Prologue - Avalone
Deux mois plus tôt
Savage de Bahari en fond sonore, je me déhanche sur la piste. Laisse l’alcool désinhiber mes sens. Juste un peu pour lâcher prise, pas assez pour perdre la raison.
Mes premières fois en boîte de nuit date toutes de cette année, mais j’y suis venue assez souvent pour savoir que je peux lâcher prise. Exit la petite Avalone craintive qui avait peur d’aller se fondre dans la masse, tant elle se trouvait rigide. Exit celle qui paniquait à cause de ses histoires de verres drogués et des piqûres. Enfin, presque.
Je reste toujours sur mes gardes, mais il m’a fallu être réaliste : je n’ai pas d’amies et encore moins de frère ou sœur pour m’accompagner. Si je devais attendre d’avoir quelqu’un de disponible, je n’y serai jamais allée. Donc me voilà, aujourd’hui, au milieu de la foule, en train de m’épuiser à suivre le rythme, euphorique.
Il t’en faut bien peu, ma pauvre...
Aussi quand I don’ wanna wait de David Guetta & OneRepublic prends le relais, je me lâche complètement. La chaleur cuisante de mes muscles épuisés ne me ralentit pas. Je veux sentir la brûlure de l’effort dans chacun de mes membres. Jusqu’à oublier ce qui m’entoure et ne plus penser. Dans mon élan, je ne bronche même pas quand je sens des mains courir sur ma hanche. Il y a quelque temps, je me serai crispée, voire aurait dégager l’importun, mais si je suis là, ce n’est pas juste pour m’amuser. C’est aussi pour trouver quelqu’un avec qui partager ma nuit. Ça aussi, c’est nouveau et j’adore ça !
Une fragrance légèrement boisée se fraye un chemin jusqu’à mes narines quand il se rapproche de mon dos, se collant un peu plus à moi. Le plus compliqué reste de savoir à qui j’ai affaire.
Un coup d’un soir, oui, mais pas avec un gros lourd non plus. J’ai un minimum de respect pour moi.
Alors quand il me fait tourner sur moi-même pour m’attirer de nouveau à lui, je me permets une légère observation. Chose que je regrette instantanément, parce que je me sens soudain incroyablement mal à l’aise. Non pas qu’il soit désagréable à regarder, bien au contraire. C’est moi le souci. Je ne me sens pas du tout légitime à flirter avec un mec pareil !
Ma came de base, c’est les bruns avec les cheveux coiffés en arrière. Ou légèrement ébouriffés, tiens ! Mais le blond qui me fait face les bat largement ! Cheveux longs relevés en chignon, barbe d’une semaine à peu près...
Enfin, je crois ? Non, mais qu’est-ce que j’y connais même ?!
Dans tous les cas, nous deux, on n’est clairement pas dans la même catégorie ! Merde ! Moi qui me sentais si bien, je deviens maladroite et lui marche sur le pied. Je me confonds en excuse et bégaye la fameuse excuse du petit coin pour m’enfuir loin. Très loin.
Il tente de me rattraper, mais je lui glisse entre les doigts et me précipite à ma table pour récupérer mon sac. Je n’ai pas menti, enfin, pas entièrement. Parce que j’ai effectivement été dans les toilettes pour me rafraîchir.
Je grimace devant mon reflet. Pas parce que je me trouve laide — je sais ce que je vaux, sans me prendre pour un canon non plus — mais parce que certaines rencontres vous rappellent brutalement que vous ne jouez pas dans la même cour. Lui, par exemple. J’aimerais me sentir flattée qu’il ait posé les yeux sur moi, mais non : mon ventre se tord d’imposture, la culpabilité grimpe en flèche, et mes vieux démons se pointent comme des invités indésirables.
Depuis ma rupture il y a deux ans, c’est l’inverse : je savoure les regards. Pas ceux qui me dévorent comme un morceau de viande, mais les petites étincelles, l’attention qui fait vibrer. Pour quelqu’un qui s’est longtemps planquée dans des fringues de seconde main, c’est grisant. Léna n’y est pas pour rien : elle s’éclate à transformer ma garde-robe, et moi, j’adore ça.
D’ailleurs, c’est elle qui est à l’origine de ma tenue de ce soir. Elle l’a créée de A à Z et bordel, que j’en suis fière ! Une wrap dress turquoise avec un côté un peu elfique et avec une fente mais qui donne vu sur le shorty qu’elle a intégrée dessous : une pépite. Surtout qu’elle a pensé à m’ajouter des poches ! Je l’adore et je m’en veux de me sentir si mal dans ma peau actuellement. Je voudrais lui faire honneur, mais je m’en sens totalement incapable dans l’immédiat.
