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L'envol des papillons

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Summary

Vive et résiliente, Yonah Colibrush a grandi dans un hôpital de la Capitale atteinte d'une maladie qui lui cause une malformation cardiaque dégénérative. Entre son docteur prévenant qui lui fait une annonce difficile et son père intransigeant, n'ayant d'autres préoccupations que l'État d'une nation en guerre qui l'emploie, aux rênes de sa vie, Yonah s'évade à l'aide de son ami de toujours, et lui fait la promesse de lui écrire des lettres. Mais son père ne lésine pas sur les moyens pour la retrouver. Bobines en vrac et journal intime pour seuls bagages, c'est dans sa fuite chaotique que Yonah change d'identité jusqu'à se faire passer pour un garçon, et finit par embarquer à bord d'un train pas comme les autres. Itinérant entre divers territoires en guerre, son grand voyage commence. La voici mêlée au cirque Morphos et à son extravagante troupe d’artistes. Entre magie envoûtante, flammes indomptables et talents singuliers, chacun y porte sa propre vérité. Jusqu'où Yonah sera-t-elle prête à aller pour préserver sa fragile liberté et se faire une place parmi eux ? Pourra-t-elle se fier au grand patron, Oscar Santoro, qui se dit honnête et sans histoire ? Qui verra ses secrets se révéler en premier ?

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

Chapitre 1 : l'impulsion

Il était de ceux qui comprenaient cette douleur.

Celle qui hurle farouchement dans le cœur une manifestation de la vie,

Avec la douce violence de ceux qui n’ont plus rien à perdre,

Sinon leur lumière.

Elle se tenait là assise sur une chaise et immobile, au milieu d’une pièce plongée dans le mutisme le plus complet. Inclinant la tête, ses mèches marronnes effleurèrent ses joues, et ses cils battaient innocemment, de stupéfaction. Dans sa poitrine, son cœur tambourinait, tel un oiseau pris au piège dans sa cage d’os. Elle le sentait heurter les parois du silence, bien trop troublé, pour se laisser apprivoiser. Et ce n’était pas bon, il fallait qu’elle calme l’effroi qui s’emparait de la bête, avant de s’y briser les ailes. Prenant une grande inspiration, elle entrouvrit ses lèvres, hésitante.

- Excusez-moi mais, à tout hasard, pouvez-vous me répéter ce que vous venez de dire ?

La voix calme de la jeune fille prenait place dans la pièce, mettant fin au silence auquel ils étaient restés suspendus. En face d’elle, le visage neutre mais le regard avisé, se tenait son docteur de longue date, le Dr. Lee. Lui qui était si professionnel et droit laissa ses épaules légèrement s’affaisser, tandis qu’il choisissait ses mots avec soin. Il avait ce regard que les médecins prennent lorsqu’ils ne veulent pas inquiéter, mais qu’ils ne peuvent pas mentir non plus. Visiblement, la vérité restait amère, peu importe qui l’a prononçait. Ou l’entendait.

- Il va être temps pour toi d’envisager tranquillement une chirurgie, Yonah. Pas maintenant, pas dans l’urgence. Mais si l’évolution continue ainsi, on ne pourra pas y échapper.

Yonah se perdit dans une réflexion silencieuse, comme occupée à enregistrer cette nouvelle information. À quel moment les choses ont-elles pu déraper de la sorte ? La tournure qu’était en train de prendre les évènements en cet instant même n’avait pas beaucoup de sens aux yeux de la jeune fille.

- J’avoue ne pas très bien comprendre, répondit-elle avec calme. Ce n’était qu’un malaise, docteur. Les résultats ont été si mauvais que ça ?

Cet énième entretien avec son docteur n’était pas dû au hasard. Voilà une semaine à présent, la jeune fille avait été en proie à des palpitations soudaines. Son cœur avait cogné si fort qu’elle l’avait senti battre dans l’entièreté de son corps, lui donnant alors le vertige. À peine sortie de sa chambre, elle s’était écroulée dans le couloir, comme frappée par une douleur qu’elle ne savait encore nommer. Fort heureusement, elle n’était pas seule. Un froissement de tissu le lui rappela. Derrière elle, le soldat attentif assigné par son père stagnait sans un bruit, dans le seul but d’assurer sa protection. Il restait là, jour et nuit, immobile, tel un meuble faisant partie du décor quotidien. Surtout en cette période incertaine, où la guerre faisait rage au-dehors de ces murs blancs et stériles. Autant dire que son père, si attentionné et protecteur, savait comment utiliser son pouvoir et l’influence qu’il exerçait dans l’armée à la botte de l’état, exactement comme ça l’arrangeait. Quoi qu’il en soit, cet épisode avait poussé son docteur à l’envoyer passer quelques tests et examens, par précaution. Une échocardiographie entre autres et le port d’un Holter durant 72 heures. À présent, il ne restait plus qu’à découvrir les résultats. C’était là, la raison de cet entretien. Le voile allait bientôt se lever. Son docteur jeta un regard furtif derrière elle, vers l’homme en uniforme, avant de se pencher un peu plus en avant. Yonah ne se retourne même pas. Elle sait qu’il écoute, fidèle aux attentes de son père.

- Les résultats montrent une progression, Yonah. L’épaississement de ton septum continue, doucement mais sûrement. Ce n’est pas encore alarmant, mais il va falloir rester vigilant », expliqua le Dr. Lee.

