Ce "ils" dont tout le monde parle

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Summary

Ce « ils » dont tout le monde parle est une courte nouvelle que je vous propose de partager, dans l’espoir d’alimenter débats et réflexions en vue des prochaines élections.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

Nouvelle complète

L’indignation et l’engagement n’ont jamais trop été mon fort. J’appartenais à la majorité silencieuse, celle qui exprime ses frustrations devant les chaines d’information en continu. Lors de la campagne présidentielle, le slogan du parti du changement revenait sans cesse : « ils nous prennent tout ! ». J’avoue l’avoir trouvé séduisant…

Ce « ils » — opaque selon l’opposition — avait fait l’objet de discussions animées avec mes collègues. Certains évoquaient les francs-maçons, les chiens errants ; d’autres dénonçaient tour à tour les riches, puis les pauvres… Quant à moi, plus prosaïque, je pensais que si l’on s’attaquait à ceux qui nous prenaient tout, peut-être qu’il y en aurait plus pour moi, qui méritais sans aucun doute une augmentation. C’est ainsi que je glissai dans l’urne un bulletin en faveur du parti du changement et contribuai à son avènement au pouvoir.

Le coup de balai promis fut immédiat ! La nouvelle direction de la DGSI procéda à l’arrestation de personnalités médiatiques de premier plan : Adrien Quatennens, Isabelle Huppert, Julie Lescaut… Sur quels critères, me direz-vous ? Peut-être que cela vous a sauté aux yeux, mais moi, je mis du temps à comprendre : c’était des roux. D’ailleurs, je fus un peu déçu, car il me semblait bien que je n’avais rien contre ces gens-là. Mais une riche propagande à laquelle il devint difficile d’échapper m’apporta quelques réponses sur leur supposée nature nuisible… Je me laissai ainsi mollement convaincre et, peut-être pour ne m’attirer les foudres de personne, j’appris quelques blagues anti-roux que je récitais mécaniquement à des collègues hilares devant la machine à café.

Après l’arrestation de plusieurs célébrités, la police du Parti s’en prit vite au commun des mortels, faisant irruption sur le pas d’une porte, dans un restaurant, ou encore dans le tramway. Certains matins, alors que je me rendais au travail, ils stoppaient le convoi et surgissaient dans les wagons pour inspecter les papiers et les cheveux de chaque individu, à la recherche d’éventuelles colorations — aujourd’hui interdites, mais toujours pratiquées par quelques coiffeurs clandestins. Une ou deux fois, je les vis embarquer un pauvre type qui hurlait être blond vénitien, prenant à partie les autres passagers ; mais tous, on se taisait. Cette police, c’était pas des tendres !

Je regrettais à présent d’avoir voté sans trop réfléchir, d’autant plus que la situation ne cessait d’empirer : inflation galopante, baisse du pouvoir d’achat, augmentation de la TVA… Les roux ayant maintenant tous été raflés, je commençais à douter de leur culpabilité. Je me gardais néanmoins, par prudence, de partager ces réflexions. Tous complices, même par inaction, nous étions devenus ennemis, et je ne tenais pas à être dénoncé, comme le furent les rares individus qui osèrent émettre des réserves sur le nouveau régime.

Dans cette ambiance délétère, je m’isolai autant que possible, délaissant les actualités dictées par le Parti. Pour autant, mon malaise s’intensifiait de jour en jour, dans le tramway notamment, tandis que nous étions collés les uns aux autres, soupçonneux et suants. Un matin, je ressentis un trouble plus violent que d’ordinaire, lorsqu’un enfant — vite rabroué par sa mère — me pointa du doigt, contribuant par ce geste à faire le vide autour de ma personne. Il me sembla à cet instant que je puais, paria, je n’étais plus des leurs… Aussi, quand la police du Parti s’invita dans le wagon, il était implicitement convenu que c’était pour moi. Tremblant, je dévoilai mes papiers, révélai de vieilles photos venues attester de ma non-rousseur, crachai quelques insanités à l’intention de ces nuisibles ! Mais ce fut inutile. Ils traquaient à présent les intellectuels anti-régime, dont le point commun était de porter des lunettes. Mes lourdes montures furent confisquées — une preuve à charge qui me conduirait fissa au terminus ! Un euphémisme qu’aucun passager ne se permit de relever, mais pouvais-je leur en vouloir ?

Nous étions tous devenus des bêtes, certaines carnassières, aux ordres du Parti, d’autres bientôt promises à l’abattoir. Et je ressentais maintenant une forme d’amertume, typique de la compréhension tardive, car je prenais conscience que la révolte est un combat de chaque instant, le seul instinct qui vaille, propre à annihiler la moindre graine des régimes autoritaires dont les racines s’ancrent toujours, si l’on n’y prend pas garde, au plus profond de l’obscurité.