Chapitre 1
Les premières lueurs du jour filtraient à travers les cimes épaisses de la forêt, effleurant les nuages d’une lumière rose pâle, presque irréelle. J’avais toujours aimé ce moment fragile où la nuit cède, hésitante, sous la poussée du jour. Il y avait dans cette lumière quelque chose de doux qui m’apaisait comme une promesse muette de réconfort à laquelle je n’osais plus croire.
Le camp s’éveillait, rugueux, agité, comme chaque jour depuis que les hommes du clan de la Lame Noire avaient pris possession de la région. Mais ce matin c’était différent, il y avait dans l’air de l’excitation, une tension, un empressement palpable. Ce soir il y aurait un grand banquet en l’honneur du retour du chef du clan et des fiançailles de son neveu Tanis. Toutes les femmes et les hommes du clan n’étant pas stationné à un poste essentiels avaient était réquisitionné pour aider aux préparatifs. Ainsi lorsque je sortis de la petite cabane qui me servait de logis, le camp ressemblait à une véritable fourmilière. Je descendis les marches pour rejoindre Magda ma maîtresse et la guérisseuse du clan, qui s’activait devant un chaudron bouillonnent.
—Enfin de debout gamine !! Attrape ça, dépêche-toi !
Elle m’indiqua le panier posé sur la table près d’elle. Je m’exécutais rapidement.
—Besoin de quelques choses ?
—Des fleurs de millepertuis et de Tanaisie, tant d’alcool et de vauriens adepte des couteaux .... Il va nous falloir une bonne dose d’antiseptique. Maintenant file ces pauvres bougres là-haut ont besoin de toi.
Malgré le surplus de travail et le manque de bras pour préparer la grande fête je ne fus pas dispenser de mes corvées habituelles. Magda n’avait pas un mauvais fond mais elle était comme la plupart des femmes ayant grandit et vécu leur vie ici, rugueuse et tranchante comme la pierre des montagnes qui nous entourais. C’était une femme d’une grande sagesse, qui prenait soin de son clan comme des enfants qu’elle n’avait jamais pu avoir. Elle m’avait tout appris des plantes et permis d’être plus qu’une esclave, qu’une marchandise à leur yeux.
Le froid mordait encore l’air du matin lorsque nous approchâmes du pied du mont Ourla. Déjà, les coups de marteau résonnaient, sourds et réguliers, comme le battement d’un cœur prisonnier sous terre. La mine vivait, toujours affamée, jamais rassasiée de la sueur et du sang.
Je marchais en silence sur le sentier de terre battue, un panier chargé de rations encore tièdes calé entre mes bras. Mon manteau élimé, surmonté d’un col en fourrure roussie par le temps, flottait derrière moi au rythme de mes pas. Les fioles d’onguents et de décoctions, soigneusement emballées, tintaient doucement dans mon sac, une musique discrète que j’étais seule à entendre.
Derrière moi, plus bruyant qu’un troupeau de buffles d’eau, Rolo traînait ses bottes dans la poussière en grognant entre deux bâillements. Garde assigné à ma surveillance, ou plutôt boulet au bout d’une chaîne invisible, c’était un colosse aux cheveux ras et à la barbe rousse mal entretenue d’une cinquantaine d’année. Il n’était ni cruel, ni aimable. C’était une présence, une ombre toujours là pour me rappeler ma place.
— T’avances vite, gamine, ce matin, grogna-t-il dans mon dos. C’est pas comme si les chiens de garde de la mine allaient crever de faim dans la minute.
Je ne répondis pas. J’avais appris à laisser ses remarques couler sur moi comme la pluie. Il aimait parler pour ne rien dire, occuper l’air, peut-être de peur du silence ou de ce qu’il pourrait entendre en lui-même. Moi, j’avais fait du silence un refuge. Il ne me dérangeait pas. Au contraire.
Chaque matin, c’était le même rituel : gravir le sentier jusqu’à l’entrée de la mine, apporter les rations aux gardes, soigner les ouvriers blessés dans les entrailles de la montagne solitaire. Des coupures, des brûlures, des fractures mal ressoudées. Les hommes n’étaient que chair à minerai, et moi... un outils au service du clan.
Quand il n’y avait pas de blessés — un luxe rare —, j’en profitais pour récolter quelques plantes sauvages, suivant les demandes de ma maîtresse guérisseuse, ou pour étudier les poisons et autre concoction en secret. Elle disait que la montagne gardait ses secrets et que ses racines murmuraient à ceux qui savaient écouter. Alors j’écoutais.
Et je me taisais.
Car plus je me taisais, plus ils oubliaient de me voir. Et plus ils oubliaient de me voir, plus je pouvais semer les miettes de ma liberté, un pas après l’autre. Un jour, je quitterai ce sentier. Non pas pour remonter à la mine, mais pour le quitter. Pour de bon. J’éparpillais des miettes dans l’ombre depuis des années — une pierre précieuse vendue en secret ici, un remède troqué là-bas, des écus cachés sous le plancher de ma chambre. Pas grand-chose, mais assez pour bâtir un début.
Assez, peut-être bientôt, pour effacer la marque que je portais au poignet. Je n’étais pas prête. Pas encore, mais je le serai, il le fallait.
Les hauteurs de la mine se dessinaient maintenant plus nettement à travers les derniers filaments de brume. Le sentier se resserrait, bordé de genévriers et de pierres moussues que l’humidité avait rendues traîtresses. Mes pas, étaient assurés. Je connaissais chaque racine, chaque creux. Ce chemin, je l’avais parcouru tant de fois que mes pieds y traçaient presque leur propre piste, invisible aux autres.
Une bourrasque glaciale me souleva un instant les cheveux. L’air était glacial et me fouettais le visage comme pour me sortir de mes songes.
