Le chant des grillons
Cher journal,
Aujourd’hui je me suis décidée, je l’ai fait, j’ai accepté l’invitation de mon amie à venir passer deux semaines d’été avec elle et son mari dans leur maison, au nord de l’Italie. J’ai beaucoup hésité, mais face à l’alternative de rester seule à Paris j’ai rassemblé mon courage et bouclé ma valise pour mettre le cap sur le petit village de Laghetto, en banlieue de Milan.
Je suis partie tôt ce matin en écoutant de la musique italienne, mes longs cheveux s’échappant parfois de la fenêtre ouverte, hésitant plusieurs fois à faire demi-tour car je ne connaissais pas Flavia et Ruben depuis si longtemps que cela. Ai-je pris suffisant de vêtements ? Mon choix s’est limité aux maillots de bain et sous-vêtements les plus simples et sages possibles, n’ayant aucune raison d’être belle en présence de mes amis. Tant pis, trop tard pour changer d’avis.
Juillet est déjà chaud mais pas encore caniculaire, aussi suis-je arrivée vers midi sous un soleil agréable et une légère brise. La maison de Flavia se trouve sur les hauteurs de la ville, copropriété d’un immense domaine ceint de hauts murs et surveillé par les gardes blasés d’une entreprise de sécurité. Une seule entrée, un portail en fer forgé à l’ouverture silencieuse, quelques caméras pour faire bonne mesure, et les roues de ma voiture ont crissé sur le gravier blanc slalomant jusqu’à ma destination.
J’ai eu le temps de croiser d’autres bâtisses, parfois démesurées, parfois minuscules, toutes appartenant à la trentaine de copropriétaires qui vivaient, de manière permanente ou pendant les vacances, sur ce domaine privé. Le vert était partout. Des arbres, des buissons, des haies, des rosiers soigneusement entretenus embaumant l’air d’été.
Ils m’attendaient devant leur propre voiture, garée sous un magnolia. Flavia était belle, simple et éclatante, à l’italienne, et me gratifia d’une accolade chaleureuse et sincère. Ruben m’a souri, hésitant avec une poignée de main, pour finir par m’enlacer brièvement à son tour. Le geste m’a surprise, je pense même avoir rougi. Son après-rasage est resté longtemps collé à moi.
Je me suis installée dans une chambre d’amis, au tout dernier des deux étages. Mes deux hôtes dorment au premier, salon et cuisine se trouvent au rez de chaussé. Nous avons ensuite pris l’apéro sous un grand parasol blanc et Ruben n’a pas arrêté de me regarder en biais, un discret sourire aux lèvres. J’étais quand même un peu gênée, mais Flavia semble n’avoir rien remarqué.
Je crois que je lui plais. Ou alors il est simplement content que je sois là. Est-ce qu’il me plaît à moi, journal ? Un peu. Espagnol du sud, un regard profond et joueur, un tatouage sur le mollet que je n’ai pas encore réussi à déchiffrer. Mais il s’agit du mari de mon amie, il est donc hors de questions que je m’emballe.
Le reste de la journée fut plutôt calme.
Le domaine possède une grande piscine en forme de L, nichée à l’ombre de deux gigantesques chênes centenaire. Transats et parasols sont à la disposition de tous les copropriétaires et la baignade est surveillée par un saisonnier. Un étudiant, probablement , à peine dans sa vingtaine et qui m’a longuement regardée alors que je retirais ma petite robe d’été en lin pour aller nager. J’ai sentis ses yeux sur ma poitrine, avec le sentiment qu’il tentait de voir à travers mon bikini noir. Son intérêt était flatteur, bien qu’un peu trop insistant.
Après quelques longueurs pour réveiller mes muscles, je suis sortie de l’eau et me suis dirigée vers le poste de surveillance de mon jeune admirateur, mon regard teinté d’insolence, avant d’être amusée de la surprise que j’ai pu lire dans le sien. Je lui ai demandé avec gentillesse son prénom, Hugo, après quoi il m’a demandé en bredouillant le mien. Nil, j’ai simplement répondu, car Niloufar est difficile à comprendre et à prononcer pour quinconce n’est pas de culture persane. Il fut ravi d’apprendre que j’étais iranienne, et j’obtins confirmation qu’il était bien étudiant, en économie. Nous nous sommes enfin poliment salués et je mets ma main à couper que ses yeux sont restés fixés sur mes fesses durant tout le trajet jusqu’à mon transat.
Puis j’ai dîné avec mes amis à la lueur des flambeaux, aux pieds de la maison. Des spaghettis aux olives et à l’origan. Simple et efficace, à l’italienne, encore une fois. Au milieu du repas, Flavia s’est levée pour remplir la carafe d’eau. Alors qu’elle passait dans mon dos, sa main s’est posée sur mon épaule, avant que ses doigts ne descendent légèrement dans mon cou, presque jusqu’au décolleté de ma robe. Un geste fugace qui n’a pas échappé à Ruben et ses yeux dans lesquels dansaient des flammes. Je suis restée interdite, comme électrisée, ma fourchette figée quelque part entre mon assiette et mes lèvres.
Que voulait-elle me dire, mon cher journal ? Était-ce simplement un comportement d’Italienne, tactile et amical ? Et que penser de Ruben et de la gourmandise que je crois lire dans ses yeux ? Je plais aux hommes mais n’ai pas l’habitude d’être courtisée, mon éducation et ma culture ont fait de moi une personne avant tout pudique, réservée. Je n’ai pourtant pas pu m’empêcher de trouver le contact des doigts de Flavia agréable.
J’y ai pensé jusqu’au moment de leur souhaiter bonne nuit. Flavia m’a embrassé la joue, apportant avec elle une odeur de dentifrice tandis que les mots de Ruben ont été accompagnés d’un serrement de mon avant-bras. J’ai cru un instant que sa main allait déraper elle aussi, sauter de mon coude à mes hanches, à mon ventre, mais son geste est resté simple, éphémère. Il m’a pourtant troublée.
Je suis maintenant dans mon lit, cher journal, incapable de trouver le sommeil. Les grillons chantent à travers la fenêtre ouverte, l’air est délicieusement frais mais j’ai chaud, très chaud, car un étage plus bas, j’entends Ruben et Flavia faire l’amour sans retenue aucune, et les gémissements de mon amie en rythme avec les coups sourds du mobilier contre le mur me remplissent de honte mais aussi d’un désir brûlant et insupportable teinté de beaucoup, beaucoup de culpabilité.
Cela fait très longtemps que je n’ai pas été intime avec un homme.