L'Oubli

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Summary

Ethan, oméga, trentenaire et célibataire, se réveille avec la gueule de bois et une question : a-t-il, ou non, couché avec quelqu'un hier soir ? Lucas a rencontré son âme sœur lors d'une soirée de speed dating, mais impossible de se rappeler son nom ou même à quoi il ressemble. Deux personnes que tout oppose : vont-elles réussir à se retrouver ?

Status
Ongoing
Chapters
8
Rating
4.0 1 review
Age Rating
18+

Ethan

Je me réveillai avec un bruit sourd dans le crâne, du genre marteau-piqueur en stéréo entre les deux oreilles. Une nausée me prit brutalement, forçant mon corps à se redresser pour se replier de nouveau au bord du lit. Rien ne sortit.

Tant mieux, je m’en serais voulu le roman posé à terre, prêt de la bibliothèque. Le titre n’était pas bien passionnant, et reposait sur des poncifs éculés, mais les intrigues policières étaient la seule chose qui arrivait à peu près à me divertir le soir.

Il y avait une bouteille d’eau à moitié vide sur la table de nuit. Je m’en saisis avant que mon corps ne décide de se rallonger pour se laisser doucement mourir. Je la vidais trop vite et fus saisi d’une nouvelle nausée. Il aurait été plus prudent d’aller directement à la salle de bain, mais je savais que mes jambes ne tiendraient pas le coup.

– Allez, mon vieux, respire profondément.

La lumière était trop forte. J’avais dû oublier de fermer les volets en rentrant hier soir.

Un bras replié sur mes yeux, je tentais de faire le point.

Migraine, nausée, fièvre légère, tremblements… Je n’avais pas eu une telle gueule de bois depuis au moins quinze ans. Si mes souvenirs étaient bons, et je me souvenais mieux de mes sorties alcoolisées à vingt ans que de la nuit de la veille, j’allais aussi souffrir d’une légère descente dépressive, et avoir une haleine de chacal pendant quelques heures. Il me fallait du sucre. Cela signifiait aller jusqu’au coin cuisine et espérer qu’il y ait quelque chose dans le frigo, ne serait-ce qu’une canette de soda.

Trop dur.

Une vibration à ma gauche se fit sentir. C’est avec toutes les difficultés du monde que j’attrapai mon téléphone, dont la batterie indiquait un vaillant 6 %. Sur le fond d’écran, Julie m’offrait son sourire de gamine, une dent en moins et les cheveux décoiffés.

– Tu ne dois pas être très fière de tonton, ma puce.

12 h à l’horloge, l’alarme pour les inhibiteurs. Et, merde, j’avais raté la prise de 6 h.

Le téléphone atterrit sur le matelas, avant de glisser au sol dans un ploc pathétique.

C’était le début de la descente dépressive.

Merde.


#


Le jet brulant de la douche réussit à effacer une partie de mes courbattures.

J’y étais allé à l’aveugle, me tenant aux murs pour atteindre la salle de bain. Qu’est-ce que j’avais pu boire hier pour me mettre dans un état pareil ? Et, surtout, pourquoi ?

J’avais investi dans un diffuseur d’huiles essentielles pour douche quelques mois auparavant, et une douce odeur de menthe poivrée se diffusa dans la cabine. La migraine recula très légèrement. Les nausées, révélant une faim insatiable dans mon estomac. Bon sang, je pourrais manger un bœuf. Ou au moins un plat XXL du restaurant le plus proche. Voilà ce que je ferai une fois habillé : commander quelque chose en livraison. Soda double, accompagné d’un plat gras et d’un fondant au chocolat bien industriel pour dessert.

Les croyances populaires partaient du principe que les omégas ne se nourrissaient que de salades et de poisson blanc. Et j’avoue que j’avais d’habitude un appétit de moineau. Pas aujourd’hui. Mon médecin voyait dans mes crises de gourmandise les prémisses de la ménopause. Elle arrivait une dizaine d’années plus tôt pour les omégas mâles que pour les omégas femelles. Personnellement, je pensais juste que c’était pas plus mal de ne pas suivre un régime strict de temps en temps.

Et puis, je n’avais pas d’autres signes. Pas de problème de calcium, des analyses sanguines impeccables et des taux d’hormones conformes à mon traitement. Et ce n’était pas l’oubli de ce matin qui allait changer ça.

Je commençais à me savonner avec un peu plus d’énergie qu’au réveil. Savon bio solide, bien entendu, avec une éponge en crin. Comme le diffuseur du pommeau de douche, mes serviettes en coton épais achetées en magasin spécialisé, et ma literie, ces petits objets participaient à mon confort de vie. J’avais lutté dur pour en arriver là, tout en restant célibataire.

