La Forêt des Gisants

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Summary

20 ans on passé depuis sa dernière visite et le meurtre irésolu de Jeanne. Sylvain revient dans son village pour les obsèques de l’ancien maire. Ce qui aurait dû être une simple confrontation familiale désagréable ramène à la surface d’anciens conflits et de vieilles histoires que l’on croyait enterrées et oubliées. Sylvain n’a que 48 heures pour découvrir la vérité, après, il sera trop tard.

Genre
Thriller/Drama
Author
JoelC
Status
Complete
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

La preuve incombe à celui qui allègue

Caffirmanti incumbit probatio

— Tu n’es pas le bienvenu, Sylvain.

Sylvain Auchand se tient devant le cercueil ouvert. Pour l’assistance, il semble prier, mais ce sont son âme et son cœur qui déversent leurs années de rancœur sur la dépouille. Il répond sans se retourner :

— Le test ADN est positif et le tribunal a statué, Paul. Tu devras partager les terres.

— Je sais. Ton avocat a appelé. Tu n’aurais quand même pas dû venir. On veut pas de toi ici.

— On ? Ou bien serait-ce le maire qui ne veut pas ? Tel père tel fils. Tu n’as pas mis ton écharpe ?

— T’es venu que pour prendre nos terres. La terre appartient à celui qui l’exploite.

— Qu’a-t-il fait quand ma mère est tombée enceinte ? Dommage qu’il ne puisse plus m’entendre. Curé, vous êtes là aussi ? C’est bien. Qu’avez-vous fait quand le village l’a excommuniée ? — Sylvain élève la voix, se retourne — Qu’avez-vous, vous tous, fait quand elle s’est pendue ? Vous l’avez tuée aussi sûrement que si vous lui aviez passé la corde au cou. Vous étiez par contre tous présents quand ma grand-mère malade a vendu ses terres, comme des vautours se disputant une carcasse.

Il se penche vers Paul Mérin, dit à voix basse :

— Paul, tu vois, je reprends juste une petite partie de ce qui est à moi, petit frère — Il prononce ‘petit frère’ avec ironie — Qui aurait dit que la science me donnerait un frère ?

Il reprend une voix forte pour s’adresser à la ronde :

— Et vous tous ! Qu’avez-vous fait lorsque j’enquêtais sur le meurtre de la petite Jeanne ? Vous m’avez fermé vos portes au nez, et quand les enquêteurs de Paris sont venus, vous leur avez tous raconté la même histoire invraisemblable. Vous vivez dans le mensonge. N’est-ce pas, Curé ? Honte à vous ! Allez tous au diable !

Sylvain regarde une dernière fois le visage qui repose en bière.

Même dans la mort, le vieil homme expose sa haine, pense-t-il.

— Ne repose pas en paix... papa ! dit-il comme un crachat.

Il se retourne et bouscule la petite foule hostile pour sortir de la salle à manger transformée en chambre funéraire. Un vieil homme murmure ‘bâtard’ alors que Sylvain, habitué à cette injure, s’en va sans leur donner le plaisir de se sentir insulté.

Sylvain Auchand, pensif, traverse le village et arpente les rues désertes qui ont marqué les sept premières années de sa vie et lui ont laissé des cicatrices profondes et invisibles dont la douleur souvent hante ses nuits. Il remonte la rue principale, quitte le village et prend la direction du cimetière. Il marche parmi les tombes, lisant machinalement les patronymes familiers et s’arrête au pied du sépulcre de sa grand-mère pour s’y recueillir de toute sa foi d’athée. Sylvain regrette de n’avoir pu acheter une concession pour sa mère, exhumée sur ordre du vieux maire trépassé, que sa présence, même morte et enterrée, dérangeait. Elle n’est plus que cendres dans le vent et une ligne dans un registre.

Sylvain quitte le vieux cimetière, laisse le village derrière lui, coupant à travers champs pour un autre pèlerinage. Vingt ans, jour pour jour, que Mario, l’employé de la scierie, avait découvert le corps de la petite Jeanne, sans vie, mais encore chaud. Vingt ans que le jeune lieutenant faisait ses premières observations sous les regards haineux de quelques villageois et les yeux remplis de larmes de Mario. Perdu dans ses pensées, il pénètre dans la forêt et arrive bientôt en vue de la vieille roue à aubes aujourd’hui immobile. Il passe le ruisseau, remonte la berge glissante et arrive sur le terre-plein. Le toit effondré et les murs écroulés servent aujourd’hui de refuge aux jeunes des villages qui viennent y boire, y fumer des substances douteuses et sprayer les murs de couleurs vives dans une euphorie graphique de mauvais goût. Il murmure pour lui-même :

— L’on dit que l’assassin revient toujours sur les lieux du crime, mais cela est vrai aussi pour les policiers, du moins pour moi.

