Une danseuse pour la princesse.
Assise sur les marches du perron, je lis une nouvelle fois la lettre. Je passe la pulpe de mes doigts sur le sceau Royal et frissonne en relisant ces mots : “La Cour Royale vous réquisitionne pour le centième anniversaire de la Princesse.”
Mes mains tremblent d’excitation. Je sens un franc sourire se tracer sur mon visage.
- À moi la célébrité !
Je me lève d’un bond et entame une danse de la joie. Moi, une nymphe, je vais entrer à la Capitale pour danser un ballet au nom de la Couronne. C’est l’occasion idéale pour se forger un nouveau titre. Je passe la porte de ma demeure et m’empresse de rejoindre le bureau. Je cherche une plume, que je trempe dans de l’encre noir, pour annoter ma réponse sur l’invitation et j’observe le bout de papier disparaître devant moi. Je tourne les talons et me rends vers la chambre.
- Où sont mes affaires déjà ?
Je passe en revue la pièce et finis par trouver un coffre. Je l’ouvre à la va-vite et observe mes biens les plus précieux d’un air nostalgique. Voilà bien longtemps que je n’ai pas mis cette robe et ces ballerines.
- Azaela, crie une voix masculine.
- J’arrive.
Je repose la robe bouffante dans le coffre et descends au rez-de-chaussée où m’attend le Dewa de la danse et de la musique, Devin. Il est accolé à la porte d’entrée. Les bras croisés, il me scrute de ses iris violets. Ses cheveux blonds sont en pagaille, comme s’il venait de se lever. La trace de l’oreiller sur sa joue me provoque un rire. La divinité lève un sourcil interrogateur. Il finit par se racler la gorge et se rapprocher.
- J’ai entendu dire que tu allais danser pour ma sœur. Je suis fier de toi Aza.
Il caresse le sommet de ma tête de manière affectueuse. Je rougis bêtement à cette marque de tendresse et le remercie. Devin change rapidement de sujet et s’engouffre chez moi. Je l’entends se servir de quoi grignoter dans les placards. Il finit par me rapporter les nouveaux potins de la ville des Dewas. Je hoche la tête de temps à autre.
- Tu penses que je serai à la hauteur, finis-je par demander.
Le Dewa s’arrête dans son monologue et me regarde.
- Bien sûr. Tu es l’une des meilleures danseuses de ton espèce.
- Je l’étais, corrige-je. Mais maintenant, je ne sais pas.
Mon attention se porte sur mes jambes où de nombreuses cicatrices se dessinent. Je masse nerveusement mes cuisses. La main de Devin se pose sur l’une des miennes. Il caresse mon genou endolori.
- Tu seras parfaite Azaela.
J’esquisse un sourire maladroit et invite mon ami à reprendre sa tirade. Il n’hésite pas une seconde. J’écoute d’une oreille l’histoire de sa sœur aînée, Pélé, qui a conclu un pacte avec le clan des démons. Selon lui, elle monterait une armée contre leur mère, Malahicci. L’idée d’une guerre me donne la chair de poule.
Le soleil laisse sa place à la lune, nous indiquant la tombée de la nuit. J’invite de bon cœur le Dewa à partager le souper en ma compagnie. Comme à chacune de ses visites à Kesi, la cité des nymphes, nous passons la nuit à découvrir le corps de l’autre. Sa bouche efface les traces de sa culpabilité lorsqu’elle passe sur chacune de mes plaies passées. Ses doigts remplacent ma tristesse par un plaisir infini. Son corps réchauffe mon cœur froid. Sa voix grave ravive cette flamme que je tente désespérément d’étouffer. Nous finissons blottis l’un contre l’autre jusqu’à l’aube où des promesses secrètes sont échangées. Lorsque les premiers rayons du soleil s’infiltrent par les rideaux, mon amant disparaît dans une fumée blanche, telle une illusion.
Je finis par me lever quelques heures après son départ. Mon regard se porte sur mon reflet. Je pince mes joues rebondies, lève mes longs cheveux blancs. Une mine de dégoût se répand sur mon visage au fur et à mesure que je me détaille dans le miroir.