Même dans mon immeuble réservé aux omégas mâles célibataires, j’étais un cas unique. La plupart des autres locataires étaient beaucoup moins âgés que moi. Pour ceux qui avaient dépassé la quarantaine, au nombre de trois, il s’agissait d’hommes veufs qui n’avaient pas réussi à rester dans les familles de leurs alphas.

Responsable adjoint du service comptable des laboratoires Firmanon, leadeur du marché européen des inhibiteurs et suppresseurs pour omégas et alphas. Si je n’avais pas pu obtenir le poste de manager, ce n’était qu’à cause de mon statut. Je m’y étais attendu, mais le salaire, bien que plus bas que celui d’un bêta ou d’un alpha à même niveau, compensait.

Je me baissais pour me frotter vigoureusement les jambes, puis je remontais peu à peu vers mes cuisses, et c’est là que je la vis. Une marque rouge juste au niveau de ma taille. Il y avait la même chose de l’autre côté, comme si…

Comme si quelqu’un m’avait tenu si fortement qu’il y avait laissé sa marque.

Un froid glacial m’envahit d’un coup, froid que le jet de douche n’arriva pas à faire reculer.

Je fermais le robinet avant de me précipiter devant le miroir au-dessus du lavabo, prenant à peine le temps d’en nettoyer la buée. Un type hagard me fit face, les cheveux en bataille et les yeux cernés de noir. Comme après une gueule de bois. Mais cette dernière ne pouvait pas être à l’origine des deux énormes suçons que je découvrais dans mon cou et sur mon épaule.

Fermant les yeux, je passais mes mains sur mes fesses, m’attendant à ressentir dans mon sillon une trace, quelque chose qui aurait complètement fait basculer cette journée vers une catastrophe. Il n’y avait rien. Ni tiraillement, ni reste, rien du tout.

Je m’autorisais à respirer à nouveau. Cela n’expliquait pas les marques sur mes hanches, mais au moins, l’honneur était sauf. Il suffisait maintenant de remonter le cours des choses pour savoir ce qui était arrivé.

Je me laissais cependant une petite heure avant ce travail d’introspection. Le temps d’enfiler des vêtements propres et de préparer une salade avec ce que je trouvais dans mon frigo. Mes découvertes m’ayant coupé l’appétit.

Une sonnerie à la porte interrompit mon début de repas. Nous étions samedi, et la majorité de mes voisins savait qu’il ne fallait pas me déranger le weekend. Mais ignorer les coups de sonnette ne servit à rien.

– Ethan, nous avons un problème, me fit monsieur Gontran, le doyen de l’immeuble.

Lui ne m’aurait jamais dérangé pour rien, donc la situation devait bien être urgente. Dans notre genre de bâtiment, la majeure partie du temps, il s’agissait d’un problème d’hormones. De chaleur. Ou autre sujet du même type.

J’allais chercher mes réserves d’urgence dans ma chambre avant de suivre monsieur Gontran jusqu’au premier étage. Dès la cage d’escalier, l’odeur m’attaqua les narines.

– Vous avez appelé les flics ? demandais-je. Avec une telle effusion d’hormone, iel va affoler tous les alphas du quartier.

– C’est fait, me répondit mon voisin en montrant le bout du couloir du doigt.

Jeremy, un oméga d’une trentaine d’années, était au téléphone, faisant le pied de grue en attendant les autorités compétentes. Lui me manquerait. Déjà, il était joli garçon, aimable et intelligent. Mais surtout, il avait la tête sur les épaules. Sa fiancée, une alpha de bonne famille, avait de la chance. Trop à mon avis : elle ne le méritait pas.

L’oméga en crise logeait dans un des petits studios réservés aux plus jeunes. Je ne l’avais encore jamais croisé. Ces mômes allaient encore au lycée, ou couraient après les petits jobs et les soirées de rencontre. Mes horaires stricts de bureau ne correspondaient pas vraiment. Et puis, les jeunes omégas cherchaient rarement la compagnie d’un homme plus vieux. Et il ne fallait pas se le cacher : je n’étais pas non plus l’homme le plus philanthrope du monde. D’ailleurs, si notre propriétaire à tous n’avait pas interdit les animaux de compagnie — pour des raisons d’ailleurs assez vagues et stupides — j’aurais déjà à l’heure actuelle deux ou trois chats et un perroquet.

Comme tous les studios des deux premiers étages, celui-ci se composait d’un étroit couloir avec une petite salle de bain sur la droite et une armoire sur la gauche. Puis une pièce carrée était chichement meublée d’un simple lit, d’une table et de deux chaises, avec un minuscule coin cuisine. Accroché au mur, un écran de télévision était éteint, et plusieurs posters de stars du football égayaient un peu la peinture uniformément blanche.

