Chapitre 1
Je me réveille en sursaut, assommée par le hurlement strident de mon réveil. Dans la précipitation, je cogne ma tête contre le plafond mansardé, encore une fois. Ouvrant péniblement les yeux, je frappe violemment l’appareil pour le faire taire, tout en marmonnant des insultes à l’adresse du plafond qui, évidemment, n’a pas pris de hauteur pendant la nuit.
« Encore une journée où ma survie tiendra du miracle », grommelé-je en repoussant la couette.
Mon studio d’une pièce et demie — un endroit à la croisée des chemins entre une chambre, un salon, une cuisine et une salle de bain — est dans un état précaire. Et je ne parle pas que de l’agencement. Cela fait deux mois que je n’ai pas payé le loyer, et Mme Doft, ma logeuse, ne se gêne jamais pour me le rappeler. Je sais qu’elle pourrait me jeter à la rue à tout moment, et je suis à court d’arguments pour la calmer.
Mon regard tombe sur l’écran du réveil. 9h30. Les rayons du soleil filtrent à travers mes volets et viennent m’éblouir, ajoutant à ma mauvaise humeur. Aujourd’hui, j’ai encore un entretien d’embauche. Un énième. Cette fois, pour un poste de barista que je n’obtiendrai probablement pas. De toute façon, ce n’est pas comme si j’étais passionnée par l’idée de servir des cafés à des inconnus. Mais franchement, qui a encore le luxe de choisir son emploi ?
La raison de mes échecs est toujours la même. Si les recruteurs n’osent pas la dire ouvertement, elle reste évidente : mon casier judiciaire. Une liste bien remplie, résultat de « quelques erreurs de jeunesse » qui m’ont valu un séjour en prison. Pourtant, il me faut absolument ce poste. Cela fait quatre mois que je suis sortie de maison de redressement, et depuis, la seule opportunité que j’ai eue a tourné au fiasco.
Un travail comme baby-sitter, dans une famille riche. Tout se passait bien, jusqu’à ce que mon ex-patronne m’accuse injustement d’avoir volé ses boucles d’oreilles. Je revois encore son regard glacial quand elle m’a lancé cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête :
« Un rat de prison reste un rat, même dehors. »
Résultat ? Pas de lettre de recommandation. Pire, je suis fichée dans tout le secteur du baby-sitting. Alors oui, cet emploi de barista est mon dernier espoir. Sans ça, c’est la rue, avec ses dangers bien réels ici, à Brooklyn.
Après un long moment à rassembler mes forces sous ma couette, je me décide enfin à me lever. Direction la salle de bain pour une tentative de « ravalement de façade ». Dans la douche, la lutte commence. Le pommeau, fixé trop bas, m’oblige à contorsionner mon dos pour me laver les cheveux. Merci, scoliose précoce. Et pour couronner le tout, l’eau chaude dure exactement six minutes. Selon Mme Doft, « c’est largement suffisant pour se laver intégralement, y compris les cheveux ». Sans commentaire.
Je termine donc cette douche expéditive en frissonnant et en pestant. Ensuite, maquillage express. Avec le peu de produits qu’il me reste, c’est plus un exercice d’optimisme qu’une réelle mise en beauté.
Enfin prête, je sors précipitamment, déterminée à affronter cette nouvelle journée. Dehors, la saison automnale est bien installée. Autant dire que, malgré la présence timide du soleil, le froid mordant est impossible à ignorer. Je déteste Brooklyn. Ce quartier ressemble à un repaire de malfrats, prêts à bondir au moindre bout de peau qui dépasse de vos vêtements.
Je rêve d’une vie à l’opposé de tout ça. Un penthouse luxueux dans un quartier chic de New York, un dressing rempli de haute couture, et du personnel pour s’occuper de la moindre tâche domestique. Une existence où chaque jour serait synonyme de plaisir, sans jamais avoir à me soucier du lendemain. Peut-être que ce sont justement ces rêves d’opulence qui m’ont poussée sur le mauvais chemin, jusqu’à finir derrière les barreaux.
Cinq ans. Cinq longues années à purger ma peine. Une année en maison de redressement, deux ans dans un centre de détention pour mineurs, et trois ans en prison. Cinq années enfermée, privée de liberté. Aujourd’hui, je suis dehors, mais parfois je me demande : est-ce que je suis vraiment libre ?
-Flash back-
La lumière du soleil me frappe en plein visage dès que je franchis la porte principale. Pas la lumière filtrée par des barreaux ou celle des néons blafards des couloirs de la prison. Non, une vraie lumière, vivante, vibrante, écrasante. Je plisse les yeux, presque aveuglée. Je n’ai pas ressenti une telle chaleur depuis cinq ans.
