L'expédition Alpha
Quand il se réveilla ce matin-là, tout semblait normal. La lumière blanche des néons l’aveuglait, mais il pouvait sentir la douce odeur du café chaud qui l’attendait sur sa table de chevet. Il se leva, posa son pied nu sur le carrelage froid et frissonna. Il saisit la tasse et porta le liquide amer à ses lèvres. La chaleur de la boisson dissipa le reste de brume qui flottait dans son esprit. Réveillé, il ouvrit la porte de sa capsule. Enfin, tenta de l’ouvrir. La paroi coulissante lui résista, et il eut beau forcer sur la barre de fer qui servait de poignée, elle ne céda pas. Il frappa plusieurs coups contre la solide paroi métallique, cria, appela, mais n’entendit rien. Machinalement, son regard fit le tour de la pièce, à la recherche de quelque chose qui aurait pu l’aider ; mais ni le matelas trop mou, posé sur le bloc du sommier lui-même fixé au sol, ni la petite table de chevet sur laquelle était encore posée la tasse vide ne pouvait être d’une quelconque utilité. Désemparé, il s’assit sur son lit, et essaya de se souvenir des évènements de la veille. Il regarda fixement la porte devant lui, comme s’il essayait d’en tirer une explication. Et progressivement, la mémoire lui revient.
La planète s’était avérée prometteuse. Le commandant du vaisseau avait alors décidé d’envoyer un petit détachement d’hommes afin d’arpenter la surface, et de repérer les éventuelles menaces ou autre forme de vie. Il faut dire que l’enjeu était de taille : voilà près d’un siècle que le vaisseau mère Galactica VII cherchait une planète sur laquelle l’humanité pourrait s’installer quand la Terre arriverait à court de ressources. Car au milieu du XXIᵉ siècle, cela s’était avéré inévitable : d’ici à quelques siècles, l’être humain ne pourrait plus y vivre. Après avoir ignoré les rapports des différents spécialistes de climatologie et continué à écumer les ressources de la planète, il arrivait à un point de non-retour : attendre et mourir, ou fuir pour vivre. Un gigantesque programme spatial avait alors été mis en place dans l’objectif de trouver une remplaçante à la Terre. Toutes les agences spatiales du monde, soutenues par des mécènes milliardaires qui espéraient en échange obtenir des places de choix dans les premiers vaisseaux, s’étaient unies pour donner naissance à Galactica. Les chercheurs du projet parvinrent à concevoir un réacteur suffisamment puissant pour atteindre une vitesse proche de celle de la lumière. À partir de cette nouvelle technologie, dix vaisseaux mères avaient été conçus, et chacun d’entre eux avait été envoyé dans un système solaire où une ou plusieurs planètes avaient été répertoriées comme éligibles. Les critères étaient simples : il fallait que l’atmosphère soit viable, ou qu’il puisse le devenir en moins de 50 ans, et surtout, qu’aucune forme de vie ne soit déjà présente sur la planète. Si aucune planète du système ne correspondait aux critères, le vaisseau mère était chargé de repérer à proximité un autre système, une autre planète qui pourrait y répondre. Une fois la planète parfaite trouvée, le vaisseau mère communiquait sa position à la Terre. Alors, la Grande Migration pourrait commencer, et l’humanité serait sauve, du moins pour quelques millénaires. Mais, pendant les cent cinquante années qu’avait duré le programme, aucun des dix vaisseaux mères n’avait repéré la perle rare. Le temps commençait à presser, les ressources sur Terre à s’épuiser. Mais une lueur d’espoir avait surgi : dans le système B06-32, Galactica VII avait repéré une planète potentiellement habitable. Les discussions n’avaient pas duré longtemps : il fallait se rendre sur place. Et voilà comme le sergent Matt Powell s’était retrouvé à faire le guet en face de cette ouverture béante qui semblait plonger jusqu’au cœur de la planète.
Ce n’était pas un travail pour lui. Lui, il était un homme d’action, toujours en mouvement, le doigt sur la gâchette, prêt à tirer. Et voilà qu’il se retrouvait là, immobile, à fixer un horizon rouge dans lequel rien ne bougeait. Le vent chaud sifflait tout autour de lui. Il ne l’entendait pas, bien sûr, à cause du casque. Mais il voyait les nuages de poussière se soulever, et régulièrement, il passait un bras sur la visière pour retirer l’épaisse couche de sable qui s’y collait. L’atmosphère de la planète n’était pas respirable, il contenait trop peu de dioxygène : mais les scientifiques du vaisseau avaient estimé qu’ils pourraient la rendre viable en un peu plus de 50 ans. C’était mieux que rien, et de toute façon, le temps pressait. Et puis, tous les autres critères fonctionnaient : la température y était légèrement plus élevée que sur Terre, la pression atmosphérique aussi, la gravité légèrement plus faible. Restait le critère principal : l’absence de vie autochtone. La mission du groupe Alpha était alors de s’en assurer. Ils devaient rester un mois à la surface, repérer d’éventuels refuges, et s’assurer qu’ils étaient déserts. Alors seulement, Galactica VII enverrait le message salvateur à la Terre, et la grande migration pourrait commencer.