Silencieuse, elle haussa un sourcil, puis acquiesça, comme si le Dr. Lee venait de lui confirmer ce qu’elle savait déjà. Ses yeux dérivèrent vers l’extérieur, contemplant le paysage au-delà de la vitre.

- Et ? Ma carrière de funambule prend fin ? Ne me dites pas que je devrais m’inquiéter pour un malaise, répéta-t-elle doucement, non sans une pointe d’ironie dans la voix.

- Pas encore. Pas si vous restez prudente. Les résultats ne sont pas aussi glorieux qu’il y a six mois. Un petit épisode d’arythmie nocturne a été détecté à l’Holter, pendant la nuit. Pas long ni dangereux pour l’instant. Mais pas inexistant non plus. C’est bien la première fois qu’on recense ça dans ton dossier médical, on ne peut pas le négliger.

Yonah soupira en prenant note mentalement de ce que son docteur lui disait. Pas de fatigue. Mais pas de soulagement non plus. Le Dr. Lee observa une minute de silence avant de refermer son dossier avec précaution, laissant le temps à sa patiente d’y réfléchir. Croisant les mains sur ses genoux, elle releva lentement les yeux.

- Mais si je comprends bien, l’intervention chirurgicale n’est pas pour tout de suite, n’est-ce pas ? Finit par lui demander la jeune fille d’une voix qui se voulait claire et maîtrisée.

- Pas encore. Vos médicaments font encore leur travail, mais ils ne suffiront pas éternellement. Pour l’instant, ils maintiennent vos symptômes à distance et vous évitent le pire. Mais qui sait combien de temps cela peut encore durer. Six mois ? Un an ? Cela reste difficile à dire exactement. Cependant, le cœur s’épuise. Vous ne le sentez pas toujours, mais ça se dégrade. Vous en êtes au stade intermédiaire, Yonah.

Elle acquiesce sans dire un mot. Puis se tourne légèrement, juste assez pour que le soldat entre dans son champ périphérique.

- Je suppose que tout cela sera fidèlement rapporté à mon père ?

L’homme resta muet. Soldat fidèle à son rôle, il ne bougea pas d’un millimètre, le regard toujours fixé droit devant lui. Ennuyée, Yonah retourna son attention vers le médecin, esquissant un demi-sourire sur ses lèvres. Ce voile de douce ironie recouvrait tout ce qu’elle aurait pu laisser transparaître d’autre : anxiété, fatigue, indifférence. L’impuissance l’envahit et la rendit lasse. Tout cela échappait à son contrôle.

- Je préférerais que vous lui disiez que tout va bien. Qu’on a parlé de vitamines. Ou de soupe chaude. Vous choisirez.

Le médecin ne répondit pas à la boutade. Au lieu de cela, il lui tend une enveloppe contenant son dossier médical mis à jour, dans un sourire compatissant. Elle s’en saisit avec lenteur et la glissa sous son coude, sans un mot. Puis elle se leva, le remerciant au même moment. Le soldat s’écarta pour lui laisser le passage. Au moment de franchir le seuil de la porte, le médecin s’autorisa à ajouter un dernier conseil.

- Faites attention à vous. Reposez-vous dès que possible. Faites tout pour prévenir les problèmes, même un simple malaise. Ne négligez aucun signe, Yonah. Ma porte reste ouverte en cas de besoin, vous le savez.

Elle fit une pause avant de poursuivre son chemin. Le docteur resta là, la regardant quitter son local, sans un mot de plus. Dehors, elle traversa le couloir et quitta le quartier de locaux réservé aux consultations. Dans un dernier virage, elle se retrouva face aux ascenseurs. Appuyant sur le bouton, elle patienta en silence, dans l’attente que les portes s’ouvrent afin de monter au dernier étage, réservé aux patients hospitalisés ou logés sur place. Elle connaissait cet étage par cœur. Comme une mélodie familière, elle quitta l’ascenseur sans hâte, l’enveloppe bien calée sous ses bras. Et toujours à la même distance, le soldat la suivait d’un pas régulier, mécanique, comme une ombre têtue. Elle resta silencieuse un instant, puis s’arrêta devant la porte de sa chambre.

- Bon... je sais que nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde, mais ton silence après tout ça est un peu gênant, je t’avoue, marmonna-t-elle en se tournant vers le soldat

L’homme en uniforme resta silencieux, fidèle à lui-même. Il la fixa sans hostilité, mais sans chaleur non plus. Son visage neutre, presque vide, ne laissait transparaître ni ride, ni émotion pour abîmer son masque de parfait militaire. Pourtant, ses yeux étaient là, et ils la voyaient. Peut-être n’était-elle pas aussi invisible qu’il laissait croire. Elle soupira, puis haussa les épaules.

- Tant pis. Je me disais simplement que ça pourrait être utile de te connaître un peu, histoire que si un jour je devais à nouveau m’évanouir, ce ne soit pas encore un parfait inconnu qui me traîne par les bras.