- Je suis hideuse…
Ma marque attire finalement mon attention. Elle fait peine à voir désormais. Mes cicatrices cachent la preuve de mon appartenance aux nymphes. Comme si, après l’accident, je ne faisais plus partie de cette espèce. Comme si j’étais brisée. Le triangle retourné, symbole de notre clan, est fissuré et il est impossible de reconnaître mon appartenance aux Nymphes des Arts. Les rubans sont effacés par la présence de mes entailles.
Hideuse.
Mes yeux vairons scrutent la paire de ciseaux que j’attrape mécaniquement. Sans détacher mon regard de la glace, je coupe sans hésitation ma tignasse. Des mèches s’effondrent au sol tandis que je m’adonne à ma nouvelle coupe. Lorsque j’atteins une longueur que je qualifie de satisfaisante, je jette les ciseaux à l’autre bout de la pièce et contemple mon œuvre. J’empoigne une boucle et je l’enroule autour d’un de mes doigts. Des larmes perlent sur mes joues. Je finis par hurler mon désespoir. Je maudis mon Dewa qui m’a infligé cette condition, cette folie. Et je me maudis moi-même de m’être éprise de lui. Je frappe et griffe mes jambes meurtries, je les implore de me laisser une dernière fois monter sur scène. Je supplie les divinités de pouvoir retourner dans le passé pour m’empêcher de suivre Devin. Je souhaite tellement changer cette décision si futile qui a provoqué mon handicap. Ma rage bout dans mes veines et, sans réfléchir j’attrape ce qui me passe sous la main et l’abats sur la glace qui s’effondre au sol en un fracas sourd.
Hideuse….
Ce n’est que quelques heures après ma crise de désespoir que je décide de sortir humer l’air frais. Les yeux encore rougis par les larmes, j’évite le regard des autres nymphes. Sans me soucier des murmures, je replace mon chapeau sur ma tête et continue d’avancer. Mes sandales rencontrent le béton de la cité tandis que je me dirige vers le théâtre de la ville. D’une main tremblante, j’ouvre les portes en bois et entre dans les lieux. Je retiens ma respiration tandis que mes pas m’amènent au bureau du directeur artistique. Je frappe trois coups et attends l’autorisation de m’engouffrer dans la pièce. Une tête rousse entre dans mon champ de vision tandis que je réfléchis à mes mots.
- Madame Azaela, souffle la nymphe. Entrez donc. Monsieur Devin sera là dans un instant.
La nymphe me laisse passer et m’invite à m’asseoir dans le fauteuil. Tandis qu’elle me parle des nouvelles de la ville, elle me sert une tasse de café.
- Je voulais vous féliciter pour ce nouveau spectacle auquel vous allez participer !
Mes épaules se tendent.
- Les nouvelles vont vite à ce que je vois, grogné-je.
La nymphe n’a pas le temps de répondre que le Dewa de la musique entre dans son bureau. Il pose un regard curieux sur moi avant de congédier sa secrétaire. Il dépose ses affaires et s’installe en face de moi.
- C’est toi qui m’as recommandée, soufflé-je à moitié agacée.
Devin ne prononce pas un mot. Il hoche simplement la tête et attend ma réaction. Ses iris magenta me scrutent d’une lueur méconnaissable.
- Tu as voulu te faire une nouvelle coupe ?, rit-il.
Il pointe ma chevelure, ou du moins ce qu’il en reste, du doigt. Il prononce une incantation et la seconde d’après, je retrouve ma tignasse aussi longue et soyeuse qu’elle n’était avant ma crise. Je le remercie tout bas et regarde mes pieds, honteuse. Je serre les pans de ma robe bleue.
- Oui, je t’ai recommandée auprès de ma mère, avoue-t-il.
Je relève mon regard vers lui et remarque ses joues rosies de gêne.
