Chapitre 1
Insondable mystère
— Et alors tu sais pas si c’est arrivé ou non ?
— Je sais pas du tout. On était une petite dizaine, garçons et filles. Belle maison de campagne, aucun parent, fiesta jusqu’au bout de la nuit, défi pour un bain de minuit… Tout le monde à poil dans l’eau. Je sais ! Le genre d’histoires qui pourrait plus ou moins se finir en partouze. Eh ben pas du tout, juste quelques frottements et puis hop tous crevés sur le canapé du salon, et on s’est endormis les uns contre les autres.
— Les uns sur les autres ?
— Pas vraiment. Peut-être que certains se sont extirpés avant le petit matin pour aller baiser dans un coin. Possible ! Ou pas, je n’en sais rien. Me concernant j’ai fait des rêves érotiques. Et je me suis réveillée avec la bouche pâteuse.
— Ce qui n’est pas une preuve.
— J’aurais pu enquêter davantage !
— Auprès des autres ?
— Non, sur mon propre état. Le temps d’y songer j’étais douchée, dents brossées et tout. Si traces il y avait, elles étaient désormais effacées.
— Donc tu te demandes si t’as pas sucé un copain pendant ton sommeil ? SON sommeil aussi peut-être ?
— Voilà.
— Certains y verraient un viol par surprise.
— De ma part ou de la sienne ? Après, surprise ou non quand je suce c’est toujours par envie.
— Donc tu sauras jamais.
— Du coup je suis plongée dans un monde quantique. J’ai potentiellement pompé n’importe quel invité. Et si personne nous a observés et que ni lui ni moi n’est certain de rien, alors… peut-on dire que c’est vraiment arrivé ? La question devient philosophique. Comme cette histoire d’arbre qui tombe en forêt, sans le moindre témoin, dont on se demande s’il fait vraiment un bruit.
— Ça te torture ?
— Au contraire ! C’est bien plus excitant que si je savais.
Train fantôme
— C’est étrange… J’ai l’impression de voir beaucoup de monde faire un deuxième tour dans ton train fantôme.
— Le coup double fait une bonne part du chiffre d’affaires, j’avoue !
— D’affilée, je me trompe pas ?
— Mon guichet est placé juste devant les nacelles, ils ont même pas à descendre. Y leur suffit de sortir un peu de monnaie, et hop ils restent et ça repart, premier tour cinq euros, deuxième tour trois euros. Et… j’ai même une petite quantité qui enquille sur un TROISIÈME tour !
— Tu dois être le seul à faire ça.
— J’ai le train fantôme qui cartonne le plus de cette fête foraine. Et de bien d’autres !
— Je le connais bien ton train, je le trouve pas si ouf.
— Son secret repose sur un truc tout simple. T’en as aucune idée ?
— Pas la moindre.
— Un long et lent couloir sombre. Plongé dans le noir. Où il ne se passe… rien.
— Je sais. Et je trouve que tu t’es pas beaucoup foulé. Okay avant ce couloir y a des hologrammes, des mannequins animés et tout… Okay après le couloir y a d’autres trucs marrants et effrayants… Mais ce couloir ! Quel intérêt ?
— Réfléchis. Un couple. Parfois, un couple d’ados pas encore passé à l’acte, ou même de préados osant rien faire car les parents sont pas loin… Ou un couple plus âgé brûlant de désir.
— …Tu veux dire que le couloir a été pensé pour le bécotage ? Pelotage ? …Sexe ?
— Jamais vraiment au premier tour, quand on connaît pas encore. On est tendus, à tout moment on s’attend à entendre un hurlement, qu’une araignée tirée par un fil vous tombe dessus ou autre… Et on s’aperçoit qu’en fait on a été juste trente secondes dans le noir absolu.
— Du coup on demande un second tour… pour sauter le pas.
— Voilà.
— C’est filmé ?
— J’ai un accès caméra à chaque partie du manège, normes de sécurité oblige. C’est juste une transmission directe, ça conserve aucune image.. Je ne te dirais pas tout. Il est étonnant de voir à quel point les comportements sont parfois différents… que ce qu’on attend. Par exemple quand le couple de jeunes préfère de gentils bisous tandis qu’un gamin met un doigt à sa copine…
Doublure
— Quand on s’est rencontrés toi et moi, j’ai réalisé un fantasme.