Rien. Il ne cilla pas. Ne s’attendant à rien de plus de sa part, elle lui tourna le dos et entra dans sa chambre, refermant doucement la porte derrière elle. Elle inspira profondément, puis se laissa glisser le long de la porte. Face à elle, sa chambre paraissait figée, lui offrant un accueil froid et sans intérêt. Tout demeurait identique dans cette pièce vide et monotone, imprégnée d’une odeur persistante de désinfectant. Toujours la même valise entrouverte remplie de ses vêtements soigneusement pliés, le même bureau dégagé dans un recoin de la pièce, et une lampe de chevet projetant un halo tiède sur les draps froissés. À côté de son lit, près du chariot à médicaments, trônait un fauteuil en cuir caramel. Le tout baignait dans la lumière d’une fenêtre sale et verrouillée. Elle passa une main dans sa crinière ondulée, se redressa, puis traversa la pièce pour se laisser tomber dans son fauteuil. Machinalement, elle saisit un morceau de tissu bleu pâle qu’elle avait mis de côté, au centre duquel s’épanouissait une fleur inachevée, encore à coudre. Elle l’examina d’un œil critique, avant de se saisir d’un coffret non loin, rempli de bobines, d’épingles et de dés à coudre. Avec dextérité, elle reprit son ouvrage là où elle l’avait laissé. Point par point, lentement, avec précision. Ses mains progressaient distraitement, dévoilant la fleur fragile et tordue qui prenait forme. Son esprit, lui, était ailleurs. Pas en fuite, non. Simplement, suspendu. La situation n’avait rien d’alarmant... pour l’instant. Mais le Dr. Lee avait été clair : une opération serait inévitable. Pas maintenant, mais plus tard. Un plus tard flou, sourd, qu’elle glissait dans un tiroir de sa pensée. Après tout, son cœur battait encore, n’est-ce pas ? Elle secoua la tête pour chasser ses pensées et se laissa happer par les bruits du couloir. Des pas. Une mélodie. Des sonneries différentes. Des chariots qui roulaient. Une télé allumée. Des voix. Elle glissa son regard vers la porte qui comportait une petite fenêtre vitrée. Elle savait qu’il était là, le soldat. Toujours posté, toujours présent et fidèle, même si on ne l’entendait pas. Avait-il déjà transmis le compte rendu du médecin à son père ? À cette pensée, un frisson d’appréhension la traversa. Soudain, elle tressaillit. La sonnerie du téléphone fixe retentit, soigneusement posée sur le coin de son bureau. Elle le fixa un instant, sans oser le toucher. Elle devinait déjà qui se trouvait à l’autre bout du fil. Elle inspira profondément, posa l’aiguille, se redressa et décrocha. Au début, le téléphone grésilla faiblement. Puis la ligne s’ouvrit dans un souffle sourd, comme si le silence lui-même hésitait à se briser.

- Yonah.

La voix de son père ne la surprit pas. Métallique, maîtrisée, légèrement rauque. Inchangée depuis toujours. Il n’attendait pas de réponse chaleureuse et il n’en offrait pas non plus. Elle se redressa sur son fauteuil, le dos droit, le téléphone fixé à son oreille. Son regard s’accrocha à un point flou du mur en face d’elle.

- Bonsoir, père.

Un silence bref. Ni bonjour, ni bonsoir. Aucune formule de politesse.

- On m’a transmis les résultats. Tu aurais pu m’appeler toi-même.

- Je voulais prendre le temps d’y réfléchir.

- Il n’y a rien à réfléchir. Le muscle de ton cœur s’épaissit, l’oxygène circule mal, les évanouissements commencent. Tu sais ce que cela signifie.

Elle serra les doigts autour de son téléphone. Pas de colère. Juste un frisson d’agacement, noyé sous sa résilience.

- Je sais, oui.

- Tu es trop précieuse pour prendre des risques inconsidérés. J’ai déjà parlé avec le corps médical. On va te faire transférer. Il y a une unité privée mieux équipée au nord-ouest. Je t’enverrais des hommes pour t’escorter jusque-là. Tu partiras dans les prochains jours, tant que les routes sont sécurisées.

- Et si je ne veux pas partir ?

Une pause. Comme un court dysfonctionnement dans la machine. Les mots venaient de lui échapper.

- Ce n’est pas une question de vouloir, reprit le père.

Elle ne répondit pas. Le ton de son père ne variait jamais. Il ne criait pas. Il déclarait, comme on signe un décret.

- L’hôpital où tu te trouves ne tiendra pas. Le front approche. Les Cerazins ont franchi l’ancienne ceinture de notre nation. Ce secteur ne sera plus sûr dans les jours à venir. Tu seras déplacée. C’est tout.

Le souffle coupé, les mots la surprirent. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, l’ennemi gagnait du terrain. Combien de batailles désastreuses encore devaient s’ensuivre, avant qu’ils n’arrivent jusqu’ici ? Inquiète, elle ne put s’empêcher de se demander ce qui allait advenir des autres et de son hôpital. La quiétude qui prospère entre les murs de ces lieux est trompeuse, certes, mais à quel point étaient-ils séparés de la réalité, par le gouffre de l’ignorance ? Hélios était une nation solide et pleine de ressources, mais Ceraz était un adversaire redoutable, qui se défendait bien et qui savait se montrer agressif en cas d’offensives. Personne ne pouvait prévoir la tournure qu’allait prendre cette guerre qui s’éternisait au-dehors, sur les frontières. Dans un soupir, son souffle trembla. Elle voulait que cet appel se termine.