- Cette idiote de princesse, qui est accessoirement ma sœur, t’adore depuis qu’elle est bambin. Lorsqu’elle a appris pour l’accident, elle a été attristée. Elle adorerait voir la grande danseuse Azaela sur scène.
Je souris à moitié. Je ne savais pas que mon art était apprécié par la famille royale.
- Je suis désolé Aza. Si j’avais su que quelqu’un avait piégé les décors, jamais je ne t’aurais laissée monter sur scène.
Il pose deux de ses doigts sur mon menton et lève mon visage pour rencontrer mon regard. La pulpe de son pouce caresse mes lèvres. Sa sincérité pince mon cœur. Comment pourrais-je lui en vouloir désormais ? Je ramène sa main contre moi et embrasse sa paume, lui montrant qu’il est tout excusé puis me lève.
- Il est alors l’heure pour moi de plier bagage.
Devin me sourit à nouveau. Il me tend un prospectus avec les informations du spectacle.
- Éblouis-nous Aza.
Il pose ses lèvres sur les miennes pour un baiser tendre.
- On part ce soir, chuchote-t-il.
Son front contre le mien, nous restons ainsi quelques secondes. La secrétaire nous sort de notre rêverie lorsqu’elle frappe contre le bois de la porte. Nous nous éloignons rapidement tandis que la nymphe entre accompagnée d’une divinité qui ne m’est pas inconnue, j’en profite pour filer.
- Isabis, accueille Devin tandis que je m’empresse de sortir du théâtre.
Lorsque je sens le soleil sur ma peau claire, je m’autorise à respirer pleinement. Je retrace les ruelles jusqu’à ma demeure. Arrivée dans la chambre, je sors un bagage que je remplis de mon linge et d’une pochette de toilette. J’ouvre la malle avec mes affaires de danse. Sans réfléchir une seconde de plus, je les fourre dans le sac que je ferme. Je m’écroule sur le matelas froid et observe le plafond.
- Je ne pensais pas pouvoir danser à nouveau.
L’idée de me présenter devant la plus grande scène de Kupua fait bondir mon cœur. Je gigote, bien heureuse de pouvoir réaliser cette idylle de jeunesse. Le sommeil m’appelle doucement. Je ferme lentement les paupières et rejoint le domaine des rêves.
À mon réveil, la pièce a changé. Je ne me trouve plus dans ma chambre, mais dans une auberge, dans les bras de Devin. Son odeur me transporte dans une phase de transe et je le serre inconsciemment pour me rapprocher de sa chaleur. Mon nez se niche contre son cou. Ma respiration le fait gigoter, ce qui me provoque un rire clair. Je rencontre ses yeux violets qui m’inspirent la tranquillité. Je lui souris avec tendresse avant d’attaquer son cou de milliers de baisers. Il me lâche pour se défendre et j’en profite pour quitter le lit.
- Traîtresse, ronchonne-t-il.
Je ris à nouveau. Mon attention se porte sur la baie vitrée où se profile un paysage que je n’avais encore jamais vu. Des maisonnées en briques arborent la rue principale où démons, anges, nymphes, Dewas mineurs et autres espèces se promènent librement. Au loin se dessinent le château royal. Des golems, accompagnés de soldats de la Garde Royale, sont postés de part et d’autre des commerces et observent, l’air bienveillant, les enfants surnaturels joués.
- Nous sommes à Shihon, demandé-je impressionnée.
- Et plus précisément à Enyi, rectifie la divinité. Nous sommes à la Capitale, Aza.
Mon sourire s’agrandit. Jamais je n’ai eu l’occasion de me rendre à Shihon, l’île principale de Kupua. Alors savoir que je suis à la capitale, je n’en reviens pas. C’est un rêve qui se réalise. L’idée de me présenter sur la plus grande scène de notre pays me noue l’estomac. La peur de ne pas être à la hauteur m’assaille.
Et si je ratais un pas et me ridiculisais devant la Couronne ? Et si ce qu’il s’est passé il y a dix ans se reproduisait à nouveau ?
