Prologue
Dans une chambre taillée à même la roche, le temps semble retenir son souffle.
La pénombre s’y installe comme un manteau ancien, percée seulement par la lueur tremblante d’une lampe à huile.
L’air sent la poussière chaude et la cire fondue.
Sur le lit, une femme frêle repose, adossée à un amas de couvertures trop lourdes pour son corps amaigri.
Sa peau, fine comme du parchemin, reflète faiblement la flamme.
Entre ses doigts pâles, un livre ancien.
Et devant elle, assis en tailleur sur le sol froid, un enfant l’écoute, immobile.
Ses yeux s’accrochent à chaque mot comme s’ils pouvaient le sauver.
La voix de la femme, faible mais posée, fend le silence.
Elle lit.
> Extrait des Chroniques du Silence, rédigées par le dernier scribe de l’Ordre du Souffle, an 1501 après la Chute.
On raconte qu’autrefois, les hommes dominaient le monde.
Ils dressaient des cités de lumière, faisaient courir leurs paroles à la vitesse de l’éclair, volaient dans le ciel et pliaient la matière à leur volonté.
Mais leur orgueil les rendit aveugles.
Et leur science, sourde aux cris de la Terre.
Puis vint la Peste des Quatre.
Quatre vagues.
Quatre malédictions.
Chacune arrachant un sens fondamental à l’humanité.
D’abord la vue.
Puis l’ouïe.
Le goût.
Enfin, l’odorat.
Privés de leurs repères, les survivants se rassemblèrent en tribus :
celles de l’Œil, celles de l’Oreille, celles du Nez, et celles du Palais.
Dans la fracture des sens naquit une légende : celle du Métis.
Un être portant deux, trois, ou peut-être tous les sens perdus.
Une chimère.
Un rêve obstiné.
Une obsession transmise de génération en génération.
Mais les humains n’étaient plus seuls.
D’autres lignées s’étaient levées de leurs ruines, comme des échos déformés de leurs propres erreurs :
les fruits de la science ancienne, de la mutation, ou du blasphème.
Les Loups-Garous, et avec eux les bêtes-hommes :
vestiges d’humains mêlés à l’instinct animal, puissants, féroces, esclaves de la lune et du sang.
Les Vampires, condamnés à fuir la lumière, à boire la vie pour retarder la mort.
Leur beauté est un masque ; leur faim, une prière sans fin.
Les Magiciens, illusionnistes des temps nouveaux.
Ils ne tirent plus leur force des étoiles, mais des reliques d’un monde ancien : la nanotechnologie.
Architectes du mensonge, ils plient la matière, hiérarchisent la réalité selon la finesse de leur contrôle.
Les Nains et les Elfes, immortels reclus.
Ils gardent les savoirs d’avant, mais leur longévité est un châtiment : chaque siècle use leurs âmes, chaque maladie s’étire en supplice sans fin.
Et puis, il y a les Extrasentoriels.
Des êtres qui perçoivent au-delà du visible.
Leur présence fait vibrer l’air, leurs gestes guérissent, leurs voix effleurent le futur.
Nul ne sait s’ils sont humains, magiciens ou autre chose encore.
Et au-dessus de tous,
flottant entre la foi et la folie,
naquit l’idée des Dieux des Sens.
Pas des divinités tombées du ciel.
Mais des humains devenus plus qu’humains :
ceux capables de maîtriser les quatre sens perdus, d’en dépasser les frontières.
Des êtres parfaits.
Des armes vivantes.
Le rêve ultime de chaque clan.
Le seul espoir de dominer — ou de sauver — ce monde brisé.
La voix de la femme tremble, s’effiloche.
Chaque mot lui coûte ; chaque respiration semble écorcher sa gorge.
L’enfant s’est rapproché.
Ses genoux touchent le lit, sa main minuscule posée sur le drap rugueux.
Elle tourne la dernière page, les doigts tremblants.
Ses yeux, deux éclats d’ambre ternis, se lèvent vers lui.
— Depuis des siècles, dit-elle dans un souffle,
les races s’espionnent, se battent, se manipulent.
Chaque village, chaque cité a son propre espoir…
Car celui qui créera un Dieu… dominera le monde.
Le livre se referme.
La flamme vacille.
Et les paupières de la femme se ferment à leur tour, doucement, comme si elle rejoignait le silence dont elle venait de parler.
L’enfant reste immobile, fixe la couverture du grimoire.
Puis, lentement, il effleure les lettres gravées.
Elles vibrent sous sa peau.








