La Cité sans Mémoire
La brume ne tombait jamais. Elle montait.
À Caelith, elle s’élevait du sol chaque soir comme une malédiction vivante, engloutissant les rues pavées, les murs décrépis et jusqu’aux souvenirs des hommes. Elle n’était pas naturelle, cette brume elle avait un poids, une volonté. Elle effaçait.
Les anciens disaient qu’avant, les souvenirs se transmettaient. Que les enfants portaient les histoires de leurs ancêtres. Qu’il existait des livres. Des chansons. Des noms.
Mais depuis la Grande Brume, tout avait changé.
Personne ne savait vraiment ce qui s’était passé ce jour-là. Certains parlaient d’un roi sacrifié, d’un pacte brisé avec les dieux de l’air. D’autres disaient que le monde avait été réécrit. Mais aucun témoignage ne subsistait. Et ceux qui avaient tenté de chercher la vérité... n’étaient jamais revenus.
Elara Noveen 17 ans, n’était pas une chercheuse. Du moins, elle ne l’avait jamais été officiellement. Elle vivait dans la Cité basse, dans l’un des orphelinats gris de pierre humide, sous le regard absent des Sœurs du Silence. Elle n’avait ni famille, ni passé, ni souvenirs d’enfance clairs comme tous les enfants nés après. On l’appelait les enfants du brouillard.
Mais Elara avait quelque chose que les autres n’avaient pas : des fragments. Des éclats de choses effacées. Des visages dans ses rêves, des voix qu’elle ne reconnaissait pas mais qui lui parlaient parfois en murmurant des mots interdits.
Et surtout, elle se souvenait d’un livre.
Pas un livre réel. Non. Un livre vu dans un rêve. Un objet noir, relié de cuir, dont le titre brillait comme de l’argent vivant : “Mémoire du Néant Voix des Gardiens.”
Elle ne savait pas pourquoi ce livre hantait ses songes. Mais ce soir-là, tout changea.
Le couvre-brume venait de sonner. Huit battements de cloche, un pour chaque secteur de la cité. Les rues se vidaient, les portes se fermaient, les lanternes s’éteignaient. Seule la brume restait. Elara, elle, marchait à contre-courant, le visage dissimulé sous une capuche grossière, le cœur battant à la tempe.
Elle allait vers la bibliothèque interdite.
Le bâtiment se dressait au sommet de l’ancien quartier universitaire, là où les tours en ruines semblaient encore pleurer des savoirs perdus. Personne n’y allait plus depuis la dernière Lune rouge. Officiellement, tout avait été scellé par décret sénatorial. Mais Elara connaissait un passage. Un tunnel creusé par un ancien fou de l’orphelinat qui parlait aux pierres.
À la lueur d’une lampe à huile, elle progressa lentement, jusqu’à la salle centrale. Là, au milieu des étagères effondrées, un meuble ancien se tenait encore debout. Un coffre. Fermé à double loquet.
Elle n’avait pas de clé.
Mais quelque chose l’appelait. Comme si ses doigts savaient déjà quoi faire.
Un clic. Un second. Le coffre s’ouvrit… et à l’intérieur, le livre. Identique à celui de ses rêves.
Ses mains tremblaient. Elle effleura la couverture. Le cuir était tiède, comme une peau vivante. Le titre brillait, et à peine l’avait-elle ouvert qu’une bouffée glaciale l’enveloppa. Les lettres flottaient, se déplaçaient sous ses yeux, avant de s’arrêter pour former une première page.
“Si tu lis ceci, Elara, c’est que le temps se fissure. Tu es la dernière mémoire vivante. Ne laisse pas la Brume gagner.”
Elle recula. Une sueur froide lui coula le long du dos. Quelqu’un connaissait son nom. Quelqu’un savait.
Et soudain… un bruit. Lent. Rasé. Un pas. Puis un autre.
Elle n’était plus seule.
Une silhouette se découpait dans le brouillard qui envahissait la salle, lentement, inexorablement. Un corps noir, sans traits visibles, comme une statue animée d’ombre et de froid.
Un Marcheur de Brume.
Elara recula. Son instinct lui hurlait de fuir. Mais ses jambes refusaient d’obéir. La brume s’épaississait. Le Marcheur s’approchait.









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