu’elle n’avait jamais partagé auparavant.
Quelques instants plus tard, la réponse d’Anthony apparut.
Anthony : “Je connais ça. Comme si chaque pensée, chaque émotion se transformait en poids qui t’écrase un peu plus. Et tu veux te débattre, mais plus tu luttes, plus tu t’enfonces.”
Ces mots frappèrent Clara avec une intensité presque douloureuse. Oui, il comprenait. Il ne faisait pas semblant de compatir comme les autres. Il vivait ce qu’elle vivait, et cette simple idée créait une connexion encore plus profonde entre eux.
Clara sourit, un sourire rare, sincère, bien qu’un peu triste. Elle se demanda à quoi ressemblait Anthony. Ils ne s’étaient jamais envoyés de photos, préférant rester dans cette bulle de mots et d’idées. Une partie d’elle était curieuse, mais une autre appréciait ce mystère. Cette connexion était pure, sans jugement, sans apparences à gérer.
Clara : “Tu arrives à te battre contre ça ? À ne pas te laisser complètement submerger ?”
Il y eut une pause avant qu’il ne réponde. L’écran resta noir pendant de longues secondes, comme si Anthony pesait chaque mot avant de les livrer.
Anthony : “Parfois, oui. Mais la plupart du temps, je perds la bataille. Quand je me sens submergé, je trouve d’autres moyens de reprendre le contrôle. Ça ne marche pas toujours… mais c’est tout ce que j’ai.”
Clara se mordilla la lèvre. Elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire. Ce besoin de reprendre le contrôle, de trouver des moyens de ne plus se sentir impuissante. Pour elle, cela s’était traduit par ses actes, ses rituels morbides. Ses victimes n’étaient pas choisies au hasard ; elles représentaient toutes une facette de la domination qu’elle avait perdue à un moment donné. Mais Anthony ne pouvait pas savoir cela. Du moins, pas encore.
Cependant, dans ses réponses, Clara sentait qu’Anthony partageait quelque chose de semblable. Il ne parlait pas de manière explicite, mais elle pouvait lire entre les lignes. Il y avait en lui une noirceur, une violence latente qu’il ne parvenait pas toujours à contenir. Et étrangement, cela ne l’effrayait pas. Au contraire, cela la fascinait.
Les échanges entre eux prenaient un tournant plus intime. Clara se surprenait à attendre chaque message avec une impatience qu’elle ne reconnaissait pas. La solitude qui l’avait accompagnée toute sa vie semblait s’estomper, remplacée par quelque chose de plus intense, de plus complexe. Une attirance. Pas seulement physique — bien qu’elle soit curieuse de savoir à quoi il ressemblait — mais une attirance plus profonde, presque instinctive.
Un soir, alors qu’ils discutaient comme à leur habitude, la conversation prit une tournure plus légère. Ils plaisantaient sur le fait que leurs pensées les poussaient parfois à des comportements étranges, presque incompréhensibles pour les autres.
Clara : “Je me suis surprise à vouloir… faire des choses complètement folles. Parfois, je me demande si je suis la seule à penser à ça.”
Anthony : “Comme quoi ?”
Clara hésita, son doigt suspendu au-dessus de l’écran. Elle se demandait si elle devait aller plus loin, si elle devait lui en dire plus sur ce côté d’elle qu’elle avait toujours gardé secret. Puis, dans un élan d’audace, elle écrivit :
Clara : “Parfois, j’ai envie de… prendre quelque chose aux gens. Comme si c’était un moyen de les posséder. Un petit bout d’eux qui me rappellerait que j’ai encore du contrôle.”
Elle envoya le message avant de pouvoir changer d’avis. Son cœur battait la chamade. C’était la première fois qu’elle s’ouvrait autant sur cette part sombre d’elle-même. Elle attendit nerveusement la réponse d’Anthony, craignant qu’il ne comprenne pas, qu’il prenne peur.
Quelques secondes plus tard, son téléphone vibra.
Anthony : “Je vois exactement ce que tu veux dire. Moi aussi, j’ai ce besoin de posséder une partie des gens. C’est comme une preuve que je suis toujours là, que je ne suis pas invisible.”
Clara resta immobile, son téléphone entre les mains, les yeux écarquillés. Il comprenait. Il comprenait vraiment. Ce besoin de prendre quelque chose des autres, ce besoin de prouver son existence à travers leurs failles. Elle n’était pas seule. Lui aussi, il portait cette ombre en lui.
Clara : “C’est étrange, non ? Ce besoin de contrôle… Comme si ça nous aidait à ne pas nous perdre complètement.”
Anthony : “Ouais. C’est étrange. Mais d’une certaine manière, ça fait du bien de savoir qu’on n’est pas seul à ressentir ça.”