- Tu parles comme si j’étais un objet à déplacer, une pièce sur ton échiquier. Cela ne t’arrivera donc jamais de me demander mon avis ?

Il ne releva pas.

- L’homme que j’ai assigné à ta surveillance m’a transmis son rapport. Il dit que tu restes calme. Lucide et raisonnable. C’est bien. Tout ce que tu as à faire, c’est de continuer ainsi. Les émotions affaiblissent le jugement et tu n’as pas le luxe de te faire du souci pour autre chose que ta santé. Ton cœur est trop faible pour ça.

Elle le regarda sans le voir, au travers de la ligne.

- Est-ce que tu m’écoutes parfois, ou seulement les rapports qu’on t’envoie ? Souffla-t-elle dans une douce ironie.

Encore une pause. Mais cette fois, elle sentit l’irritation, à peine masquée.

- Je ne suis pas ton ennemi, Yonah.

- Tu ne m’es rien de plus familier, père.

Là, un silence plus long. Pas blessé. Juste pesant.

- Tu es ma fille. C’est tout ce qui compte.

Elle n’en crut pas un mot. Mais elle ne le dit pas.

- Très bien, murmura-t-elle. Alors je ferais ce qu’il faut.

- Je te rappellerai demain pour organiser le transfert. Reste tranquille. Écoute ton garde. Tu seras en sécurité.

- Oui, père.

Et sans un autre mot, il raccrocha. Le silence retomba dans la chambre. Dense. Épais. Oppressant. Yonah reposa lentement le téléphone. Son visage restait calme, presque lisse. Mais son regard avait changé. Une ombre passa, balayant ce qui semblait lui rester d’espoir et d’énergie pour la journée. Que croyait-elle ? Il était difficile d’imaginer que ses échanges à sens uniques avec son père puissent changer un jour. Il prenait les décisions, et elle obéissait, docile et sage comme à son habitude. Sa mâchoire se serra. Comme en signe d’un refus réprimé trop longtemps, et qui ne demandait qu’à être exprimé. Entendu. Reconnu. Mais elle demeurait impuissante. Encore. Les choses ne changeront donc jamais ? Sa relation avec son père ne sera jamais rien d’autre qu’un long solstice intérieur, un accord manqué dans une attente blanche ? La fracture filiale se dessinait de plus en plus nettement avec le temps. Ensemble, ils ne formaient plus que deux astres qui se tournaient autour, mais trop lointains pour vraiment se croiser. Deux continents séparés par un océan de silence incompréhensible. Leur relation n’était plus qu’un lien fantôme, comme un fil invisible entre deux cœurs qui ne se parlent plus. Et pourtant, elle continuait d’espérer. Derrière son attitude disciplinée, où elle était restée cette enfant sans histoires qui se pliait à sa volonté, sans discuter et sans caprices, elle attendait le jour où toute cette mascarade qui l’étouffait en réalité se transformerait en une étreinte tardive. Un juste retour, tel un premier rayon de soleil après une tempête qui avait obscurci leur ciel trop longtemps. Combien d’années, de saisons, de jours lui fallait-il attendre encore, avant que ce jour arrive? Le regard posé sur la silhouette de l’homme qui montait la garde de l’autre côté de sa porte, Yonah était restée assise plusieurs minutes sans bouger, dans le creux de son fauteuil. Jusqu’à ce qu’une lueur fugace passe dans son regard. Elle qui a été si sage, pourquoi n’en profiterait-elle pas ? Elle pouvait jouer là-dessus et en tirer quelques avantages, si elle y réfléchissait bien. Un calme étrange et froid s’empara d’elle, tandis qu’une idée germa dans son esprit clair et lucide. Lentement, elle se leva et entama quelques pas. Passant son regard sur l’ensemble de ses affaires, ses pensées roulaient comme une rivière calme et souterraine, impénétrable. Ses yeux stoppèrent sur la commode qui se tenait à côté de son lit. Et là, un mince sourire étira ses lèvres. Elle s’avança pour ouvrir le tiroir. Ses affaires étaient là. L’essentiel du moins, ce n’était pas grand-chose. Mais ce sera suffisant. Un carnet, son stylo préféré, quelques effets personnels. Une trousse. Elle renversa le contenu par terre, puis récupéra les cachets et médicaments indispensables, qu’elle glissa dans un sac qu’elle plaça contre son corps, le froissement des emballages résonnant à peine. Enfin, elle referma le tiroir. Attrapant son manteau au vol qu’elle referma par-dessus son sac, et saisit une pomme qu’elle enfonça dans les profondeurs de ses poches. Elle ajusta une dernière fois le col avant de faire face à la porte. Ce n’était pas raisonnable. Mais c’était essentiel. C’était là, un appel du cœur. Peut-être même qu’il s’agissait d’un élan salvateur. Impossible d'ignorer. Ni même réprimer. Elle allait fuguer.

Elle ouvrit la porte de sa chambre. Il était là, immobile comme toujours, et adossé au mur. Le soldat se redressa légèrement en la voyant arriver. Il ne dit rien. Pas un mot, pas un geste. Il ne faisait jamais ces choses-là, à moins d’y être obligé. Il l’observa simplement. Yonah resta un instant sur le seuil, le regard flottant ailleurs. Puis, d’un ton posé et simple, elle s’adressa à lui.