Toute mon innocence de la soirée s’est évaporée...
Tant pis pour le plan cul, je fume une clope et je me tire.
Assurée dans ma démarche, concentrée sur la quête de mon briquet, je bute contre quelqu’un à la sortie du pipi-room. Ce n’est pas tant le choc que le contenu de mon sac finissant au sol qui m’extirpe un râle de frustration.
Parfait ! Tout simplement parfait ! Décidément...
Alors que je m’excuse auprès de la personne, sans vraiment la regarder, cette dernière s’abaisse pour m’aider au lieu de rentrer dans la pièce. Contre toute attente, il ne s’agit pas d’une femme voulant soulager sa vessie, mais d’un homme, au vu des mains.
Je me surprends à sourire en voyant du vernis sur ses ongles. Du 3D nail art, si je ne m’abuse. Dans un beau gris argenté bien géré. Les ongles sont fins et bien entretenus, Léna serait intenable si elle était là ! Elle adore les mecs avec du vernis, d’autant plus de ce genre.
J’avoue que ça me passait pas mal au-dessus jusqu’à ce qu’elle se penche sur le sujet et maintenant, j’avoue, ça me fait un petit quelque chose. Surtout en vrai.
— Pas de souci, ça arrive, me rassure celui que j’ai bousculé.
Sauf que lorsque mes yeux rencontrent les siens, je perds mon souffle.
Merde ! Le mec de tout à l’heure !
Incapable de dire quoi que ce soit, je reste à bader comme une débile devant lui et ces iris bleu bien trop clair et... familier ? Mon envie de me cacher derrière ma sacoche s’évapore aussitôt que mes sourcils se froncent.
Je l’aurai déjà vu ailleurs ? Non, impossible d’oublier quelqu’un comme lui ! Je veux dire, il est-
Il interrompt mes pensées en se raclant la gorge. Ce qui me fait paniquer et relever d’un seul coup.
Ce qui était une putain de mauvaise idée, puisque dans mon empressement, on se rentre dedans. Nous voilà donc tous les deux en train de gémir de douleur. Je bredouille de nouvelles excuses et tente de fuir cette situation gênante au possible en passant par le côté. Seulement, je me stoppe dans mon élan à peine l’ai-je doublé, en entendant mon nom dans sa bouche :
— Merde, Ava, t’es toujours aussi maladroite !
Il a lâché ça d’un rire qui m’a remué d’une manière perturbante, loin de tout reproche.
— Je... pardon ? Comment vous-
— Vous, carrément ? feint-il de s’offusquer, une main sur le cœur. Mince, je savais que j’avais changé, mais à ce point ?
Pourquoi plus il parle, plus son timbre me dit quelque chose ? Comme un souvenir lointain, un écho plus jeune, moins rauque, mais similaire à ce qui bourdonne à mes oreilles malgré tout. Je fouille ma mémoire, à la limite d’imaginer un guet-apens. Comme si quelqu’un avait collecté des infos sur moi juste pour monter un plan foireux... ridicule. Si on voulait vraiment m’avoir, une piqûre suffirait.
Cynique ? Oui. Parano ? Encore plus. Merci à l’ancien monstre qui partageait ma vie.
Donc j’en reviens à ma première hypothèse. Il coupe court à ma réflexion en répondant de lui-même à cette question.
— Alex. Au lycée Camille Jullian. En générale. Tu avais pris SES en option et moi, j’avais-
— HGGSP et LV, terminé-je à sa place, le souffle court. Oui... je me souviens.
Bordel de nouille ! Alex ?! Mais il était si... et il est devenu si... !
Mon envie de disparaître se décuple d’autant plus. Alex, c’est mon grand regret. Celui auprès duquel j’ai toujours voulu m’excuser sans parvenir à le retrouver sur les réseaux, peu importe mes recherches. Et le voilà, maintenant, devant moi et je suis incapable de prononcer un mot !
Je pensai avoir réussi à m’en débarrasser après lui avoir assuré que je devais lever le camp, mais non. Monsieur n’en a rien eu à faire et m’a rejoint dehors, alors que je suis en train de griller ma... troisième cigarette pour évacuer mon stress !
Je me crispe quand il s’assoit à côté de moi et me tends un verre. Que je refuse d’un signe de tête.
Est-ce que je suis soudain devenue muette ? Y a fort moyen.