Voilà pourquoi le sergent Powell Matt, pour les intimes — faisait le guet devant cette grotte. Il avait été désigné par le commandant Flagg pour rester en arrière, pour assurer la liaison avec la navette, et pour s’assurer que le groupe qui s’était enfoncé dans les profondeurs de la planète ne se fasse pas surprendre par une menace arrivée par l'arrière. Matt ne comprenait pas pourquoi c’est lui qui avait été choisi : en tant qu’homme d’action, il lui semblait que sa place était plutôt auprès des autres. Mais il devait rester là, endurant les nuages de sable et la chaleur étouffante dans sa combinaison, immobile, le canon braqué sur l’horizon, à l’affût d’une menace qui n’existait pas. Car Matt en était persuadé : il n’y avait pas de vie sur cette planète. Elle était trop aride, trop inhospitalière. Personne ne pouvait vivre là. En tout cas, lui, il en était incapable. Il attendait avec une grande impatience de regagner le confort de sa chambre dans son vaisseau, où la température était toujours idéale, le son jamais trop fort, la décoration toujorus à son goût. Si au moins, il avait pu être avec les autres… Il ne s’ennuierait pas ici, seul, à user son regard sur un horizon vide. Et puis, il pourrait être avec Karen… Enfin, la sergente Oliarsky. Jusqu’ici, elle ne lui avait pas accordé un regard. Mais c’est parce qu’il n’avait pas pu lui prouver sa vraie valeur. Tout ça parce que le commandant avait compris ce que Matt voulait, et que, comme il ne l’aimait pas, il faisait tout pour que le sergent Powell et la sergente Oliarsky passent le moins de temps ensemble. Mais un jour, il en était sûr, Matt aurait sa vengeance. Un jour, il pourrait partir en expédition avec Karen, il pourrait lui montrer ce qu’il sait faire, et alors, c’est sûr, elle tomberait son charme.
La radio du sergent Powell grésilla :
" - Commandant Flagg pour sergent Powell. Nous avons atteint le quatrième palier. À vous.
- Sergent Powell pour commandant Flagg. R.A.S à la surface. À vous.
- Commandant Flagg pour sergent Powell. Très bien. Nous progressons vers le point le plus profond. Nous devrions y être dans cinq minutes. Terminé."
Matt rattacha le micro à sa ceinture. Il n’y en avait plus pour très longtemps. D’ici à quelques minutes, le commandant le rappellerait pour lui dire “la zone est vide de tout danger, retour de l’expédition imminent”. Alors le groupe remonterait jusqu’à son poste de garde, tout le monde se féliciterait, et une nouvelle journée se conclurait, avec toujours le même résultat : la planète est inhabitée. Et le lendemain, il faudrait recommencer : partir à l’aube, marcher toute la journée, revenir, manger, dormir. Et le jour d’après, encore et encore, pendant une semaine. Matt savait que la fin de l’expédition arrivait, et que les conclusions seraient celles qu’il affirmait depuis le début, qu’il n’y avait pas de vie sur cette planète. Mais il n’en voyait pas la fin. À nouveau, l’écouteur de sa radio grésilla :
" - Commandant Flagg pour Sergent Powell. Nous avons atteint l’objectif. La zone est vide de tout danger, retour de l’expédition imminent. À vous
- Sergent Powell pour commandant Flagg. Je vous attends. À vous.
- Commandant Flagg pour sergent Powell. Nous revenons au pas de course. Attendez-nous dans dix minutes."
La communication coupa brutalement. Matt tendit l’oreille, attendant le “terminé” qui mettrait fin à la conversation. Il n’entendit rien :
" - Sergent Powell pour commandant Flagg. Demande l’autorisation de mettre fin à la conversation. À vous."
Aucune réponse. Matt ne s’en inquiéta pas plus que ça. Le matériel radio qu’on leur avait donné datait du début du siècle, et ils avaient déjà rencontré, lors des sorties précédentes, de nombreux problèmes techniques. Il tenta de contacter un autre membre de l’équipe. Et qui était le deuxième plus au gradé ?
" - Sergent Powell pour Sergente Oliarsky. J’ai perdu la communication avec le commandant Flagg. Demande ce qui se passe sur le terrain. À vous."
Matt attendit quelques dizaines de secondes, puis réitéra son appel à plusieurs reprises. Au bout de la quatrième fois, il put joindre la sergente Oliarsky. Sa voix était incompréhensible. Elle semblait totalement paniquée, au bord des larmes. Ses mots étaient entrecoupés de respirations fortes, comme si elle courait à toutes allures :
" - Sergent Powell pour Sergente Oliarsky. Reprenez votre calme et décrivez-moi la situation s’il vous plaît.
- Il y avait quelque chose, parvint-elle à articuler, quelque chose au fond de la grotte.
- Quoi comme chose ?