- J’ai besoin d’un moment, seule. Je vais faire un tour au calme, prendre un peu l’air dans la cour intérieure. Vous savez, celle au rez-de-chaussée.

Une pause délibérée. Elle laissa flotter le silence, glissa une mèche derrière son oreille, puis ajouta, dans un battement de cils innocent :

- Juste pour cette fois, ne me suis pas. Je ne vais pas disparaître, si c’est ce qui t’inquiète.

Un petit sourire fin, à peine marqué, s’invita aux coins de ses lèvres. Rien de provocant. Juste l’apparence d’une vieille complicité silencieuse qu’elle adressa au soldat. Une invitation à ce qu’il croyait comprendre. À la confiance fondée sur la fille qu’il avait toujours connue. La douce Yonah, jamais inconvenante, sage, lucide et raisonnable. La façade trompeuse cachait un piège qu’elle lui tendait, prête à le trahir en toute conscience. Allait-il mordre à l’hameçon ? Le soldat l’observa, hésitant une demi-seconde. C’était le réflexe d’un homme intransigeant qui aurait voulu dire non, par habitude. Mais il savait aussi qu’elle n’avait jamais menti, jamais triché. Pour la marge de temps qu’il avait passé à veiller sur elle, à ses côtés, il avait fini par bien assimiler que Yonah lisait, cousait ou écrivait, lorsqu’elle était seule. Elle n’avait jamais eu l’allure d’une fille à problème et elle le lui avait prouvé à mainte reprise, par son naturel docile. Dans un reniflement, il finit par hocher brièvement la tête.

- Reste dans l’enceinte du bâtiment.

- Évidemment.

Elle s’éloigna calmement, sans se hâter, sans se retourner. Tout était maîtrisé. Elle connaissait les couloirs par cœur. Elle pouvait établir le plan mental de chaque étage de son hôpital, à vrai dire. Depuis le temps, elle avait eu le temps d’en faire le tour. Elle passa devant la salle commune de repos, vide. La porte de sortie du quartier des hospitalisés l’attendait au tournant du couloir. Passant devant le local des infirmiers, elle attendit d’être sortie, avant qu’un sourire satisfait s’étire sur son visage. Elle ne prit pas l’ascenseur, elle ne voulait pas perdre de temps. Descendant les marches des escaliers de secours, elle dut retenir son excitation pour ne pas s’essouffler. Une fois au rez-de-chaussée, elle s’engagea dans un nouveau labyrinthe de couloir. La petite cour intérieure s’ouvrit devant elle, simple espace clos à ciel ouvert, aménagé pour le personnel et les résidents. Mais elle ne s’y dirigea pas. Au lieu de ça, elle bifurqua discrètement vers l’aile nord, celle des petites salles de consultations. C’était à l’opposé du hall d’entrée et de sortie de l’hôpital. Mais elle savait ce qu’elle faisait, fidèle au plan d’évasion bien précis qu’elle se projetait dans son esprit. Elle comptait sortir par derrière, en douce. Là où personne ne ferait attention à elle. Et à cette heure-ci de la journée, les consultations étaient terminées. Elle était si proche, et son cœur se serra au rythme où elle approchait de l’aboutissement de son plan. La respiration calme, elle avança à pas feutrés, ses doigts effleuraient les murs, comme pour dire adieu à ce lieu qu’elle connaissait si bien. Elle se rendit jusqu’au dernier local, dans le fond du couloir. Elle ouvra la porte, entrouverte, dans un silence total. La pièce était vide. Les stores à moitié baissés jetaient des lames d’ombre sur le sol clair, faisant luire le métal des instruments déjà rangés. Elle s’approcha de la fenêtre. Puis, elle s’arrêta. Sa mâchoire se serra lorsqu’elle réalise que les fenêtres des locaux étaient verrouillées. Mais elle ne se laissa pas décourager, elle connaissait le système. Une pression ferme au bon endroit, un cran à faire sauter. Elle avait déjà vu un infirmier le faire, un jour. Ses doigts agiles s’y attelèrent. Mais à peine eut-elle soulevé le loquet qu’une voix discrète s’éleva derrière elle.

- Tu comptes vraiment partir par là ?

Le souffle court, Yonah se figea. Le couloir de service, à peine éclairé, avalait Kalem comme une ombre, bras croisés, adossé au mur. Son regard, fixe, ne trahissait ni colère ni reproche. Il paraissait serein. Comme s’il savait. Depuis toujours, il savait tout. Rien d’étonnant, de la part de son ami de longue date du quartier des hospitalisés.

- Tu comptais partir sans moi, reprit-il, dans une moue malicieuse.

Ce n’était pas une question. Elle ne nia pas. Elle le regarda, l’œil calme, sans surprise.

- Je ne pars pas avec toi, dit-elle enfin. Je pars tout court. Seule.

Il haussa les sourcils, pas blessé, juste curieux.

– Et tu crois que je vais te laisser filer avec trois comprimés dans un sac et une pomme en poche ? Ce n’est pas tous les jours que je te vois t’éclipser sans garde, le manteau qui baille ainsi, ironisa-t-il.