Je reste plantée là, sur le seuil, à respirer l’air libre. Il sent étrange. Trop frais, trop pur. Je le goûte sur ma langue comme si c’était quelque chose que je devais réapprendre. Derrière moi, la porte métallique se referme avec un bruit sourd, final. Et devant moi... le monde. Je ne me souviens plus vraiment de ce qu’il est censé être.
Les sons me frappent ensuite : des voitures qui klaxonnent, des rires d’enfants au loin, des oiseaux qui chantent. Des sons si banals pour les autres, mais pour moi, ils semblent trop forts, presque agressifs. Pendant un instant, je veux juste retourner à l’intérieur, là où tout était prévisible, où chaque bruit avait un sens, un horaire, une raison.
Je regarde mes mains. Je suis libre. Du moins, physiquement. Mais dans ma tête, tout est flou. Qui suis-je maintenant ? Que vais-je faire ?
Les gens autour de moi passent sans me regarder. J’ai envie de crier : « Regardez-moi ! Je viens de revenir d’un autre monde ! » Mais à quoi bon ? Pour eux, je suis juste une silhouette de plus dans cette rue. Personne ne sait que mes poches sont vides, que je n’ai nulle part où aller, que mon casier judiciaire me collera à la peau comme une seconde prison.
Je croise mon reflet dans une vitrine. Je ne me reconnais pas. Mes vêtements sont ceux qu’on m’a rendus : un jean élimé et une chemise trop grande, démodée depuis des années. Mon visage est marqué par le temps, la fatigue, les nuits passées à penser à ce jour précis. Et maintenant qu’il est là, je ne sais pas quoi en faire.
Le monde a changé. Tout est rapide. Les gens tapotent frénétiquement sur leurs téléphones, parlent à des oreillettes. Les voitures semblent plus modernes, les publicités criardes et lumineuses, avec des visages que je ne connais pas. Cinq ans, et j’ai l’impression que c’est un siècle.
Je marche, les pieds lourds, sans savoir où aller. Chaque pas me semble surveillé, comme si les regards des passants savaient. “C’est elle, l’ex-taularde”, pensent-ils sûrement, même s’ils n’en ont aucune idée. Je m’arrête à un café, hésite à entrer. Le menu est écrit sur un écran. Trop compliqué. Trop cher.
-Fin du flesh Back-
C’était il y a quatre mois, mais je m’en souviens comme si c’était hier. Le pire, ce n’est pas de ne pas savoir quoi faire. C’est ce vide, ce silence intérieur qui m’envahit à chaque instant. Pendant cinq longues années, tout ce que je voulais, c’était sortir, retrouver la liberté. Mais maintenant que je suis là, je réalise que sortir ne suffit pas...
Rien n’a changé depuis. Je suis toujours bloquée devant cette porte invisible, infranchissable, qui m’empêche d’avancer. Vivre comme si je n’étais jamais partie, essayer de me reconstruire, avancer à mon rythme... tout cela sonne faux.
Chaque semaine, je dois rencontrer mon agent de probation, Abigail Garcia. Pendant un an, elle est censée évaluer ma capacité à me réinsérer dans la société. Son bureau est devenu une routine, un point fixe dans mon existence chaotique. Abigail est la seule personne avec qui je parle vraiment en ce moment.
Avant la prison, j’étais une personne sociable, pleine de vie. Sans vouloir me vanter, j’étais populaire, autant auprès des filles que des garçons. Mais aujourd’hui, tout est différent. Je n’arrive plus à garder une relation.
La peur me ronge. J’ai peur qu’on découvre la vérité sur mon passé.
Malheureusement, je ne peux pas dissimuler mon passé peu reluisant à mes futurs employeurs. En descendant du métro, je remonte les marches, bien emmitouflée dans une écharpe en laine. Le froid mordant me pique le visage, mais je garde le cap, suivant la direction du café. Mon regard scrute chaque devanture de bâtiment jusqu’à ce que je le trouve : “The Hot Cof’“.
Aller, tu peux réussir ! Ce n’est qu’un simple job de barista, me répété-je pour me donner du courage. Je prends quelques secondes pour respirer profondément, calmer les battements frénétiques de mon cœur. Pas question de laisser ce travail me filer entre les doigts !
Et si jamais ils me recalent... Cette pensée s’infiltre malgré moi, mais je la repousse aussitôt. Non, je ne me laisserai pas abattre. Je suis prête à leur dire à quel point il est absurde de juger une personne uniquement sur ses antécédents. Chacun mérite une seconde chance, non ?








