Prisonniers Du Passé by VM_Olympe at Inkitt
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Prisonniers du passé

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Summary

Un deux trois quatre cinq. Inspire. Un deux trois quatre cinq. Expire. Depuis qu’elle a réchappé d’une tentative d’enlèvement dix-neuf ans plus tôt, Chenoa, jeune Cherokee de l’Oklahoma, se noie. Cet événement agit comme une ancre qui la retient dans le passé. Car sa sœur, elle, n’a pas réussi à se sauver et est toujours portée disparue. Est-elle vivante ? En danger ? Morte ? Chenoa lutte sous le tourment de ces questions. Sa détermination à trouver des réponses est une obsession qui pèse sur sa vie familiale et sentimentale. Sa rencontre avec Shayne, lui-aussi membre des Alcooliques Anonymes, lui apporte une bouffée d’air frais bienvenue. Pourtant, le jeune homme traîne de lourds traumas qui pourrait faire vaciller leur histoire naissante. Tous deux esclaves de leur passé, sauront-ils s’allier pour préserver leur futur ?

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Chenoa

Maman dit que quand j’ai peur, je dois respirer en comptant jusqu’à cinq. Un deux trois quatre cinq. J’inspire. Un deux trois quatre cinq. Je souffle. Un deux trois quatre cinq. Un deux trois quatre cinq. J’ai peur. J’ai peur. Un deux trois quatre cinq. J’ai peur !

L’automobile vibre autour de moi, m’arrachant un gémissement involontaire. Un autre véhicule vient de nous dépasser. Je dois rester discrète. Comme une petite souris. Dans le noir, il ne me voit pas. Il ne doit pas non plus m’entendre.

— C’est notre meilleure chance, Chenoa.

Ma grande sœur a tout juste murmuré, mais dans cet espace étroit, sa voix a résonné dans mes oreilles. Sa main attrape la mienne et la serre pour se donner du courage.

— Il a garé la voiture, reprend-elle. C’est le moment où jamais.

— J’ai peur Eno, confessé-je.

— Je sais. Un deux trois quatre cinq ?

Son pouce caresse le dos de ma paume. J’expire longuement et répète :

— Un deux trois quatre cinq.

Elle colle son épaule contre la mienne et m’embrasse sur la joue.

— Tu es courageuse, saloli. Assez pour que nous puissions nous échapper.

Ce surnom affectueux fait naître un semblant de sourire sur mes lèvres, mais il ne suffit pas à me faire oublier l’angoisse qui m’étreint.

— Il a mal refermé le coffre, continue Enola. On doit en profiter. Je vais relever la porte en grand et tu vas te précipiter dehors. Courir le plus vite et le plus loin possible pour demander de l’aide. Je serai juste derrière toi.

Mon cœur manque un battement.

— Et s’il est tout près ? S’il m’attrape ? Je ne veux pas qu’il me gifle à nouveau.

Mes yeux se noient. La terreur m’inonde. Un deux trois quatre cinq. J’aimerais me réveiller de ce cauchemar. Mais même si nous sommes la nuit, je ne suis pas en train de rêver. Je le sais, parce que je n’ai pas arrêté de me pincer depuis que le monsieur aux fleurs nous a enfermé dans son auto. Comment est-ce que la vie peut se transformer aussi vite ? Eno et moi, on jouait au jeu du totem dans la prairie quand il est arrivé. Il venait de Claremore au volant de sa Chevrolet. Il s’est arrêté à notre hauteur et est descendu, un bouquet de cyclamen à la main.

— Bonjour mesdemoiselles ! Que faites-vous ici toutes seules ?

Sa voix était chaleureuse, innocente ; son sourire éclatant et bienveillant. Enola et moi avons échangé un regard interrogatif face à cette situation inédite. Comme elle a deux ans de plus que moi, c’est elle qui a répondu.

— On joue en attendant le dîner.

— Et c’est pour bientôt ?

Elle a jeté un œil au soleil qui rasait l’horizon. À cette saison, il se couchait tôt.