J’ai chaud, j’ai froid, je ne sais pas quoi dire ni quoi faire. Tout ce dont je suis persuadée, c’est que si je pouvais me cacher dans un trou de souris, je le ferais fissa !
— Je ne m’attendais pas à te voir ici, rompt-il le silence.
— Crois-moi, de nous deux, j’en suis la plus surprise, lâché-je ironique.
Ah non, pas muette, juste conne !
Totalement même. Qui reste sur une scène de crime pour s’en griller une au lieu de fuir la queue entre les jambes ? Ava la bonne grosse folle de service pour vous servir ! Je soupire, mon front contre le plat de ma main.
— Tout va bien ? s’enquiert mon ancien camarade de classe.
Un gloussement cynique m’échappe. Non, rien ne va ! Cette soirée devait être mon sas de décompression, sauf que c’est tout l’inverse ! J’ai le cœur au bord des lèvres, ça grimpe mon œsophage comme une plante rampante depuis tout à l’heure.
— Ava ? relance-t-il devant mon silence, une main sur mon épaule.
— Oui, oui ça va t’en fais pas. J’ai juste... un peu trop forcé, feins-je en me maudissant pour ce mensonge.
Elle est belle la femme pleine de résolution, prête à assumer ses erreurs et ne plus recommencer, tiens ! Même pas foutue d’être honnête !
Faut dire que j’ai été prise de court et que je gère très mal les choses dans ces conditions. C’est pour ça que j’étais sortie à la base. Fumer et prendre l’air, histoire de remettre de l’ordre dans mes pensées. Je commençais à avoir une ébauche d’action, mais non ! Il a fallu qu’il se ramène et me coupe l’herbe sous le pied et maintenant ? Je suis tétanisée.
À la fois de la réaction qu’il pourrait avoir, mais aussi qu’il ait oubliée. Que ce que j’ai besoin de lui livrer n’ait été qu’un moment fugace dans sa vie. Je me sens soudain d’une bêtise crasse. Qui cogite en boucle plus de quinze ans sur un passage de lycée en dehors de moi, hein ?
— Dure journée ? demande-t-il en reprenant sa place.
Dure soirée, plutôt...
Mais je ne peux décemment pas lui répondre ça. Ne sachant que faire, je m’astreins à garder la bouche fermée. Au point que les secondes se muent en de nombreuses minutes qui me donnent l’impression d’être coincée dans une impasse. Ce n’est que lorsqu’il se relève, en me souhaitant une bonne soirée, que je sors de ma torpeur :
— Alex !
Il se tourne vers moi et je dois me dévisser les cervicales pour voir son visage. Si bien que je finis par me lever pour être au même niveau que lui. Enfin presque. Parce qu’il faut une bonne tête de plus que moi, le loustic ! Avant, on était plus ou moins de la même taille, mais là ? J’ai l’impression d’être une fourmi face à lui. J’inspire donc pour ne pas perdre l’élan de courage qui vient de me traverser.
— Je suis désolée...
Ces traits se tordent dans une incompréhension flagrante.
— Pour la façon dont je me suis comportée avec toi au lycée, continué-je sur ma lancée. Je... j’ai toujours voulu... m’e- m’excuser pour ça.
Je frissonne, n’ose plus le regarder dans les yeux. À défaut mon attention se porte sur la poubelle à sa gauche. Je me mords la lèvre et poursuis :
— Je... tu méritais mieux que ça et j-je n’ai rien trouvé de mieux que te mentir pour mieux t’éloigner. Il n’y avait personne, tu sais ? Tout ça, c’était un mensonge et j’avais plein de raisons à l’époque ! Une liste entière que je me suis répétée comme un mantra et je...
Merde, je parle trop. Ne cherche pas l’absolution, Ava ! Ne joue pas la victime, c’est toi le bourreau ici !
— Enfin, tout ça, c’est... ça me semble bien dérisoire ce soir. Toujours est-il que je voulais te dire que tu n’avais rien fait de mal et... que je suis désolée d’avoir agi ainsi.
Face à son manque de réaction, je cherche un peu de courage tout au fond de moi, gonfle mes poumons d’oxygène pour me forcer à ne rien lâcher.
— Même si tu ne te rappelles probablement pas de tout ça. Après tout, c’était le lycée, des gamineries d’adolescents, mais voilà... je voulais que tu le saches.









Il a l'air très marrant ce Alex ! Pauvre Ava qui voulait juste un plan c** XDle Karma l'a rattrapé.