Ils restèrent silencieux pendant quelques instants, chacun de leur côté, en réfléchissant aux implications de ces mots. Pour la première fois depuis longtemps, Clara ne se sentait plus complètement isolée dans sa folie. Anthony était là, avec elle, dans cette obscurité partagée. Ils étaient liés par quelque chose de plus fort que la simple solitude, quelque chose de plus profond que la simple attirance.
Leur relation, bien que naissante, prenait déjà des allures de danger, un jeu d’équilibre entre la passion et la noirceur. Ils ne le savaient pas encore, mais ce lien allait les conduire sur des chemins qu’aucun d’eux n’aurait pu anticiper.
Leur relation évoluait, presque malgré eux, au fil des nuits partagées derrière des écrans lumineux. Mais l’écran du téléphone ne leur suffisait plus. Les messages, aussi sincères et intimes soient-ils, commençaient à devenir une barrière. Chaque mot tapé était comme un voile entre eux, un filtre qui atténuait l’intensité de ce qu’ils ressentaient. Anthony, fidèle à son désir d’établir un lien plus tangible, finit par proposer ce qui flottait entre eux depuis des jours sans être nommé.
Anthony : “Et si on parlait vraiment ? Par téléphone. Ça serait… différent. Plus réel, non ?”
Clara, allongée sur son lit, resta un instant figée devant ce message. Une tension sourde monta en elle, un mélange d’excitation et d’appréhension. Elle n’avait jamais poussé une relation aussi loin sur cette application. Leurs conversations avaient déjà atteint une profondeur qu’elle n’avait jamais connue avec qui que ce soit. Mais sa voix ? Sa voix serait comme un passage vers une intimité plus réelle, plus dangereuse. Pourtant, une partie d’elle brûlait d’envie d’entendre cette voix qu’elle imaginait grave, chaude, enveloppante.
Elle hésita. Son besoin de contrôler chaque aspect de sa vie resurgissait. Clara ne voulait pas se dévoiler totalement, pas encore. Elle ressentait le besoin viscéral de se protéger, même si une grande part d’elle-même était déjà irrémédiablement attirée vers lui. Elle respira profondément avant de répondre.
Clara : “D’accord. Mais je veux que ce soit en numéro privé. Je… préfère garder une certaine discrétion.”
Anthony ne parut pas surpris par sa demande. Il devinait déjà que Clara n’était pas du genre à tout offrir d’un coup. Elle était une énigme, une boîte de Pandore qu’il pressentait devoir ouvrir petit à petit. Et cela ne faisait qu’attiser davantage son désir de la comprendre, de la connaître au plus profond de ses ténèbres.
Quelques minutes plus tard, après avoir échangé leurs accords, Clara appuya sur le bouton d’appel, la main légèrement tremblante. Le téléphone sonna, une, deux fois, puis elle entendit un clic. Sa voix.
“Allô ?”
Le simple timbre de sa voix la frappa comme un coup de tonnerre. Grave, légèrement rauque, elle résonna dans son oreille comme une caresse. Un frisson dévala son échine, rapide et intense, la clouant sur place. Il y avait quelque chose de magnétique, presque sensuel, dans cette voix qu’elle n’avait pas anticipé. Ses yeux se fermèrent instinctivement, chaque syllabe se transformant en une vague de chaleur qui parcourait son corps.
Clara prit une grande inspiration, tentant de contrôler l’accélération de son cœur. Elle se força à répondre, mais sa voix, pourtant habituée à jouer des rôles, sembla plus fragile qu’elle ne l’aurait voulu.
“Oui, je suis là.”
Un silence s’installa, lourd de sous-entendus. Ni l’un ni l’autre ne savait exactement quoi dire, mais il y avait dans ce silence une intensité palpable. C’était comme si leurs mots ne suffisaient plus, comme si cette simple connexion vocale transportait déjà tout ce qu’ils avaient partagé dans leurs échanges écrits, mais amplifié.
Anthony fut le premier à briser le silence, et son ton, bien que simple, semblait porter un poids presque charnel.
“Je suis content que tu aies accepté. J’avais hâte d’entendre ta voix.”
Clara se mordit la lèvre. Elle n’avait jamais pensé que quelque chose d’aussi simple que cette phrase pourrait la troubler autant. Sa voix, la façon dont il parlait, le rythme de ses mots… C’était différent de tout ce qu’elle avait connu. Chaque mot semblait caresser sa peau, pénétrer au-delà de ses défenses. Elle sentit une chaleur monter en elle, une excitation douce mais lancinante qu’elle n’avait jamais vraiment expérimentée.
“Moi aussi,” murmura-t-elle. “Ta voix… est différente de ce que j’imaginais.”