— T’as vu l’ombre là-bas ? demanda Rolo d’une voix soudain tendue.
Je levai les yeux. Une silhouette s’éloignait derrière un amas de rochers. Trop loin pour distinguer un visage. Juste un mouvement, fugace, avalé par les arbres.
— Probablement un cueilleur ou un éclaireur, soufflai-je. Personne d’assez fou pour approcher la mine sans y être forcé.
Il haussa les épaules, peu convaincu, et reprit sa marche. Moi, je ne dis rien, mais une chaleur sourde battait maintenant contre ma poitrine. Une chaleur que je connaissais trop bien : celle du doute, ou de l’espoir. Car parfois, dans la forêt, je voyais des choses que Rolo ne voyait pas.
Rolo renifla bruyamment, me ramenant nouvel fois à la réalité. Le vacarme de la mine s’intensifiait. Le monde de la surface s’évanouissait. Bientôt, il ne resterait plus que les cris, la poussière, le sang.
Je serrai un peu plus fort le panier contre moi.
Nous étions arrivés au poste de garde. Je déposai mon panier sur la table de pierre sans un mot, saluai brièvement les deux hommes en armure de cuir usée, puis m’éloignai vers l’entrée béante de la mine. Là, l’air devenait lourd. Un souffle de cendres, de sueur et de métal rouillé s’accrochait à chaque inspiration.
Les tunnels s’étendaient sous la montagne comme les veines d’un cœur malade. C’était là que reposaient les seules vraies richesses de Kravick, ce caillou gelé jeté au nord du monde. Minerais rares, pierres précieuses, éclats de Nexus pétrifiés... Toutes ces merveilles enfouies dans les entrailles du mont Ourla. Mais pour les extraire, il fallait du sang. Et la Lame Noire ne manquait jamais d’hommes prêts à le verser, ou à le vendre.
Des gardes patibulaires veillaient sur l’entrée comme des cerbères veillant sur les portes de l’enfer. Ils n’avaient pas besoin d’aboyer ; leur silence seul suffisait à dissuader. Derrière eux, des silhouettes s’agitaient dans la pénombre. Hommes, femmes... couverts de poussière jusqu’à disparaître sous elle. Le fracas des pioches couvrait tout : les ordres, les plaintes, les prières.
— Vous avez des blessés ce matin ? lançai-je à un contremaître à la mâchoire carrée, qui mâchouillait de la racine d’herbe-forte avec l’air de vouloir m’y faire goûter de force.
Il haussa les épaules, sans lever les yeux.
— Deux doigts broyés, une entaille au flanc, et un vieux qui crache noir. Tu sais ce qu’il te reste à faire.
J’acquiesçai, sans répondre.
Je m’accroupis près du premier blessé, un garçon à peine plus âgé que moi, le visage creusé par la fièvre. Mes gestes étaient précis. Calmes. Ma main savait quoi faire, même quand mon cœur ne suivait plus. Depuis l’enfance, j’avais été formée à traiter la douleur ... celle des autres, jamais la mienne.
Je ne me souvenais presque plus du visage de ceux qui m’avaient vendue. Encore moins de ma vie d’avant. Ici, j’étais Enora. Guérisseuse. Servante du clan. Ni libre, ni tout à fait prisonnière. Une existence suspendue, comme une fiole fragile sur une étagère branlante.
Tous ceux que je soignais ici avaient accepté ce sort, pour rembourser une dette ou acheter la protection de la Lame Noire. Tous étaient marqués. Comme moi. Impossible de fuir marqué ainsi car personne ne voulait avoir affaire à la lame noire. Cette marque indélébile, cette brûlure dans la chair, avait été gravée par un artefact puisant dans le Nexus. C’était un sceau vivant, cruel, qui pulsait parfois, comme si la magie enragée du Nexus s’éveillait brièvement sous la peau.
Ce n’était pas une simple cicatrice. Le Nexus ne se contentait pas d’imprimer sa trace — il s’insinuait, rongeait, transformait les êtres. Jadis porteur de vie et de grand pouvoirs il était aujourd’hui à la fois le fléau et la plus précieuse richesse de ce monde. Cette marque... on ne pouvait l’effacer que de deux façons : par la main d’un alchimiste assez fou ou assez doué pour ruser avec le Nexus.
Ou par l’amputation.
Moi, j’avais choisi la première. Et j’y travaillais, jour après jour. En silence.
Lorsque j’eu finit de disposé mes soins soleil avait déjà grimpé haut dans le ciel quand je redescendis vers le poste de garde. La chaleur rendait l’air plus lourd, et la poussière accrochait à ma peau comme un second vêtement. J’aperçus Rolo, appuyé contre un muret, en pleine discussion avec l’un des gardes. Son rire rauque roulait comme des pierres, et je savais qu’il attendait mon rapport avec l’enthousiasme d’un chien devant une assiette de légumes.
Je m’approchai sans mot dire, m’arrêtai juste à sa hauteur. Il me jeta un regard en coin, puis tendit la main, paume ouverte.
— Une heure, pas plus, grogna-t-il. Tu connais la règle.
Je hochai la tête en silence. Ce petit rituel était devenu notre langage tacite. Je sortis une fiole de mon sac — un élixir d’ambre, légèrement épicé, qu’il appréciait plus que de raison — et la déposai dans sa main calleuse. Il referma les doigts dessus avec un soupir de contentement, presque attendri, puis me gratifia d’un hochement de tête complice.
— Allez, file, murmura-t-il en se détournant déjà.
Je le vis s’éloigner vers le poste de garde, sifflotant comme un gamin, probablement déjà en train de rêver à la partie de cartes qui l’attendait. Pour ma part, je n’attendais pas une seconde de plus. Mon heure m’appelait — une heure de silence, de souffle, de vie.