Je me dirige en urgence vers la salle de bain où je tente de régurgiter mon repas de la veille, mais rien ne vient. Des larmes de rage s’écoulent de mes yeux tandis que je tente de vomir mon angoisse. La voix de Devin me paraît si loin que je n’arrive pas à me concentrer sur ce qu’il dit. Je ne sens que ses doigts relever ma chevelure et caresser la base de mon dos. Vaincue, je finis par sortir la tête de la cuvette et laisse ma peine s’exprimer. Je pleure de plus belle.
- Tout ira pour le mieux Aza, me rassure-t-il.
Devin me ramène contre lui et me console. Il me susurre des mots doux. Il finit par chantonner une vieille comptine. La mélodie réussit à me calmer, je me laisse bercer par les battements de son cœur. Je ferme les yeux et tente de faire taire cette voix qui empoisonne mes espoirs. Je sèche mes larmes et m’éloigne du corps rassurant du blond qui me laisse faire. Il ne fait que m’observer, inquiet.
- Tout va bien, le rassuré-je. J’aimerais me rendre au théâtre aujourd’hui. Hâtons-nous de nous préparer.
Accoutrée d’une longue robe blanche, je suis le Dewa qui s’est visiblement transformé en guide touristique. Devin me détaille chaque petit commerce et me raconte l’histoire des gérants que nous croisons. Il me conseille les meilleures boutiques selon chaque produit. J’ai également eu droit à un cours d’histoire sur la création des golems et leurs caractéristiques sous les regards méfiants de la garde royale.
Devin a joyeusement accepté l’invitation des enfants à jouer avec eux. C’est comme si revenir ici avait éveillé son âme enfantine. Je me suis surprise à apprécier ces moments de simplicité en sa compagnie.
La façade du théâtre se profile devant nous. Impatiente de découvrir ce lieu, je presse le pas. Les semelles de mes sandales claquent sur le sol briqué de la ruelle. Je n’entends pas la voix de Devin qui me demande de l’attendre. Je ne vois que le théâtre et l’accomplissement de mon plus grand rêve. Mes longs cheveux blancs virevoltent derrière moi. Mon chapeau de paille s’envole lorsque le vent lèche mon visage. Je finis par stopper ma course lorsque j’arrive devant les marches du théâtre.
Le cœur battant, j’observe la façade avec un regard neuf. Les portes en bois massif s’étendent jusqu’à quatre mètres de hauteur et sont dépourvues de poignée. Je pousse une exclamation lorsqu’elles s’ouvrent sur un groupe d’anges qui discutent joyeusement.
- C’est un mécanisme automatique, réplique Devin à bout de souffle. Je ne pensais pas que tu serais aussi rapide.
Il me jette un regard agacé et me tend mon chapeau que je récupère gracieusement. Mon attention se reporte sur les portes. Le Dewa attrape ma main et monte les escaliers. Je le suis, contemplant chaque moulure des colonnes qui entourent la bâtisse.
- C’est Isabis qui a créé ce lieu, demandé-je le souffle coupé.
- Elle-même, grogne Devin en attendant que la porte s’ouvre.
- Elle a fait un travail magnifique dans ce cas.
Le Dewa à mes côtés lève les yeux au ciel en entendant l’éloge de sa sœur jumelle. Isabis, Divinité de l’architecture, et lui sont en conflit depuis des siècles. Pour une raison que j’ignore, il leur est impossible d’être réuni dans une même pièce sans que l’un ne crie au scandale. Je hasarde un regard vers le blond et remarque sa moue boudeuse. Sacré égo.
Je ris de la situation et continue mon admiration. Devin me conduit vers les loges sans attendre. Le claquement de la porte surprend les surnaturels qui discutaient joyeusement.
Leur regard convergent sur moi et je me sens rougir bêtement. Devin ne s’en formalise pas et procède aux présentations. Certains hoquettent de surprise à l’entente de mon prénom, d’autres froncent les sourcils de surprise ou ne dévoilent aucune émotion. Tous se présentent calmement et écoutent les instructions de la divinité.