Anthony laissa échapper un léger rire, un son grave qui fit vibrer l’intérieur de Clara. “Différente, comment ?”
Elle ferma les yeux, cherchant ses mots. “Elle est… apaisante, mais en même temps, elle me donne des frissons.”
Elle s’enfonça un peu plus dans ses draps, son corps réagissant à cette simple confession. C’était une chose étrange pour elle d’admettre à voix haute qu’il provoquait en elle des sensations aussi profondes. Mais dans cette obscurité, dans la sécurité de cet appel anonyme, elle pouvait se permettre d’être vulnérable. Ce qu’elle ressentait était trop puissant pour être ignoré.
Anthony ne répondit pas immédiatement, mais Clara pouvait presque entendre son sourire à travers le téléphone. Un sourire qu’elle n’avait jamais vu, mais qu’elle pouvait deviner à travers chaque souffle, chaque pause qu’il prenait. Ils étaient encore des inconnus l’un pour l’autre dans un sens, mais il y avait entre eux une intimité qu’aucune rencontre physique ne pourrait reproduire.
“Tu me fais le même effet,” finit-il par dire, sa voix légèrement plus basse, plus intime. “C’est étrange… je te connais à peine, mais je ressens quelque chose. Comme si… tu étais différente des autres. Plus réelle.”
Clara sentit une nouvelle vague d’émotions monter en elle. Plus réelle. C’était précisément ce qu’elle avait toujours cherché. Être vue. Être perçue au-delà des apparences. Avec lui, à cet instant précis, elle n’était pas une image, pas un masque. Elle était Clara, avec toute sa fragilité, ses ténèbres, et cette soif de contrôle qui la définissait. Et il semblait l’accepter, l’embrasser même.
“Je ressens la même chose,” murmura-t-elle, ses mots presque perdus dans le souffle de la nuit. “Je ne comprends pas vraiment pourquoi, mais… j’ai l’impression que toi, tu comprends ce que je suis.”
Anthony resta silencieux pendant quelques secondes, et quand il parla à nouveau, il y avait une gravité dans sa voix qui la fit frissonner une fois de plus.
“Je te comprends, Clara. Je ne peux pas tout expliquer non plus, mais je le sens. C’est comme si… on partageait quelque chose de plus sombre, de plus profond. Une part de nous que personne d’autre ne peut voir.”
Elle se mordit la lèvre, sentant cette tension s’accumuler entre eux. Il avait raison. Elle le sentait, au plus profond d’elle-même. Ils étaient liés par cette part d’obscurité qu’ils avaient tous deux cultivée en silence. Des pensées, des pulsions que le reste du monde aurait rejetées, mais qu’eux comprenaient parfaitement.
Leur conversation continua, et au fur et à mesure, leurs mots devinrent plus intimes, plus chargés de sous-entendus. Il ne s’agissait plus simplement de souffrances partagées ou de solitudes avouées. Il y avait désormais une sensualité latente dans chacun de leurs échanges, comme si la simple idée de l’autre suffisait à faire naître des frissons sur leurs peaux.
Anthony évoquait des moments de sa vie, des instants où il s’était senti invisible, et chaque fois que Clara l’écoutait, elle se rapprochait un peu plus de lui. Elle s’imaginait à ses côtés, sentant la chaleur de son corps imposant contre le sien, sentant cette force qu’elle devinait à travers sa voix. Et bien que ces pensées lui paraissaient presque interdites, elle ne pouvait s’empêcher de s’y abandonner.
“Je me demande à quoi tu ressembles, maintenant,” souffla-t-il doucement, comme une confession intime.
Clara sourit légèrement, les paupières mi-closes. Elle avait refusé de lui envoyer une photo, préférant conserver ce mystère, cette distance nécessaire. Mais elle sentait, à travers ses paroles, qu’il imaginait tout de même son visage, son corps, et que cette idée l’obsédait tout autant qu’elle.
“Peut-être qu’un jour, tu sauras,” répondit-elle, sa voix douce mais teintée d’une promesse. “Mais pour l’instant… je préfère que tu imagines.”
Le silence qui suivit était presque palpable, chargé de tension et d’une sensualité non dite. Ils étaient des inconnus qui, dans cet instant suspendu, partageaient plus que la plupart des amants. Il y avait entre eux une intimité dangereuse, une passion naissante mêlée de cette noirceur qui les définissait tous les deux.
Clara sentit son cœur s’emballer encore une fois. Elle savait que cet échange, cette connexion, était en train de devenir bien plus que ce qu’elle avait prévu. Et bien qu’elle ne l’admettrait jamais à voix haute, elle était prête à s’abandonner à cette spirale, à suivre cette attraction jusque dans les profondeurs.
Elle se mordilla la lèvre une dernière fois, ses pensées emplies de lui.