Prologue
La jeune femme sifflotait, heureuse d’être en vie, heureuse d’être ce qu’elle était présentement. Évoluant autour d’une large recouverte de livres, de fioles, d’herbes et d’autres choses séchés dans des paniers, elle sélectionnait des choses ici et là, les jetant dans un petit chaudron qui bullait doucement sur un réchaud électrique. Soudain, la sonnette de la porte d’entrée résonna et elle marmonna.
— Allons donc ? Je suis au milieu d’un filtre, je ne peux pas… Monségur ! Va voir qui c’est, tu veux ?
L’énorme hibou perché sur une armoire disparut dans un claquement et reparut dans le hall d’entrée. Il marcha jusqu’à la porte d’entrée comme le visiteur sonnait à nouveau ; se redressant, il ouvrit son bec.
— Qui est-ce ? demanda-t-il avec la voix la plus humaine que possible.
— J’ai un colis pour Marianne Holden, répondit un homme.
— Laissez-le sur la table près de vous.
— J’ai besoin d’une signature.
Monségur soupira. Il disparut et reparut dans le grenier.
— Tu as un colis et l’homme demande une signature, dit-il en sautant sur le dossier d’une chaise.
— Oh ! C’est ma commande de France !
La jeune femme dévala ensuite les escaliers et jaillit dans le hall d’entrée, ouvrit la porte à la volée, effrayant le livreur.
— Donnez ! dit-elle en lui arrachant le paquet des mains. Je signe où ?
— Juste là…
Marianne gribouilla quelque chose sur le carnet de l’homme puis tourna les talons et claqua la porte. Elle déposa le paquet sur un guéridon et l’éventra, un sourire sur le visage. Avec délicatesse, elle prit ensuite son contenu et le leva à hauteur de son visage et ricana.
— Salut, toi…
Dans ses mains, une magnifique fiole gravée de volutes de la taille d’une bouteille de vin brillait dans les rayons du soleil. Elle la posa sur le guéridon et l’observa ; Monségur apparut de nulle part.
— Qu’est-ce que tu as prévu de faire avec cette bouteille ? demanda-t-il.
— Je t’en prie, Seg, ce n’est pas une « bouteille », répondit Marianne avec un soupir. C’est la bouteille…
Le hibou grand-duc demeura silencieux.
— Ok, ajouta Marianne. Tu es au courant que j’ai prévu de remettre toute ma lignée à zéro, n’est-ce pas ?
— Oui, tu rabâches ça depuis près de dix ans maintenant…
— Non, pas si longtemps, mais… Peu importe. J’ai enfin trouvé la chose qui me manquait pour le faire !
— Cette bouteille ?
— Oui. Ce n’est pas une simple bouteille, c’est un contenant magique, fait spécialement avec le plus puissant des sorts jamais créés.
— Qui t’as fait ça ?
— Le Fabricant de Sorts.
Monségur plissa les yeux.
— Le Fabricant de Sorts ? Mais il n’est même plus humain !
— Je sais, je sais, mais il peut encore faire de la magie et il m’a assuré que cette bouteille était le must have de tout le marché !
Monségur observa un silence.
— Hm, j’ai toujours eu confiance en tes choix, Marianne, tu le sais ; je te connais depuis que tu es enfant, mais je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet concernant ce que tu as prévu de faire. Quand bien même les Holden soient la plus grande famille de tous les temps, tu as tes limites et essayer de remettre ta lignée à zéro pourrait te tuer et tous les membres de ta famille avec. Ou pire, faire d’eux des mortels…
Marianne se mordit la lèvre.
— C’est risqué, je sais, mais j’en ai marre de la magie. J’ai tout vu, j’ai concocté toutes les potions, les baumes et les filtres que les livres m’offraient. Livres qu’un Holden a écrits… Nous devons recommencer du début, réapprendre la magie de zéro et tout découvrir comme tous les autres Apothicaires depuis des siècles.
— Tu es sûre de toi ?
— Oui, sûre de chez sûre.
— Et Arthur, il en pense quoi ?
Marianne se renfrogna et ses yeux se rembrunirent.
— Il n’est pas au courant.
— Enfin, il est ton mari ! Il doit savoir ce que tu as prévu de faire ! Tu es enceinte, Marianne, ton enfant va être un puissant magicien même avec la moitié de son sang provenant d’un mortel. Arthur doit savoir que tu as prévu de te débarrasser de tes pouvoirs.
— En fait, je ne vais pas m’en débarrasser, je vais juste revenir au tout début, lorsque les enfants ne venaient pas au monde avec la moitié des pouvoirs de chacun de leurs parents.
— Tu parles de temps anciens qui se passaient des siècles en arrière, quand les sorcières n’étaient que des vieilles femmes faisant des thés aux plantes…
— C’est le but. Avec notre système actuel, et ma famille en est le parfait, exemple, et un peu de ruse, tu peux construire une puissante famille, génération après génération, et pour chacune, le premier bébé sera encore plus puissant que le précédent… Je suis la dernière Holden, Monségur, j’ai choisi d’épouser un mortel ; ma famille s’est détournée de moi, qu’il en soit ainsi, je n’ai pas besoin d’eux. En fait, je vais faire ce que personne n’a jamais eu le cran de faire et ce sera ma façon de les remercier pour leur absence à mon mariage.
Le hibou grand-duc fixa sa maîtresse puis inclina la tête.
— Rien de ce que je dirais te fera changer d’avis, n’est-ce pas ?
— J’en ai peur.
— Dans ce cas, je vais t’aider. De quoi as-tu besoin ?
— D’un sort pour m’ôter mes pouvoirs en m’en laissant juste assez pour invoquer le sortilège qui réinitialisera ma lignée, pour les mettre dans cette bouteille et la sceller pour le jour où mon enfant sera suffisamment mature pour les avoir.
Monségur haussa un sourcil.
— Tu vas donner une partie de tes incommensurables pouvoirs à ton bébé une fois qu’il sera adulte ?
— Oui, pourquoi pas ?
— Eh bien, pourquoi ferais-tu cela si ton but est de réinitialiser ta lignée ? Je veux dire, quel est l’intérêt de donner une telle quantité de pouvoirs à un enfant si c’est le contraire de ce que tu voudrais ? Il va lire tes livres et tes journaux et reprendre ce que tu avais voulu arrêter…
Marianne cligna et posa une main sur son ventre encore plat.
— Tu as raison… grimaça-t-elle.
Elle se mordit la lèvre inférieure.
— Je vais devoir réfléchir à cela à nouveau. J’ai encore plusieurs mois pour mettre mon plan en action ; je ne peux pas lancer un tel sort en étant enceinte. De plus, je vais devoir réarranger les souvenirs d’Arthur pour qu’il croit que j’ai toujours été une mortelle et non une sorcière.
— Ça, c’est très dangereux, Marianne, répondit Monségur. Jouer avec les souvenirs de quelqu’un foire tout le temps et ça ne se termine jamais bien, tu le sais.
— Oui, mais je dois essayer, Seg. Je dois tenter quelque chose avant que l’un des miens n’invoque le sort qui détruira le monde entier !
Le hibou n’insista pas et Marianne le laissa, retournant dans son grenier pour continuer à travailler sur ses plans concernant le futur de la famille Holden.








