Avant Prologue : L’écho du berceau
15 janvier 2023
Le vent hurle à travers les arbres dénudés, emportant avec lui l’humidité glacée d’une nuit d’hiver. Le bâtiment se dresse là, imposant et austère, éclairé par les lumières blafardes des lampadaires qui vacillent sous les assauts des bourrasques. L’hôpital Sainte-Margaret, autrefois un joyau de la région, n’est plus qu’une silhouette sombre parmi les ombres, une coquille vidée de sa gloire passée. Ses murs de briques grises semblent suinter l’histoire d’innombrables vies qu’il a accueillies, et parfois brisées.
À l’intérieur, les couloirs sont déserts, résonnant d’un silence pesant. Pas de cris, pas de pleurs, seulement le grincement lointain d’une porte mal huilée, comme un souffle venant d’un autre temps. L’air est lourd, chargé d’une odeur de désinfectant mêlée à une pointe métallique qui s’accroche aux narines. La lumière des néons, vacillante et froide, projette des ombres étranges sur les murs décrépis, où les fissures s’élancent comme des veines sombres.
Dans une pièce reculée, une femme est seule. Elle est assise sur un lit d’hôpital, les épaules voûtées, les bras repliés autour de son corps frêle comme si elle tente de se protéger d’un froid qu’elle seule ressent. Emma. Ses cheveux bruns, habituellement soignés, tombent en mèches désordonnées autour de son visage pâle. Ses yeux, rougis par des heures de larmes silencieuses, fixent un point dans l’obscurité, là où le mur se fond dans l’ombre. Elle n’a pas dormi. Pas vraiment. Chaque fois qu’elle ferme les yeux, le même cauchemar revient : un cri perçant, suivi d’un silence encore plus terrifiant.
Son corps porte encore les traces de l’accouchement récent. Une douleur sourde persiste dans son ventre, comme une empreinte invisible d’un moment qu’elle n’arrive pas à accepter. On lui a dit que son bébé était mort-né. Ces mots, prononcés avec une froideur clinique, résonnent encore dans sa tête. Mais quelque chose en elle refuse d’y croire. C’est impossible. Elle l’a senti bouger, juste avant. Elle a entendu ce cri, ce petit souffle de vie. Ce n’était pas son imagination. Ce ne pouvait pas l’être.
Une infirmière est venue, plus tôt, avec un regard compatissant mais une voix mécanique. Elle a murmuré des mots d’apaisement, mais Emma a vu l’hésitation dans ses gestes, la façon dont ses doigts tremblaient légèrement en ajustant les draps. Et puis il y a cette porte, au fond du couloir, que l’on ouvre et referme discrètement, comme si elle cache quelque chose. Ou quelqu’un.
Le cœur d’Emma bat à un rythme désordonné. Elle a essayé de poser des questions, mais ses paroles sont accueillies par des regards froids ou des silences gênés. “Reposez-vous”, lui ont-ils dit, comme si la fatigue pouvait étouffer ses doutes. Mais le doute ne fait que grandir, comme une ombre rampante qui se glisse dans les coins de son esprit.
Elle se lève, vacillante, les jambes encore faibles. Ses pieds nus touchent le sol froid, la ramenant à la réalité. Elle s’approche lentement de la fenêtre. Dehors, la tempête fait rage, et les branches d’un vieux chêne griffent la vitre comme une main désespérée. Dans ce chaos naturel, Emma trouve un étrange écho à son propre désarroi.
Puis, elle l’entend. Ce cri. Faible, presque noyé dans le vent, mais suffisamment clair pour qu’elle se fige. Son souffle se coupe, et son cœur semble s’arrêter. Ce n’est pas une hallucination. Ce n’est pas dans sa tête. Le cri d’un nouveau-né.
Elle se retourne brusquement, les yeux fixant la porte de sa chambre. L’hôpital semble soudain encore plus silencieux, comme si tout retient son souffle. Elle fait un pas, puis un autre, attirée par une force qu’elle ne comprend pas. Le couloir est vide, mais l’écho du cri persiste dans son esprit, comme une lueur dans l’obscurité. Elle avance, ses pieds glissant parfois sur le carrelage glacé, ses mains frôlant les murs pour se stabiliser.
Au bout du couloir, cette porte. Celle qu’elle a remarquée plus tôt. Fermée, mais pas verrouillée. Emma pose une main tremblante sur la poignée, le métal froid mordant sa peau. Elle hésite une seconde, son cœur battant si fort qu’elle en a mal. Et puis, dans un mouvement presque instinctif, elle tourne la poignée.
La pièce est sombre, mais une faible lumière, venant d’une lampe oubliée dans un coin, dévoile des formes floues. Une table, des draps froissés, et un berceau vide. Emma s’approche, le souffle court. Le berceau porte encore l’empreinte d’un corps minuscule, comme si quelqu’un avait été là, il y a peu de temps. Sur le drap froissé, un petit bracelet rose est abandonné, si minuscule qu’il semble fragile. Elle le saisit avec des doigts tremblants. “M.B.” est gravé sur la bande plastique. Ses larmes coulent, silencieuses. C’est son bébé. Elle en est certaine.
Elle se redresse, ses yeux scrutant l’obscurité. “Mon bébé“, murmure-t-elle, sa voix brisée par l’émotion. Mais seule l’ombre lui répond. Pourtant, elle sait. Elle sait qu’il est encore en vie, quelque part dans cet hôpital. Et elle va le retrouver. Quoi qu’il en coûte.
Dehors, la tempête redouble d’intensité, comme si la nuit elle-même porte le poids de ce cri du silence.









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