Les répétitions s’enchaînent sans que je m’en rende compte pour laisser leur place au jour de la représentation. À mon plus grand étonnement, nous arrivons rapidement à coordonner nos mouvements. Mes jambes me font terriblement mal, mais j’arrive à danser. Il m’est arrivé de lâcher prise, de laisser mes démons prendre le contrôle. Je ne compte plus le nombre de fois où Devin a soigné mes cloques. Ou encore les heures où nous avons passé, lui qui m’observait m’acharner sur des pas basiques et moi qui tombais au fil des essais.
Pour l’occasion de cette dernière représentation, un nouveau costume m’a été attribué. Une magnifique robe bouffante blanche qui m’arrive aux chevilles. Différentes couches de tissus la structure. Devin m’a apporté des collants de la même couleur pour cacher mes cicatrices et des ballerines qui se nouent jusqu’aux genoux. Un voile orne le tout et sera la pièce centrale de la représentation.
Je me tiens au centre de la scène. Anges et Yarabara, des esprits de la forêt Impilo, m’entourent. Toutes portent un voile. Des fleurs blanches à leur main, elles entament le ballet. J’observe le sol en attendant le signal. La note arrive rapidement. Gracieusement, je lève les bras et tourne sur moi-même. De nouvelles figurantes arrivent. L’une d’entre elle m’apporte un bouquet de camélias blancs, les préférés de la princesse. Je m’avance de quelques pas tandis que mes coéquipières lâchent les pétales derrière leur passage. Elles finissent par sortir une à une, me laissant seule face au public. Je les ignore et continue de tourner et d’avancer avec grâce. Mon voile s’envole après un énième pas, dévoilant mon visage lumineux. Mes cheveux lâchés se posent contre mon dos à chacune de mes pauses.
Ce n’est que lorsque les dernières notes s’envolent des instruments que je pose mon regard sur la foule ébahie. Je reprends difficilement ma respiration. Mes yeux rencontrent ceux de la Princesse et un sourire éclos sur mes lèvres. Ses joues rebondies sont rosies par la joie. Sa tête brune, ornée d’une magnifique couronne d’or, se balance de bien-être. Elle applaudit de ses petites mains. Son bonheur s’infiltre dans le public qui m’acclame à son tour. Je m’incline sous une révérence et je rejoins la loge où une vague d’applaudissements finit de m’achever. Un bouquet m’est jeté dans les bras et je reçois des embrassades et des accolades. Je tremble de bien-être et en oublie ma douleur. Devin arrive rapidement et me convie à le suivre.
Son air sérieux et son absence de félicitations me troublent. J’abandonne le lieu de fêtes et arpente avec lui les couloirs du théâtre. J’accueille avec plaisir les compliments des spectateurs que nous croisons. Nous arrivons devant une porte. Je ne cache pas ma confusion et l’interroge du regard. Devin ouvre et m’invite à entrer dans la pièce. Les rires d’une enfant me convainquent de franchir les quelques mètres. Une femme majestueuse m’accueille. Ses yeux bleus me dévisagent un instant. Mes membres tremblent face à son aura. Je suis tétanisée par sa simple présence.
La voix d’une fillette suffit à calmer mes tremblements. Je cherche du regard et tombe sur deux prunelles chocolat. La princesse ! Ce qui veut dire que la femme est…
- Mère, salue Devin.
- Mon fils, répond la femme.
La Créatrice. Je ne rêve pas, c’est la Reine de Kupua et la mère des espèces en ce monde. Je m’incline face à cette puissance. Je ne réagis pas quand Malahicci m’indique que je peux me relever. Je suis bien trop terrorisée de croiser à nouveau son regard de glace.
Je lève finalement la tête lorsque la Princesse – connue désormais comme la Dewa inconnue – caresse mes cheveux. Son air ébahi suffit à calmer ma terreur. Je m’assieds à même le sol et la laisse observer mes cheveux d’argent. Je détache la broche en forme de cygne de mon costume et l’accroche sur la robe de soie de la jeune fille. Elle crie de bonheur et court vers sa mère lui montrer le présent. Cette scène de complicité me laisse penser que finalement, la famille royale pourrait être comme les autres, une famille normale.