— D’ici vingt à trente minutes.

Il a scanné les alentours avant de s’approcher et de lever son bouquet devant nos yeux. Il était magnifique, offrant des dégradés de couleurs roses et aubergines qu’on voyait peu par chez nous.

— Vous avez déjà vu des fleurs aussi belles ?

J’ai nié d’un mouvement de tête et ai avancé d’un pas.

— Leur parfum est tout aussi agréable. Vous voulez sentir ?

C’est ce qui nous a perdu. L’odeur du végétal nous a étourdies, peut-être même endormies, car quand j’ai repris connaissance, nous étions enfermées dans la voiture. Qui sait combien de temps s’est passé depuis ce moment ? Où pouvons-nous être ?

Comme si elle avait lu mes pensées, ma sœur entrouvre le coffre et observe par l’interstice.

— Nous sommes dans un centre-ville. La rue dans laquelle nous sommes n’a pas beaucoup d’éclairages. Il va falloir courir jusqu’au carrefour. Je pense qu’il y aura plus de gens.

Elle reporte son attention sur moi.

— Regarde-moi, Chenoa.

Je plonge mes yeux dans les siens.

— Tu peux le faire. Je crois en toi. Prête ?

J’acquiesce, mais n’en mène pas large. Aussitôt, elle donne un coup dans la portière qui s’ouvre en grand. J’escalade le rebord et saute à terre. Je ne prends pas le temps de reprendre mon souffle et me précipite le long du trottoir. Je ne suis pas assez rapide. M’a-t-il vu ? J’accélère à nouveau, créant une douleur aiguë dans mon ventre. Soudain, mon pied butte contre un caillou. Je m’étale au sol, ma joue gauche s’écrase sur le bitume. Le sang et la souffrance envahissent ma bouche. Je n’ai pas le temps de pleurer. Je dois me relever. Je me remets sur mes jambes et reprends ma course difficilement. Je ne vais pas assez vite. Il va me rattraper. Les larmes noient mes yeux, floutent le décor autour de moi.

Brusquement, ma fuite s’arrête. Je me cogne contre deux jambes apparues devant moi. Je lève mon visage pour voir à qui elles appartiennent. Mes yeux s’écarquillent. L’homme aux fleurs.


Mon réveil est rude. Ce cauchemar – ce souvenir – me hante depuis près de vingt ans. Il m’a pourtant laissé en paix ces derniers mois. Ça ne pouvait pas durer. Je déglutis difficilement et me tourne sur le dos. Ma sueur plaque le fin tissu de ma chemise de nuit contre ma peau. Au plafond, le ventilateur tourne en une danse hypnotique qui m’apporte une légère brise, guère suffisante pour soulager la chaleur intense d’une canicule de septembre dans l’Oklahoma. Mon climatiseur a bien choisi son moment pour me lâcher.

Un râle s’échappe de mes lèvres. Les images de mon rêve s’éternisent. Le souffle d’Enola sur mon visage. Son sourire avant que je me rue hors de la voiture. Les battements de mon cœur pendant ma course effrénée. Le goudron contre ma joue ; le sang dans ma bouche. Les jambes de celui qui m’avait rattrapé. Dieu merci, dans la réalité il ne s’agissait pas de mon ravisseur, mais d’un agent de police. Il avait eu l’air surpris par ma présence, mais avait pris le temps de m’écouter. Malheureusement, le temps qu’il me comprenne et me suive, la voiture et ma sœur avaient disparu. Je ne les ai jamais revus.

Une émotion insidieuse et épaisse éclot dans ma poitrine. Je dois me lever si je ne veux pas que le désespoir m’englue. Je ne peux pas le lui permettre. Pas à nouveau.

Je m’assois sur le côté et pose mes pieds au sol. Aussitôt, Jazz glisse son museau sur mes genoux. Il émet un gémissement interrogatif, presque inquiet. Je plonge mes doigts dans la fourrure gris louvet de son crâne et de sa nuque.

— Je vais bien, mon chien.