Et malgré la petitesse de l’endroit, l’oméga me parut minuscule, roulé en boule dans un coin du lit, à peine recouvert d’un drap trempé de sueur. Si je n’étais pas assuré que seuls les omégas majeurs pouvaient vivre hors de leur cercle familial, j’aurais pu jurer qu’il n’avait pas plus de quinze ou seize ans. Cela dit, notre genre paraissait souvent plus jeune, avec nos silhouettes majoritairement fines et sveltes, et notre tendance à être plus petits, d’aspect plus juvénile que nos comparses bêtas et alphas. Enfin, en théorie. Je mesurais moi-même plus d’un mètre quatre-vingt, et Jeremy portait un petit ventre qui n’avait rien à voir avec le fait d’être enceint.

Mon mal de crâne, que j’avais presque oublié après ma douche et l’arrivée de Gontran, reprit de plus belle. Qu’on en finisse vite et que je puisse retourner m’enfermer chez moi, sans voir quiconque jusqu’à lundi.

– Que s’est-il passé ? demandais-je en m’asseyant sur le matelas, loin de l’oméga tremblant.

– Son voisin a commencé à entendre des cris, des bruits de casse…

Je remarquai un bol de vaisselle cassé au sol, dans une mare de lait et de céréales.

– Et quand Lefebvre est passé pour sa ronde à trois heures du matin, il a signalé l’odeur.

Je ne pus m’empêcher de retenir une grimace. Ma colère était partagée entre le fait qu’on était déjà en milieu de journée, donc que personne n’était venu depuis près de dix heures, et le souvenir de l’existence de Lefebvre, un bêta que j’aurais bien vu ailleurs, très loin de tout oméga.

Mais la loi imposait une surveillance des lieux dédiés à notre genre, et on ne pouvait pas y faire grand-chose. Ceci dit, on pouvait espérer hériter d’un agent de sécurité si ce n’est humain, au moins un tant soit peu respectueux. Ce que Lefebvre n’était pas.

J’aurais pu poser d’autres questions, notamment pourquoi aucun médecin n’était là, pourquoi le temps d’attente était si long, mais c’était inutile. Et cela n’aurait pas amélioré la situation. Je fis simplement signe à Gontran de me laisser seul, et ne me focalisais sur l’oméga qu’une fois la porte du studio fermée.

– Comment tu t’appelles ? Est-ce que tu m’entends ?

Je posais ma voix, le plus calmement possible, y appliquant la respiration enseignée à tous les omégas lors de leur éducation. Elle m’avait plus servi lorsque je passais mes examens de comptable que pour d’autres occasions. Ceci dit, elle faisait preuve d’efficacité.

Le minuscule corps de l’autre côté du matelas sembla moins trembler. Les sanglots se turent.

– J’ai renvoyé tout le monde. Je peux aérer. Cela te ferait plaisir ?

Sans attendre sa réponse, j’ouvrais la fenêtre. L’air déjà chaud de l’été parvint à peine à créer un léger courant d’air. Mes mouvements étaient lents, rassurants. Il était certain que j’allais passer ma vie dans cet immeuble, n’ayant absolument pas l’envie de me marier. Je n’aurais jamais les moyens non plus de devenir propriétaire, encore moins en tant qu’oméga. Alors, malgré moi, je m’occupais des autres locataires quand ils en avaient besoin. Et pour cela, j’appliquais les méthodes de care qu’on avait voulu m’instiller dès mes huit ans, quand il avait été évident que je ne serais ni un alpha ni un bêta.

Je me rassis à côté du jeune homme. Ses tremblements semblaient moins violents, et, au lieu d’être dus à un déséquilibre hormonal violent, ils paraissaient être plus des réactions au froid.

– Quel est ton nom ?

De son visage à moitié caché sous la couverture, je devinais une tignasse blonde et frisée, et un œil si clair qu’il en paraissait irréel. Même pour un oméga, et malgré son état, il était d’une grande beauté.

– Dante.

Sa voix était cassée. Pas étonnant, il devait être complètement déshydraté, comme je l’avais été moi-même à mon réveil. J’espérais que mon propre état soit vraiment dû à une gueule de bois, mais s’il s’avérait que nous avions deux cas, moi compris, de dérèglement hormonal dans l’immeuble, il faudrait peut-être prévenir les autorités de quartier et nous trouver un bien meilleur agent de surveillance que ce connard de Lefebvre.

Ceci dit, ce n’était pas le plus urgent.

– Je vais t’aider à te laver, cela te fera le plus grand bien.

Prévenant, quelqu’un avait déjà fait couler un bain chaud dans la cuve intégrée à la salle de bain, un système permettant de se baigner dans l’espace resserré d’une douche. Dante se laissa glisser dans l’eau avec mon aide. Et c’est quand je le vis nu que je compris que nous n’étions pas sortis d’affaire.