La reine nous a finalement invités à passer le dîner en leur compagnie et un lien s’est créé avec la Princesse. La Créatrice a su me proposer de recommencer ma carrière de danseuse et, malgré que l’offre soit alléchante, j’ai finalement refusé. Même si la danse constituait toute ma vie, j’ai eu l’occasion de brosser mon honneur avec cet évènement. Je n’ai plus besoin de revêtir mes ballerines. Ou du moins, je n’ai plus la force de me présenter devant le public.
J’ai fini par devenir la dame de compagnie de la Princesse, sous sa demande. La plus proche et intime qui soit. Lorsque la Dewa avait besoin de réconfort, je n’avais qu’à danser pour la ravir. J’étais là dans ses tracas, tout comme dans ses moments de joie. Je l’ai accompagnée dans chacune de ses apparitions. Je m’infiltrais avec elle dans la capitale, et je découvrais en sa compagnie la vie citadine de Kupua. J’étais devenue une amie, une sœur. J’ai su la guider à devenir un être juste et bon. Et lorsque lorsqu’elle s’est enfuie pour découvrir de nouvelles contrées, je l’ai pleuré comme une mère le ferait.
Deux cents ans ont passé depuis qu’elle est partie découvrir le monde. Le temps a fini par me rattraper et il m’est difficile d’accomplir les tâches qui me tenaient à cœur. Je suis moins vive et agile que dans ma jeunesse et je n’arrive plus à sortir de mon lit. Des rides se dessinent sur mon visage. Mes mains, auparavant lisses, sont plissées par l’âge. Il m’arrive de penser à la Princesse et à notre rencontre. Il survient que je me souvienne des pains que nous dégustions dans la boulangerie du coin. Son rire innocent résonnait dans la bâtisse et réconfortait les habitants. Sa voix chantonnante me berce dans ma solitude. Son sourire illumine mes songes. Son odeur de noisette, mêlé au caramel, embaume mes journées fades.
Alors que je pensais mon heure arrivée, la silhouette d’une femme que je ne pensais pas revoir apparaît. Ses cheveux bruns attachés en une tresse lâche m’arrachent un sourire. Ses prunelles chocolat sont noyées de larmes. Elle plonge à mon cou et pleure à quel point elle est désolée de m’avoir abandonnée. Je la serre contre moi et lui susurre des paroles qui se veulent rassurantes. À ma demande, elle me narre sa découverte du monde extérieur. Je l’écoute religieusement. Elle me raconte comment elle a dû mettre fin à la folie de sa sœur aînée, Pélé, et sa rencontre avec une jeune femme étrange. Elle énumère les qualités de cette curieuse humaine et mon sourire s’agrandit. Puis enfin, elle me relate comment la Cour royale a puni les deux femmes de s’aimer. Comment ils ont tué l’humaine sous ses propres yeux, d’un crime qu’elles n’ont pas commis.
- Princesse, chuchoté-je.
Elle sèche rageusement ses larmes et continue son histoire à travers les dimensions où elle aurait rencontré divers êtres plus incroyables les uns que les autres. Elle rythme ses exploits en mimant des combats et en me montrant des souvenirs chers à son cœur. Je ris et lui demande de m’expliquer en détail certains paysages. Ma surprise se lit lorsqu’elle me décrit des pays aux cultures variées. Je ne vois pas le temps passer. Une seule pensée me maintient auprès d’elle. Que le grand Shi me laisse profiter de sa présence…
La déesse me tient compagnie, enchaînant ses péripéties, jusqu’à ce que mes paupières s’alourdissent. Je ferme finalement les yeux. Ma respiration se fait de plus en plus lente pour, finalement, s’arrêter. Et avant que je ne rejoigne le domaine des morts, j’entends ma princesse s’exclamer :
- Merci pour tout, Azaela.
THE END.