— Hein… Ton fantasme c’était de me rencontrer ?
— C’était déjà tant. J’aurais jamais pu imaginer plus !
— Donc en me baisant t’as eu un rêve au carré.
— Au cube ! Que dis-je au cube… Puissance mille !
— Tu m’en vois enchantée.
— Surtout que j’avais quelques appréhensions. Rapport à tes films. Car moi je suis de ces spectateurs attentifs, qui regardent le générique de fin… du début à la fin. Et dans chaque métrage où ton personnage apparaît nu, il est indiqué « doublure corps : Nadège Stirieux ».
— Et tu te demandais, donc, à quoi ressemblait mon corps en vrai.
— Je suppose que bien des hommes se sont posés la question !
— Peu ont eu la réponse. J’ai toujours été bien plus sage que mes personnages. Pas avec toi ceci dit.
— J’AI eu la réponse. MA réponse. Et j’en suis pas peu fier.
— Qui est ?
— Ton corps est le sosie parfait du corps de cette Nadège.
— Ah…
— Quoi ? T’as l’air déçue.
— Je pensais que t’avais compris.
— Compris quoi ?
— Enfin. Je viens d’un milieu ultraconservateur ! Après mon diplôme de comédienne, maman n’aurait jamais accepté que je tourne nue, encore moins des séquences de sexe, tout simulé soit-il. Mamie en aurait carrément fait une syncope ! Papa je te raconte pas. Bref, moi de mon côté j’étais pas dérangée par l’idée. Voire un peu excitée. Surtout, je savais que jouer des rôles sexys était une belle porte d’entrée. Alors à propos de personnages, mon agent et moi on en a créé un. Tout le monde a joué le jeu.
— Ce qui veut dire… Non… Ce qui veut dire que…
— Nadège Stirieux n’existe pas ! …Et pourtant, chaque jour à la production on reçoit des courriers pour elle.
Quatuor
— J’ai l’impression que tu t’es mise entre eux comme un chien dans un jeu de quilles.
— De qui tu parles ?
— Eux trois, là. Les trois inséparables copains.
— Ah, eux ? Oui. Comme une chienne dans un jeu de quilles, oui. De belles grosses quilles. Ou comme une chienne parmi trois chiens. …Ou comme la poule dans le poulailler !
— Ils se sont disputés sur fond d’intrigue amoureuse ?
— Oui et non. Après c’est eux qui sont venus me draguer, faut pas venir se plaindre après.
— Qu’est-ce qui est arrivé au juste ?
— De la baise.
— Avec eux trois ?
— Avec eux trois. Et plus ou moins dans la même pièce.
— Comment ça plus ou moins ?
— Disons dans le même mobil-home, les nombreuses fois où maman passe ses soirées ailleurs… pour aller faire la même chose que moi je suppose. Du coup on va le faire dans son lit.
— Perverse !
— C’est le seul grand lit deux places ! J’en prends un par la main, il me fait ce qu’il veut pendant que les deux autres attendent juste à côté.
— Ça aurait pu les rapprocher !
— Ils se connaissent depuis leur naissance, ils sont déjà très proches.
— Et ça leur a pas donné des envies de combinaisons ? Du genre prise à quatre pattes pendant que tu pompes un deuxième et que t’astiques le troisième ?
— Je pense même pas qu’ils espéraient que je propose. Il y avait comme une sorte de pudeur… toute relative cependant.
— Bah oui, pas fou les gars ! Une occasion pareille.
— Je suis pas une occasion ou une seconde main, je suis une jeune fille neuve, tout juste sortie du magasin.
— Encore mieux. Et pourquoi eux trois en particulier ?
— Oh… Gentils, plutôt beaux. Qui savent rester discrets. Faisant partie des rares sportifs du camping. Important ça !
— Pour le cardio ?
— Voilà. Car je suis moins salope que j’en ai l’air. C’est pas que j’aime forcément faire l’amour à plusieurs, c’est surtout que j’aime le faire longtemps. Que dis-je ? J’ai BESOIN que ça dure longtemps, sinon zéro orgasme. Impossible pour moi de jouir en moins d’une bonne demi-heure de pénétration, minimum.
— Ils se sont mis en concurrence ?