Sylvain Auchand traverse l’esplanade et s’approche de la fontaine. Il voit encore le corps et le visage de la jeune fille sauvagement battue, et la pierre ensanglantée, et la petite robe d’été déchirée… il se rappelle comme si cela s’était passé hier. Il se voit sur le pas de la porte annonçant le meurtre à la mère de l’enfant qui se tord les mains, tombe à genoux devant lui comme pour le supplier de la ramener à la vie, et son père, lèvres tremblantes, qui ne peut prononcer un mot ; il revoit les regards hostiles des villageois qui, dans une superstition inavouée, accusent le ‘bâtard’ et sa mère adultère, même décédée depuis si longtemps, de tous les maux du village. Dans leurs certitudes patriarcales entêtées, c’est toujours la femme et sa progéniture qui sont coupables, jamais le géniteur. Il revoit tout cela, subjugué par des vagues d’émotions dont il se croyait débarrassé. Sylvain est là, sa casquette à la main, récitant une prière qu’il ne connaît pas pour un dieu auquel il ne croit pas quand les pétarades d’un vieux moteur deux-temps le tirent de son hébétude. Il se recoiffe, contrôle machinalement son arme et ses menottes et se cache rapidement derrière le bâtiment effondré en éteignant sa radio et son téléphone.

Une silhouette vêtue de noir coupe le contact du moteur qui détonne irrégulièrement pour quelques secondes avant de faire enfin silence. Le curé descend de sa vieille Kawasaki, pose son Cromwell usé sur le réservoir et se dirige vers la fontaine de granit. Sylvain le voit se recueillir, murmurer ce qui doit être une prière, faire le signe de croix et prendre la direction des bois. Intrigué, il le regarde disparaître entre les arbres. Il attend un moment, prendmentalement note de l’heure et se met en route en faisant attention à ne faire aucun bruit. Il marche ainsi pendant quelques centaines de mètres, s’orientant au bruit des branches cassées, marchant lui-même prudemment sur l’humus humide et évitant les brindilles et les branches. Il s’approche jusqu’à apercevoir la silhouette familière du curé entre les arbres. Il s’agenouille, sort de sa poche son petit appareil et prend des photos de la scène en zoomant entre les branches. Le curé est là, debout, de dos, la tête baissée, regardant le sol. Il le voit sortir son bréviaire, restant immobile quelques minutes, puis faire un signe de croix et s’éloigner.

Sylvain regarde le curé qui passe sans le voir et attend que le vieux trois cylindres vrombisse pour quitter son affût. Le curé se tenait devant une petite dépression, un ravin peu profond, rempli de ronces, et qui s’étend sur une dizaine de mètres en se rétrécissant. Il prend quelques images de l’emplacement et d’une empreinte de pas dans la terre meuble. Pourquoi un prêtre viendrait-il se recueillir au milieu des mélèzes ? Sylvain allume sa radio et appelle, mais sans succès. Il vérifie son téléphone dont l’écran n’affiche pas même une barre. Il se dit que cette vallée est décidément oubliée de Dieu et du gouvernement et se demande s’il devra redescendre jusqu’à la cabine téléphonique. Sylvain retourne à l’ancienne scierie en marquant l’emplacement et en jalonnant le chemin. Il arrive sur la petite place, continue en direction de la route du barrage en contrôlant les barres de son téléphone. Il s’arrête en sortant des bois et regarde la vallée qui s’étend paisiblement à ses pieds. Là-bas, sur la droite, au pied des sapins, le vieux chalet et ses deux peupliers, son étable désaffectée où il jouait insouciant au milieu des vaches, et la grange abandonnée où sa mère s’était pendue. C’est une scène bucolique pour un peintre champêtre ou un randonneur innocent, mais pas pour lui : trop de souvenirs aigres mitigés de trop peu de bonheur. Il reprend ses esprits, se secoue mentalement, vérifie sa radio qui n’a toujours pas de réception, puis essaie son téléphone qui affiche une barre hésitante.

— Madame la Procureure, c’est le colonel Auchand.

La voix au téléphone répond, amusée :

— Je sais que c’est toi, Sylvain. Je suis seule. Tu y es allé, n’est-ce pas ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Tu aurais voulu me retenir.

— Et j’aurais eu raison. Reviens, tu ne dois pas vivre dans le passé.

— Catherine, écoute. Il y a un corps dans la forêt, probablement lié au meurtre de la petite Jeanne, et le curé est impliqué. Il faut rouvrir l’enquête. J’ai besoin d’une commission rogatoire. Je vais faire venir une équipe complète. Nous saurons enfin qui a tué la fille des Chamôt.

— Sylvain, je dois en savoir plus.

— Je suis allé à la scierie. J’ai entendu la vieille Kawa du curé. Je me suis caché. Il a prié devant la fontaine. À l’issue, il s’est rendu dans la forêt. Je l’ai suivi. Il s’est arrêté au pied d’un grand sapin. Il a sorti son bréviaire, et après un long moment, il a fait un signe de croix et est parti. Sauf s’il prie pour les arbres morts, je ne vois pas. Il y a une petite dépression. Je suis certain qu’il y a un corps, pas profondément enterré, mais c’est plein de ronces. J’ai pris des photos du curé et de l’endroit. J’ai balisé le chemin. Si tu ne m’écris pas la commission, je retourne creuser avec mes mains, et tu feras l’infirmière. Qui est le juge en charge ?