Il souffle d’un air dubitatif. Je continue mes mouvements, plus pour m’apaiser que pour le rassurer. J’avise l’heure sur mon téléphone. 00h30. La nuit est encore jeune. Je suis épuisée, mais je sais que le sommeil ne va pas revenir de sitôt. Je ne dors jamais après ces cauchemars. J’expulse un long soupir. Je suis partie pour une belle nuit d’insomnie. Une chance que demain soit mon jour de repos.

Bouger. C’est la seule solution pour échapper au marasme qui me guette. Je me lève et me dirige vers la cuisine, mon chien-loup sur mes pas. Mon esprit est tendu, et mon corps y réagit. Les signes que je redoute sont à l’aube d’émerger.

Je me fais couler un verre d’eau et l’avale direct, sans me laisser le temps d’y penser. Ça suffit à me calmer, pour quelques instants du moins. Jazz se colle contre mes jambes. Je le remercie de sa présence en lui flattant l’encolure. Lui et moi, c’est une histoire d’amour depuis cinq ans. Dès sa naissance au chenil, ça avait été le coup de foudre. Malgré ça, j’avais essayé de ne pas m’attacher. J’étais dans un état pitoyable à l’époque, rongée par les remords et l’alcool. Je ne voulais pas m’encombrer d’un poids supplémentaire. Ça ne l’a pas découragé. Dès qu’il a pu marcher, il m’a suivie partout. Peu à peu, il a fait fondre mes réticences comme neige au soleil. Son intelligence émotionnelle et son empathie m’ont aidée à remonter la pente. On ne s’est plus quittés depuis.

Je suis sobre depuis trente mois. Pas une goutte d’eau de feu, ou autres substances addictives, n’a traversé mon système. Pourtant, il y a des moments, comme ce soir, où la lutte me parait illusoire.

« Tu vis dans le passé. », me disait mon ex. « C’est impossible de construire quoi que ce soit avec toi. ». Il a pris la tangente peu après. Je ne peux pas lui en vouloir. Il n’avait pas tort.

Une vibration nait dans mon abdomen et attaque bientôt mes nerfs. Je dois tenir.


Qu’est-ce que je fous là ? L’enseigne de la Drake’s tavern fait chatoyer ses sirènes sous mes yeux. Je n’ai pas tenu longtemps avant de quitter mon appartement pour les rues de Tulsa. Il est une heure du matin. Il me reste une heure avant la fermeture. Ça me laisse le temps de prendre un réconfortant. Juste un. Comme une parenthèse qu’on oubliera demain matin.

Jazz tire sur mon tee-shirt, m’incitant à rebrousser chemin. Je me dégage gentiment de ses crocs.

— Tout va bien. Je vais juste chercher un peu de compagnie. Tout va bien.

Je m’engouffre dans le pub, Jazz sur les talons. Une salle en longueur m’accueille. Le comptoir court sur tout un côté. Il n’y a pas foule. Impossible pour moi de faire taire mes pensées dans le bruit des conversations. Je m’en contenterai.

Je m’assois au bar et observe les nombreux flacons envahissant les étagères du mur. Je repère aussitôt la bouteille de Bourbon Michter’s. C’est ma pire faiblesse. Ma respiration se bloque. Mes poings se serrent. Mes papilles se remémorent le goût fruité et boisé. Toutes mes cellules tremblent d’envie. Un deux trois quatre cinq.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

J’ai du mal à détacher les yeux de mon Graal pour les porter sur le barman. Il m’observe d’un air curieux. Je le dévisage un long moment, partagée.

— Un café noir, résisté-je.

Il hausse un sourcil surpris, mais s’exécute sans un mot. Brave type. La caféine me soulage, m’offrant quelques heures de répit.

— Il me semblait bien que c’était toi que j’avais aperçue, résonne soudain une voix derrière moi.

Je soupire et tourne mon visage vers l’inspecteur Darren J. Roache. Le cinquantenaire détaille les lieux, désapprobateur.

— Tu n’es pas encore en train de chercher les ennuis, n’est-ce pas ? s’enquiert-il.

