PAGE BLANCHE
Page blanche
Cher journal, chers lecteurs, et j’espère… chères lectrices.
Voilà, c’est le début. Cette page blanche, offerte devant moi comme une peau nue, attend mes mots, mes phrases, mes souvenirs, mes fantasmes… ma vie.
Ma vie n’est pas bien longue — officiellement. J’ai vingt-cinq ans. Mais j’ai l’impression d’en avoir vécu cent. Ou mille.
Des existences empilées les unes sur les autres. Des visages, des villes, des lits, des départs. Des corps aussi, souvent. Beaucoup.
Je suis Kristina Sylvanevna T. — fille de Sylvain T., diplomate français, et de Ania Leonidovna D., une femme ukrainienne aussi belle que sauvage, aux yeux clairs comme le Dniepr en hiver.
Je suis née un matin chaud du 12 juin 2000, à Rostov-sur-le-Don, grande ville du sud de la Russie. Une ville tendue entre deux mondes, comme moi.
Un million d’habitants, un centre-ville râpeux, post-soviétique, des banlieues au béton fissuré, des marchés bruyants, des filles en mini-jupes l’été, des hommes qui fument et qui crient. Le Don coule au loin, paresseux.
L’été, la ville cuit. Les ruelles sentent la poussière et les pastèques trop mûres. Les chiens errants se couchent sous les voitures brûlantes.
L’hiver, tout se fige, puis tout fond. La neige devient boue, les trottoirs sont des pièges. J’ai toujours trouvé ça beau. Tragique, sale, vivant.
Je suis Gémeaux. Deux visages ? Non. Trois. Parfois quatre. Ça dépend de la lune.
Pour les Chinois, je suis Dragon. Et eux, ils ne se sont pas trompés : j’ai du feu dans les veines, des griffes sous mes ongles rouges, et une faim que rien ne calme.
Mon père, Sylvain, était en poste à Kiev quand il a rencontré ma mère. Un regard dans un théâtre, une cigarette partagée sous la neige, et le reste a suivi.
Ils se sont mariés vite, à la russe. Et puis on a déménagé à Rostov, où mon père dirigeait l’Alliance Française. Il croyait en la culture, aux livres, aux ponts entre les langues. Ma mère, elle, croyait en lui.
J’ai un frère, Sasha. Il a quatre ans de moins que moi, mais parfois j’ai l’impression d’être sa mère, sa sœur, son père, son ancre.
L’année de mes 14 ans, tout a basculé. Une route enneigée. Une voiture qui glisse. Un arbre. Une nuit.
Et puis plus rien.
Mes parents sont morts.
Il ne restait que nous deux. Et personne ne voulait vraiment de nous.
Sauf mes grands-parents maternels, dans la banlieue grise de Kiev. Un petit immeuble froid, à l’entrée branlante, au sol usé.
Mamina, sèche mais digne. Diedouchka, silencieux, ancien professeur de physique, la peau tachetée par les années et les souvenirs.
Ils nous ont recueillis. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Et moi… j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.
Le sexe est arrivé comme un poison lent. Ou comme un pouvoir, au contraire. Peut-être les deux.
Je ne l’ai pas cherché. C’est lui qui m’a trouvée. Et depuis, il m’habite.
Il me guide, il me pousse, il me perd parfois. Il est mon chaos et mon exutoire.
C’est lui que je vais raconter ici.
Mes désirs, mes nuits, mes débordements.
Pas pour choquer. Pas pour séduire.
Juste… pour me souvenir.
Si tu ouvres ce carnet, c’est que tu veux savoir.
Alors viens.
Je vais tout te dire.
Dire qu’aujourd’hui, je suis en France, à quelques kilomètres de Paris.
Une autre ville, une autre vie. Des visages polis, des métros trop pleins, des boulangeries qui sentent le beurre chaud, et des gens qui font semblant de ne pas se regarder.
Diedouchka nous a quittés il y a quelques années.
Sa fin a été douce, presque propre. Il s’est effacé comme un vieux papier jauni, en silence, dans son fauteuil, les mains croisées sur le ventre.
Mamina, elle, est partie au tout début de la pandémie. Bouffée par une saloperie de crise coronaire, en pleine nuit.
On ne l’a même pas veillée correctement. Pas de cérémonie. Pas d’adieu. Juste un appel de l’hôpital et un sac plastique.
J’ai pleuré longtemps, puis j’ai arrêté.
Sasha, mon petit frère, ce con tendre et loyal, s’est enrôlé dans l’armée.
Il dit qu’il “défend l’Ukraine”, mais il ne comprend pas qu’il sert deux camps fous, qu’il s’est jeté dans un piège sanglant qui dépasse tout.
Il croit encore qu’on peut être un héros dans ce monde. C’est noble. C’est idiot. C’est lui.
Et moi ?
Moi je suis en couple, depuis six mois, avec ma colocataire Valeria.
Une brune nerveuse, drôle, à la bouche trop grande et au rire trop fort. On s’aime comme deux fauves qui se tournent autour, on dort nues, collées, ou à l’opposé, selon les nuits.
C’est doux. C’est simple. C’est rare.
J’ai trouvé un semblant de paix.
Je bosse comme réceptionniste dans une grosse boîte d’immobilier d’affaires. J’ai une carte d’accès, un badge à mon nom, une voix bien placée quand je décroche.
Et quand je sors, je redeviens moi.
Je lis beaucoup.
J’écris ici.
Je fais des photos, parfois des vidéos plus osées, quand j’ai envie de jouer avec le regard des autres.
Je discute sur les réseaux, j’observe, je provoque.
Je vais à la salle deux à trois fois par semaine pour garder la forme — et mon cul d’enfer, comme dit Valeria en me claquant la fesse dans la salle de bain.
Et aujourd’hui, l’appel de ce journal est devenu une évidence.
C’est ici que je veux poser tout ça : mes nuits, mes corps, mes blessures, mes jeux, mes fantasmes, mes rencontres, mes démons.
Tout ce que je vais écrire est vrai. Ou presque.
Oui, j’ai romancé certains souvenirs. Parce qu’il faut bien un peu de velours pour glisser la morsure.
Mais ce que vous lirez ici — les mots crus, les scènes dures, les caresses, les râles, les soumissions et les élans —, c’est moi.
Si vous avez peur des mots sales, des corps nus, des vérités qui collent… refermez ce carnet.
Sinon : restez. Lisez.
Et surtout, écrivez-moi.
Vos mots, vos critiques, vos baisers ou vos claques, je les prends tous.
Kristina.