– Je crois surtout que tu ne m’en empêcheras pas, Kalem. Tu le pourrais, mais tu ne le feras pas. Tu sais que je me débrouillerai dehors

Un silence, pas pesant. Juste ce calme étrange qui, parfois, les enveloppait tous deux. Kalem eut un léger sourire, presque invisible. Il se détacha lentement du mur. Il s’approcha doucement, s’arrêta à moins d’un mètre et la jaugea. Son regard était tranquille mais profond. Il soupira.

- Tu sais que si je dis un mot, le garde est là en une minute.

Elle hocha la tête, détachée. Ce n’était pas une menace, juste la vérité.

- Alors ne dis rien, murmura-t-elle.

Encore un silence. Elle détourna des yeux, puis les ramena sur lui.

- Tu n’as pas à m’aider, Kalem. Je ne t’y oblige pas.

Il resta immobile, son regard descendit brièvement sur le renflement de sa veste, où il semblait essayer de deviner le contenu du sac qui s’y cachait, serré contre la hanche. Puis il soupira doucement.

- Tu ne tiendras pas trois jours. Je ne sais pas si moi je peux t’aider... mais je connais quelqu’un qui le peut. Allez, viens, souffla-t-il enfin.

Yonah haussa un sourcil, intriguée. La voyant faire, son ami lui répondit par un clin d’œil complice et rassurant.

- Fais-moi confiance, rien de compromettant. Mais il me semble que j’ai aperçu le Dr. Lee dans son local tout à l’heure. Il me semble qu’il est occupé à régler des documents pour ton transfert.

Elle se figea, un pincement au cœur. Elle ignorait comment, mais d’une façon ou d’une autre, Kalem l’avait su. Elle le suivit sans poser de questions. Kalem ouvrit la porte et la laissa passer devant, avant de s’engager ensemble dans le couloir. Non loin, un local dont la porte était entrouverte révélait une pièce probablement occupée et dont la lumière était tamisée. Elle hésita une seconde, avant de frapper doucement à la porte.

- Docteur ?

Le Dr. Lee leva son nez de sa paperasse à leur arrivée. Épuisé, mais fidèle à lui-même, ses yeux se plissèrent d’un sourire sincère en voyant le visage de sa patiente passer discrètement à l’entrebâillement de la porte. Il ne fut même pas surpris de voir Kalem arriver derrière elle. Il savait quelle amitié les unissait tous les deux. D’un signe, il les invita à entrer, confiant.

- Tu viens me dire au revoir, Yonah ? demanda-t-il dans un sourire distrait, se penchant de nouveau sur ses documents.

Elle s’avança lentement, le geste hésitant. Croiser le docteur n’avait jamais fait partie de son plan.

- Pas tout à fait, je voulais vous parler un peu. Avant de partir.

Après une signature rapide dans le bas d’une page, il referma le dossier sur lequel il travaillait. Croisant les doigts sous son menton, il la considéra d’un air intrigué, mais pas alarmé. Yonah prit place dans un siège, en face de lui, les mains croisées sur ses genoux.

- Ton père veut que tu sois transférée dès demain. Je suis en train de préparer les documents pour que l’autre hôpital puisse obtenir toutes les informations complètes et nécessaires à ton sujet. Ce n’est pas si mal. C’est une unité spécialisée, ils sont mieux équipés et tu seras mieux pris en charge.

Il parlait avec douceur, mais une inquiétude presque indistincte passait dans son regard. Elle le voyait bien. Il connaissait son père. Il savait, quel homme il était, lorsqu’il décidait de prendre les directives.

- Je ne suis pas sûre de pouvoir attendre demain, finit-elle par dire.

La bombe venait d’être posée. Elle ne lui disait plus tout à fait la vérité. Le Dr. Lee fronça des sourcils.

- Et pourquoi donc ?

Elle leva les yeux vers lui, les mots coincés dans la gorge.

- La guerre se rapproche, je viens de l’apprendre. Les lignes sont en train de bouger. L’hôpital ne restera pas une zone sûre très longtemps, finit-elle par articuler. Je dois partir avant que les routes ne se ferment.

Le docteur ne répondit pas tout de suite. Il savait qu’elle était la fille d’un homme qui occupait une place importante au sein de l’armée. S’il y avait du danger, elle était forcément mieux au courant de ces choses-là, avant les citoyens lambda tels que lui. Tels que Kalem. Il baissa les yeux, l’air pensif.

- Je vois. Tu pars donc maintenant, par précaution ? J’ignorais que les Cerazins étaient si proches, ajouta-t-il pour lui-même. Les prochains jours s’annoncent compliqués à ce que je vois.

- Une chance s’offre à moi, et je ne veux pas être prise de court.

Elle ne mentait pas. Mais elle ne disait pas tout. Tout ce qu’elle taisait lui brûlait les lèvres, mais trop en dire était bien trop risqué. Elle se devait de limiter soigneusement l’emploi des mots et son temps de parole. C’est dans ce flou subtil qu’elle bâtissait sa sortie. Le docteur hocha lentement la tête, avant de se lever. Il attrapa un sac dans un placard, y glissa quelques médicaments de base, un pilulier ainsi qu’une bouteille d’eau. Dans un tiroir non loin, il en sortit une petite enveloppe blanche marquée d’un autocollant usé : « urgence externe ». Il la posa sur le bureau, sans se rasseoir.