— Le contraire aurait été étonnant ! C’était génial car du coup chacun se donnait à fond, et moi je faisais de mon mieux pour rendre en retour. Toute position, tout rythme, tout acte était accepté, même si l’un voulait finir sur mes seins, mon visage… ou dans ma bouche avec avalement. RIEN ne me posait souci. Et malgré tout j’étais tout juste satisfaite, car même un jeune plein de vigueur a du mal à vous sauter plus de dix minutes. Triste époque !
— C’est la seule que tu as connue.
— C’est vrai. Parmi eux trois, un seul a saisi ce que je quémandais. Dès le lendemain matin il a bossé son cardio à mort, a sûrement fait des exercices masturbatoires… jusqu’à parvenir à tout assurer lui-même. Du coup bah… voilà quoi, je l’ai juste gardé lui. A présent il est le seul à avoir accès à ma personne. Preuve que je suis PAS une salope. J’avais accepté à quatre juste pour que ça réponde à mes besoins ! Par nécessité !
— Les deux laissés pour compte passent sans doute leur temps à te traiter de salope.
— Et l’heureux élu me traite lui aussi de salope en me baisant. C’est la vie !
Décidément trop jeune
— Faudrait qu’elle comprenne notre différence d’âge. Sixtine est tout juste majeure ! Face à moi qui ait une cinquantaine d’années ! Enfin elle se rend pas compte ?!
— Bien sûr que si.
— Alors c’est une perversion.
— Laisse-la faire. Laisse-la s’amuser, fantasmer, imaginer. Je crois pas qu’elle en veuille davantage.
— Puisses-tu dire vrai.
— Je pense même que si tu répondais à ses avances elle en serait la première choquée.
— J’irai pas vérifier. Donc selon toi c’est mon rejet qui lui plaît ?
— Je pense même qu’elle pourrait t’offrir un proverbe : « Ton indifférence fait mon excitation ».
Nostalgie… ou pas
— Alors, maintenant que t’es grand-mère est-ce que tu fais partie des nostalgiques ?
— A propos de quoi ?
— A propos de ce lieu. Toi qui as connu le naturisme pur et dur. Assez souvent j’entends des v… heu, des personnes d’âge mûr qui disent que blablabla les valeurs naturistes se perdent et tout et… Je me demandais ce que toi t’en pensais.
— Le naturisme d’aujourd’hui ? Je vais peut-être te surprendre : je suis pour. Ah pour sûr, rien à voir avec mon époque ! Celle où tout le monde était à poil dès que le temps le permettait, donc quasi tout le temps. Où chacun se pliait à la règle sans se poser de questions, sans que personne ait presque jamais à nous rappeler à l’ordre. S’il le fallait, tel ou tel adulte faisait la chasse au vêtement. Le temps où on restait nus MÊME le soir lors des veillées, des fêtes dansantes ou des concerts ! Connaissant cela depuis notre naissance on avait des épidermes à toute épreuve.
— Malgré tout cela tu n’es pas nostalgique. Et la nuit ?
— Souvent on dormait nus, on se réveillait nus, et on sortait nus de la tente le matin pour aller chercher le pain du camping dans la fraîcheur matinale. Et tout ça, sans que ça éveille chez nous quelque désir. Comment être excité du lever au coucher ? Puis va bander dans un domaine de nudité publique… Même mouiller était pas si évident. De nos jours il y a des ateliers de confection de paréo. On ne s’assoit plus à même le sol, même sur une chaise, il faut la petite serviette à poser avec. On est devenus frileux… dans tous les sens du terme ? Sauf pour la baise. Logique, la nudité facultative a changé la donne. On se met nus pour un bain de minuit. Pour se doucher au bloc sanitaire, bien planqué au fond, ou aux douches extérieures à la vue et au su de tous. On porte et déporte le paréo, à la taille, ou enveloppant tout le corps. Ou de manière plus insidieuse, qui laisse tout voir à certains instants de la marche. On s’habille peu et court mais sexy, petit short moulant, string, chemisette légère et entrouverte. C’est un petit manège érotique permanent ! En tout cas pour certains. Et surtout certaines.
— Tu es très observatrice.
— Pas du tout ! J’ai juste quatre petites filles très coquines qui racontent tout à leur grand-mère.
Echanges limités
— Tes relations sont comment avec ce collègue ?
— Principalement sexuelles.
— Rien de plus ?
— Pas grand-chose d’autre entre nous. Si mon petit copain est jaloux il se fait vraiment des idées.