Parce que Dante portait des cicatrices au niveau de la poitrine et se trouvait doté d’un appareil reproductif féminin.

– Est-ce qu’il y a quelqu’un en qui tu as confiance ici ? demandais-je.

Dante secoua la tête. Après tout, il était arrivé sans doute peu de temps auparavant. Et avec son secret, il avait dû garder ses distances. Je m’accroupissais à côté du bac, qui, à bien y regarder, ressemblait plus à une bassine à bas prix qu’à autre chose.

– C’est des médicaments qui te manquent ? Des hormones ?

Cette fois-ci, il hocha la tête en désignant l’armoire à pharmacie accrochée au mur. Je ne me préoccupais plus d’une quelconque politesse pour l’ouvrir. Et évidemment, il n’y avait dedans qu’une seule boite d’hormones. Pour oméga femelle. Et elle était vide.

Dante était le premier homme trans que je croisais dans ma vie. Du moins consciemment. Leur statut était si invisibilisé qu’il était toujours difficile de savoir. D’un côté la société le reléguait au rang de mythes urbains, d’inutilités dans le cas des omégas, dont le seul intérêt était d’être omégas, et non des femmes et des hommes distincts. Et considérés comme extrêmement tabous chez les alphas. De par la dominance exclusive de la Sainte Queue. Expression venant de moi-même. Et d’un autre côté, les personnes trans se cachaient.

Trop bien.

Si Dante vivait en tant qu’homme, s’il s’était enregistré en tant qu’homme, et cela ne pouvait être que le cas pour pouvoir vivre ici, alors son problème de médicaments devenait évident. Il n’avait plus accès aux régulateurs dosés pour les omégas femelles. Et il n’avait pas accès du tout à ceux dosés pour les omégas mâles.

Casse-tête.

Je soupirai. Moi qui pensais avoir vécu la fin du monde en découvrant, ce matin, que j’avais peut-être couché, sans en être sûr, avec un parfait inconnu. Et je me retrouvais à devoir aider un type dont la vie était, vraiment, un véritable enfer.

Le clapotis de l’eau me fit me retourner. Dante se tenait debout, adossé au mur de la douche. Il avait l’air un peu plus frais que cinq minutes plus tôt, mais pas de beaucoup. Je lui tendis une serviette en coton si fine et usée qu’on pouvait presque voir à travers. Il lui fallut près d’un quart d’heure pour s’habiller, pendant que j’ôtais les draps du lit et rassemblais son linge trempé de sueur. Gontran s’en occuperait et mettrait tout ça à la lessive, dans la buanderie commune du sous-sol.

Je m’assis face à Dante quand celui-ci s’installa à sa table, un verre de jus de fruits frais placé devant lui.

– Tu sais qui je suis ? demandai-je.

Il se mordit les lèvres. Ses cheveux humides étaient retenus par un élastique, et quelques mèches ondulées s’en étaient échappées pour tomber sur son front. On aurait dit un ange.

– Jérémy m’a dit que je pouvais vous voir si j’avais un problème…

Il ne dit rien de plus. Il n’était jamais venu rien me demander. Jérémy avait tendance à faire confiance aux gens, et ne se rendait pas toujours compte que tout le monde n’était pas aussi bien dans le monde que lui.

– Je ne suis pas médecin, dis-je. Mais avec mon travail, de temps en temps, je peux récupérer des médicaments. Juste de quoi pallier à un oubli.

Je ne faisais pas de trafic d’hormones. Je me débrouillais juste et, après deux ou trois occasions où j’avais pu aider certains de mes congénères, j’avais décidé de garder une minuscule réserve chez moi. Rien de très particulier, pas de ces pilules extra délivrées pour des pathologies hyper spécifiques. Juste des cachets basiques.

Ce qui, dans le cas de Dante, était une chance.

– Je peux te soulager pour aujourd’hui. Le dosage est fait pour des omégas mâles, mais il reste très neutre. Ce ne sera sans doute pas aussi efficace que ton ancien traitement.

– Est-ce que j’ai le choix ?

Je glissais deux cachets blancs devant lui. Il les regarda avec circonspection.

– Je pourrai dire oui. Mais un choix entre te retrouver de nouveau dans un cycle de chaleur comme cette nuit, et être malade comme un chien pendant quelques jours, ce n’est pas vraiment un choix. Tu risques des nausées, des migraines, tout ce qui arrive déjà avec beaucoup de traitement. Comme une sale grippe. Mais, à priori, cela devrait réduire ton manque de sexe et tes taux de phéromones.

Dante avait juste eu le temps d’avaler le traitement avec une longue gorgée de jus d’orange quand les flics débarquèrent.