- J'ai déjà inscrit ton nom sur les prescriptions. Si tu croises un relais médical, tu pourras lui donner les documents qui se trouvent dans cette enveloppe. Tu pourras te ravitailler sans soucis avec ça, puisque tu es officiellement suivie à mon nom. C’est tout ce que je peux faire pour toi.

Elle le remerciait d’un regard. Elle rangea le tout dans son sac. Lorsque ses doigts tremblants se refermèrent sur l’enveloppe, une évidence silencieuse la frappa. Il avait déjà tout préparé. Pour elle. Elle se mordit la lèvre inférieure, honteuse de ne pas parvenir à lui dire toute la vérité. Les mots lui manquaient. Confuse, elle ne put se résoudre à lui faire face l'espace d'un instant. Celui-ci soupira, et son regard se posa sur elle avec une douceur désarmante.

- Je sais que tu es sérieuse, tu feras attention. N’oublie pas de bien suivre les instructions pour les dosages. Et surtout, prends soin de toi. Les temps sont durs en ce moment, tu t’en doutes bien, alors reste prudente. Et si les choses se compliquent, tu peux toujours venir me trouver. Ou passer par Kalem. Il connait mes jours de garde, ce petit malin.

Elle acquiesce, les doigts crispés sur l’enveloppe. Elle avait la désagréable impression de ne pas mériter toute cette attention. N'abusait-elle pas de leur bonté ? Derrière elle, Kalem ne dit rien. Pourtant, elle pouvait sentir la brûlure de son regard sur sa nuque.

- Je me débrouillerais.

Ce n’était pas une simple déclaration. C’était une promesse. Le Dr. Lee hocha la tête, silencieux. Il jeta un œil à sa montre, puis soupira. Le devoir l’appelait.

- Bon. Il faut que je termine de préparer le nécessaire afin de réceptionner les équipes de nuit ce soir, je dois clarifier des choses au sujet d’autres patients avant de m'en aller. Vous pouvez rester ici encore un peu. Tant que vous fermez bien derrière vous, d’accord ?

Ils hochèrent la tête. Compter sur la prévenance du Dr.Lee n’était définitivement pas une erreur. Celui-ci leur sourit une dernière fois, puis sortit. La porte se referma doucement et un silence retomba dans la pièce. Kalem s’assit sur le bord du bureau, tandis que Yonah examina le contenu de l’enveloppe, sans rien dire. Le fin observateur qu’il était lui permettait d’interpréter les silences de son amie et de lire en elle.

- Bon alors ? Tu es sûre de toi ?

- Pas du tout, souffla-t-elle, presque en riant. Mais au moins, j’ai ce qu’il faut à présent. De quoi apaiser l’inquiétude de certains, j’imagine, ajouta-t-elle en glissant un regard sur son ami, espiègle.

Celui-ci leva les yeux au ciel.

- Tu es presque trop calme pour quelqu’un qui s’apprête à faire une bêtise pareille, l’accusa-t-il.

Elle haussa les épaules.

- Tu m’as connue autrement ?

Il esquissa un sourire, celui qu’il réservait aux moments où il ne savait plus très bien s’il devait l’encourager ou l’arrêter.

- Tu vas te faire repérer dès demain.

- Peut-être.

- Tu vas finir par manquer de médicaments.

- Probablement.

- Et si tu t’évanouis en plein rue cette fois, tu fais quoi ?

- Je tomberai joliment. Comme une grande fille.

Il souffla du nez. Un rire bref. Ni amusé, ni moqueur. Juste, désarmé. Elle, elle se tenait toujours droite, le regard clair et malicieux face à lui. S'il n'avait pas été son meilleur ami et proche confident tant d'années consécutives, il se serait laissé tromper par sa curiosité presque enfantine de façade. Il savait ô combien sa fausse naïveté avait tendance à déguiser son inconfort face à l'incertitude. Mais il croyait en elle et savait que son amie était une personne suffisamment intelligente pour savoir dans quoi elle s'engageait. Elle avait certainement déjà considéré les risques et évalué toutes ses possibilités, avant d'en arriver à faire ce choix-là. Et ce malgré le poids du mensonge, de la culpabilité et de l'incertitude qui pesaient lourd dans la balance décisionnelle. Il voyait bien ses prunelles s'agiter au rythme de ses pensées, semblant chercher en lui un point d'ancrage, là où elle refusait de perdre pied. Ses réflexions se bousculaient entre son père intransigeant avide de contrôle, la guerre qui menaçait toute possibilité d'avenir au-dehors et la maladie qui la rongeait sans merci au-dedans. Peut-être, ne faisait-elle que se chercher des prétextes pour alimenter son désir de liberté. Inversément, peut-être que sans ces prétextes qui s'empilaient, plus rien ne l'aurait retenue, et elle serait déjà en train d'errer dans les rues de la Capitale savourant les joies les plus simples qui étaient à sa portée malgré tout. Puis, dans un battement de cils, son regard glissa vers la fenêtre et se fixa sur l’horizon. Ses pensées se turent. Kalem sut qu'elle était sérieuse.

- Je sais que c’est idiot, imprudent et que ce n’est certainement pas le moment. Mais si je reste, le moment que j’attends tant risque de ne jamais arriver. Je veux vivre, Kalem. Quitte à devoir mourir de quelque chose, ne puis-je pas au moins choisir comment vivre malgré tout ?