— Non.

Une moue s’installe sur ses lèvres alors qu’il fixe ma boisson. J’esquisse un rictus et précise :

— Ce n’est pas un irish coffee.

Un grondement sceptique fait vibrer sa poitrine auquel répond un aboiement d’alerte.

— Salut Jazz.

Il tend la main pour lui caresser le crâne. Mon chien se laisse faire un bref instant avant de se dégager et de poser sa tête sur mes genoux. Darren, lui, s’installe à mes côtés. Ses yeux se rivent au mur. Je sais qu’il vit le même combat que moi quelques minutes plus tôt. Alors je détourne son attention.

— Qu’est-ce que vous faites dans le coin ?

— Je suis en patrouille jusqu’à la fermeture des bars.

— Ils ont un sacré culot de vous avoir mis à ce poste.

Il hausse les épaules, feignant la nonchalance. Il commande un café à son tour et m’interroge :

— Et toi, que fais-tu ici ?

— J’ai fait un cauchemar.

— Ah.

Il lit entre mes mots. Il connait mon histoire. Pour cause, il est celui qui m’a retrouvé la nuit de mon enlèvement. Il est celui responsable de l’enquête de la disparition de ma sœur. Il est celui que j’ai harcelé pour obtenir des avancées, des réponses. Il est celui qui m’a vu m’effondrer année après année. Il est celui qui a fini par s’écrouler lui-même.

— Ça fait combien de temps que tu n’es pas allée à une réunion ?

Comprendre par-là une réunion des alcooliques anonymes. Je les écume depuis des années, mais je les ai moins fréquentées ces derniers temps. Je masse machinalement la cicatrice sur ma pommette gauche, souvenir de ma fuite. Plutôt que de l’admettre, je préfère demander :

— Et vous ?

— Six heures, indique-t-il sans frémir. Tu n’as pas répondu à ma question.

Un profond soupir m’échappe.

— Six mois, avoué-je. Mais je n’ai pas bu non plus. Je suis toujours sobre.

— Mais ton trauma revient sur le devant de la scène.

Je serre les mâchoires, faisant grincer mes dents.

— Vous croyez que c’est un choix ?

— Bien-sûr que non. Mais te faire aider l’est.

Je garde le silence. Il renchérit :

— Il y a un nouveau groupe qui se réunit deux fois par semaine à deux pas d’ici. Leur prochaine rencontre a lieu demain soir. Penses-y.

J’approuve d’un hochement de tête pour clore le sujet. Sa suggestion s’ancre en moi. Je l’écouterai probablement. Pour l’heure, je préfère m’enquérir :

— Toujours pas de nouveau ?

Il se fige, manque une respiration, puis répond avec lassitude :

— Chenoa, tu sais que c’est un cold case désormais. Les traces se sont refroidies depuis longtemps et les indices sont insuffisants. Tu dois faire ton deuil.

Mes muscles se contractent. Tout mon être rejette ce discours.

— Impossible. J’ai besoin de savoir. J’ai besoin de justice. Vous devriez pouvoir comprendre.

— C’est le cas. Tu sais à quel point je me suis donné pour cette affaire.

— Pour l’utilité que ça a eu.

Il tique, finit sa tasse en vitesse, et se lève, blessé.

— Je dois reprendre ma ronde. Reste en dehors des troubles publics. J’en ai marre de te sortir de taule.

Je grimace. Ça fait trois ans que ça n’est pas arrivé, mais je suppose que je mérite sa répartie.

— Je suis désolée, soufflé-je alors qu’il passe derrière moi.

Il ne se retourne pas, me laissant seule avec mes pensées et mon chien. Ce dernier attire mon attention en émettant un gémissement interrogatif. Je baisse mon visage vers lui et croise son regard implorant. Je comprends vite.

— Tu as raison, Jazz. On rentre.

Je me suis assez lamentée sur mon sort. Je dois me reprendre en main. La réunion dont m’a parlé l’inspecteur est le meilleur moyen pour ça.

Chapters
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