- Un être vivant. Une créature. Une créature énorme. Elle a décimé l’expédition. Je suis la seule à en être sortie. Je cours pour lui échapper.
- Écoutez Karen, ne craignez rien, j’arrive pour vous sortir de là. Ne vous inquiétez pas, vous n’allez pas mourir. Je vais vous sortir de là."
Matt sauta par-dessus la butte de terre derrière laquelle il était en planque. Enfin, l’occasion rêvée de montrer sa bravoure à Karen se présentait ! Le reste de l’expédition était mort, certes, mais il ne les avait jamais vraiment appréciés de toute façon. Et puis, leurs combinaisons étaient solides, bon nombre d’entre eux étaient encore certainement vivants. Karen, dans sa panique, n’avait pas du bien évalué la situation. Ce serait pour lui une occasion encore plus grande de briller à ses yeux s’il pouvait parvenir à ramener d’autres membres en vie… Et peut-être qu’il pourrait prendre la place du commandant Flagg… Matt entra dans la grotte, son blaster pointé en avant. Il alluma la lampe torche, et balaya le mur en face de lui, jusqu’à trouver le tunnel qui descendait. Il s’y engagea, espérant trouver Karen le plus vite possible. Il n’était pas rassuré à l’idée qu’une d’être dans l'antre d'une créature extra-terrestre. Il se demandait comment celle-ci pouvait vivre ici. Il doutait même de son existence. Après tout, le groupe avait peut-être été victime d’un éboulement, et les ombres avaient effrayé Karen. Ce devait être ça, personne ne pouvait vivre dans un environnement aussi hostile. Cette planète était inhabitée, il en était absolument certain.
La lumière de sa lampe se refléta sur un objet au sol. Matt s’en rapprocha pour mieux voir. Il eut un haut le cœur : c’était le corps de Karen. Sa combinaison avait été déchirée de haut en bas sur toute la longueur du buste, laissant entrevoir une plaie béante. Son crâne était tuméfié, presque impossible à reconnaître, comme si elle avait roulé sur plusieurs dizaines de mètres, ou qu'elle avait heurté la paroi de roche à plusieurs reprises. Ses jambes et ses bras se pliaient dans des angles que Matt n’aurait jamais cru possible. Il eut à peine le temps de se remettre de ce qu’il voyait qu’il se sentit entraîné en arrière par les chevilles. Il perdit l'équilibre et chuta lourdement sur le ventre. Il sentit que l'air commençait à lui manquer, et compris que le tuyau qui reliait son casque au réservoir d’oxygène s’était détaché. Il parvint à se retourner, pour voir une créature tentaculaire qui se dressait au-dessus de lui. Sans réfléchir, il pointa son blaser dans sa direction, et fit feu à plusieurs reprises. Les lasers brulèrent la peau de la créature, creusant des trous de la taille d’un point dans l’amas de chair visqueuse. La créature s’effondra, et Matt commença à suffoquer. Avant qu’il n’ait pu réviser le tuyau à son casque, un voile noir se posa sur son regard, et il perdit connaissance.
L’expédition de la veille avait donc été un désastre. Matt s’en souvenait maintenant. Aucun des membres de son équipe n’avait survécu à l’attaque de la créature extra-terrestre. Même la sergente Oliarsky était morte. Cette pensée l'attrista, mais il se dit qu'il devrait vite s'en remettre. Lui aussi d'ailleurs, aurait dû être mort. Comment se faisait-il alors qu’il soit maintenant dans sa capsule, sur la navette qui devait le ramener dans le vaisseau mère ? Est-ce qu’il avait survécu, était parvenu à ramper jusqu’à la navette et lancer l’ordre à l’intelligence artificielle de bord pour qu’elle revienne au vaisseau mère ? Non, il n’aurait jamais pu faire ça seul. Il avait dû bénéficier de l’aide de quelque chose, ou de quelqu’un. Un des membres de l’équipe avait-il survécu ? C’était possible, après tout. L’un deux avait pu se cacher, et ainsi échapper à la folie meurtrière de la créature. Où alors, les quelques membres laissés dans la navette l’avaient retrouvé. Mais pourquoi alors l’avait-on enfermé dans sa capsule ? Est-ce qu’on avait peur de lui ? Quelque chose lui disait que son contact avec la créature extra-terrestre n’y était pas pour rien. Peut-être les autres membres de l’équipage avaient estimé qu’il devait être contaminé, et qu’il valait mieux l’isoler. Il avait été en contact direct avec elle, son courage l’avait poussé en avant, jusqu’à éliminer la créature. Peut-être qu’il était le seul à avoir survécu, et que par précaution, on l’avait isolé, en attendant de connaitre sa version. Matt était si perdu dans ses pensées qu’il entendit à peine le loquet de la porte se déverrouiller. Ce n’est que quand la paroi glissa sur le côté qu’il leva un regard interrogateur vers la personne qui entrait, espérant obtenir des réponses. Mais ce ne furent que des nouvelles questions qui lui vinrent à l’esprit : en effet, devant lui se tenait la sergente Karen Oliarsky.