Il observa un silence, les yeux posés sur l’expression de son amie. Il suivit son regard sur l’horizon, au-dehors, songeur.

- Tu es tout de même consciente que tu me demandes de te laisser aller là où les insécurités de la guerre régnent à travers toutes les formes de luttes incessantes possibles et imaginables ?

Yonah ouvrit la bouche, sur le point de formuler une protestation. Mais Kalem ne lui en laissa pas le temps.

- Mais bon, je sais bien que c’est aussi là où ton père ne pourra plus t’étouffer de sa surveillance démesurée et oppressante qu'il maintient depuis bien trop longtemps. Et puis, il ne me sert à rien de te rappeler les risques qui t'attendent. Je suis même déjà quasiment certain que tu en es arrivé à cette même conclusion que moi : Peu importe l'ombre, s'il existe de quoi compenser et qui en vaille la peine. Alors tu sais quoi ? Rétablis l'équilibre dont tu as besoin. Mais avant ça, juste une chose, Yonah...

La jeune fille l'écouta, le cœur serré. Elle ne s'attendait pas à l'entendre prononcer ces mots-là, de tout ceux qui auraient pu sortir de sa bouche. Comment pouvait-elle imaginer un seul instant que le soutien indéfectible de son ami puisse un jour vaciller ? Aussi, Kalem était de ceux qui pouvaient comprendre la douleur qu’on ressentait à travers l’épreuve de la santé, une fois passé un certain stade d'usure. Celle qui hurle farouchement dans leurs cœurs avec la douce violence de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Sinon, leur lumière. Après une longue inspiration, il hocha la tête, résolu. Il se détourna de l'horizon et ses yeux se plissèrent dans une chaleur infinie qui révéla toute la profondeur de son affection sincère qu'il lui vouait.

- Tu m’écriras ? Lui demanda-t-il simplement.

D’abord étonnée de sa question, elle lui sourit, déabusée.

- Assurément, répondit-elle, presque trop vite. Je trouverais des relais pour pouvoir t’envoyer ce que je peux. Je ferais en sorte que mes lettres te parviennent chez Gilda, au secrétariat des anciens patients. Tu sauras les trouver ?

- Ah, parce que tu crois que même sur un vulgaire bout de bois, je ne serais pas capable de reconnaître ton écriture, Molière ?

Yonah leva les yeux au ciel à son tour, avant de rire doucement.

- Et si j’ai besoin de te répondre ? Ajouta-t-il, plus sérieusement.

- Boîte aux lettres. Ville basse. Derrière le théâtre. Tu ne devrais pas la rater normalement. Sinon, Gilda fera très bien l’affaire. Elle ne pose jamais de questions.

Kalem lui adressa un sourire satisfait. Il descendit du bureau du docteur, s’éloigna et ouvrit un placard métallique fixé au mur, juste derrière son amie. Il farfouilla dedans jusqu’à ce qu’il trouve l’objet de sa quête. Un petit scalpel, dans son étui.

- Tu ne sais pas sur quoi tu vas tomber dehors, dit-il simplement, en lui tendant l’objet.

Ils se regardèrent longuement. Yonah restait interdite face à l’ustensile que lui tendait son ami. Kalem lâcha un énième soupir, s’avança et glissa le scalpel soigneusement dans son sac. Yonah voulut protester, mais son ami ne lui en laissa pas le temps.

- Ton garde va commencer à se poser des questions si tu tardes encore. Je lui donne moins de dix minutes avant qu’il ne bouge. Donc tu sais quoi ? Je vais partir devant, pour te couvrir. Te faire gagner le plus de temps possible. Quant à toi, Yonah, il faut que tu passes par le local technique. Ce n’est pas loin et les fenêtres s’ouvrent, là-bas. Dépêche-toi et reste prudente surtout.

Un très léger frémissement passa sur le visage de Yonah. Pas un sourire. Juste une gratitude nue et infinie.

- Merci, Kalem.

Une lueur balaya une ombre dans les yeux du jeune homme. Un doux sentiment de tendresse mêlé d’admiration dans le regard. Mille et un mots qu’il ne pouvait prononcer. Seul l’accord scellé dans l’air pouvait apaiser son chagrin naissant, à la vue de sa partenaire d’hospitalisation qu’il affectionnait tant, sur le point de s'en aller.

- Allez, va-t’en, avant que je ne change d’avis.

Elle le fixa une dernière fois avec une sympathie muette qu’ils se partageaient depuis toujours. Pas un câlin. Pas une effusion. Juste une reconnaissance infinie. Elle passa à côté de lui, effleurant un instant sa main contre la sienne. Puis elle s’en alla. Et le monde changea de direction. Elle s’éloigna comme une ombre qui ne fait que passer. Le couloir l’engloutit, puis le battement léger de ses pas disparut. Kalem resta là, un instant, la main sur la porte, à regarder le vide qu’elle venait de laisser derrière elle. Distrait, il s’imprégna de son absence. Qu’allait-il pouvoir raconter au garde ? Pourquoi pas, qu’elle était seule, dans la cour intérieure, occupée à coudre ? Où à écrire ? Il sourit, en se disant qu’il ne mentirait qu’à moitié. Après tout, elle était bien seule, sur le point de prendre son destin en main.

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