1. Renaître ou s'éteindre
Ce soir, ils allaient revenir. Comme chaque année, à la même date. Probablement pour la dernière fois. L’ultime combat, celui qui déciderait si mon peuple allait renaître… ou s’éteindre pour de bon.
Je me saisis de la protection de fortune que je me suis confectionné, et la noue autour de mon abdomen et de ma gorge. Ils m’y ont déjà entaillé la chair à plusieurs reprises, et les cicatrices que je sens sous mes doigts ne me le rappellent que trop bien.
Ce sont les zones que ces viles créatures visent en premier — et elles sont agiles malgré leur petite taille. En plus de leur capacité de procréation accélérée et leur aptitude à tuer, elles semblent également dotées d’intelligence. Elles observent, apprennent, calculent. C’est probablement ce qui leur a permis d’envahir notre monde si rapidement. Ces monstres étaient apparus après la Déchire, ou la Collision des Plans comme certains l’appelait. Un évènement qui avait fusionné les mondes et changé notre façon de vivre à jamais. Et nous… nous n’étions pas prêts.
Dans un silence de plomb, je me déplace dans le dédale de tunnels. Le goût amer de la roche humide n’a plus quitté ma langue depuis des lustres. Mes mâchoires se crispent lorsque je songe à ce qu’ils ont pris à mon clan. Ils nous ont massacrés pour voler nos terres. Ils n’ont épargné personne… pas même les enfants. Évidemment, nous tuions aussi pour nous nourrir, mais jamais gratuitement. Jamais comme eux. Ils ne mangeaient même pas nos défunts, ils tuaient simplement pour le plaisir.
Nous avons été obligés de fuir dans les galeries de l’Hypogée, un monde sous-terrain qui, selon la légende, abritait les âmes des défunts. C’est là que nous emmenions nos morts, à l’époque où nous étions libres. Ce qui nous servait de cimetière est devenu notre tombeau à tous. Et, comme un malheur n’arrive jamais seul, ceux qui avaient survécus à leurs griffes sont morts de faim dans les galeries. Elles n’ont rien d’accueillants pour les êtres de la Surface.
Un cri guttural, de rage pure, m’échappe et résonne dans la gorge noire des tunnels. Comment les choses ont-elles pu déraper de la sorte ? Comment nous retrouvons-nous au bord de l’extinction, sur notre propre plan ?
J’emprunte l’une des cavités qui m’oblige à m’accroupir. Cet endroit est un véritable labyrinthe. Heureusement, j’ai appris à m’y repérer. Alors que me hisse dans l’étroit passage, la roche me griffe le dos, et de la terre noire me pleut dans la nuque — mais, à force, je n’y prête même plus attention.
Non sans mal, j’arrive enfin dans la pièce principale de notre refuge. Enfin… ce qui était notre refuge. Peut-on encore l’appeler ainsi, alors qu’au fil des années il s’est vidé de tous ses occupants ?
Le désespoir, la peur d’être le dernier représentant des miens, m’a même poussé à attendre un signe de vie des autres clans. Ceux contre qui nous avons toujours été en guerre, avant la Déchirure. Nous n’avions jamais réussi à nous entendre, mais, pour la première fois de ma vie, j’espère qu’ils ont survécus.
Notre dernière chance, c’est la princesse, la descendante de notre reine. La prophétie dit qu’un jour, elle se réveillera pour notre salut. Les anciens disaient qu’une fois l’âge adulte atteint, elle délivrerait notre peuple de l’envahisseur. Mais pour le moment elle est bien trop jeune… et surtout : elle dort d’un sommeil sans rêves censé l’épargner de la faim. Alors je veille sur elle. Qu’ils viennent : je paierai de ma vie avant qu’ils ne passent.
Parce que c’est exactement elle qu’ils veulent. Pour nous empêcher de renaître.
Mon regard se perd au loin, et glisse jusqu’à l’alcôve où elle dort. Je suis le dernier rempart entre cette enfant et les Hurleurs. Ce nom, nous le leur avons donné parce qu’on les entend toujours avant de les voir. Ils sont bruyants, se déplacent en horde et communiquent via un langage aux sonorités aigües et complexes.
D’un pas lourd, je quitte le refuge et gagne les champs de batailles des années précédentes. À chaque fois qu’ils reviennent, ils parviennent à descendre un peu plus bas dans les galeries. Rien d’étonnant, en fait. Au fil du temps, nous étions de moins en moins nombreux à défendre.
S’amoncellent encore, çà et là, des piles de cadavres en décomposition qui pourrissent l’air. C’est d’ailleurs dans leur dépouille que j’ai trouvé le cuir qui m’a permis de confectionner mes renforts Seul, il est bien trop fin. Mais lorsque l’on superpose plusieurs couches, il protège tout de leurs griffes et de leurs épines. La carapace qui les rend si tenaces, malheureusement, n’est pas exploitable. Elle est trop petite et bien trop dur que pour être adaptée à un corps normal.
Comme chaque année, je prépare le terrain pour le combat. Mes pièges en abattent plus d’uns et rendent l’affrontement plus équilibré. Et puisque je suis le dernier…
Arrivé à destination, je bloque mon souffle pour récolter des Stermars. Ces petits champignons phosphorescents qui courent le long des murs ne se trouvent que dans les profondeurs, et leurs spores, d’une extrême toxicité, s’attaquent directement au système nerveux — provoquant une mort rapide mais surtout douloureuse. À force de vivre dans l’Hypogée, où l’oxygène manque cruellement, j’ai appris à retenir l’air plus longtemps. Assez pour rejoindre l’entrée, broyer la pulpe et en badigeonner les parois rocheuses, par touches, aux endroits stratégiques.
Je m’éloigne enfin, courant à grandes foulées, à deux doigts de l’asphyxie. En chemin, je creuse le plafond d’un passage étroit menant au refuge. La terre y est plus meuble et, en plus de débarrasser mes doigts des spores mortelles, ça ralentira leur progression si je parviens à le condamner avec les gravats.
Ils commencent à connaître mes techniques, alors je dois innover toujours plus. C’est ça, ma vie maintenant. Après être devenu une proie, je dois redevenir le prédateur. Alors je lisse la pente qui mène au refuge. Le seul chemin qui mène à la chambre où repose la princesse. Je m’attèle durement à la tâche, polissant de mes mains abîmées la surface déjà glissante. De part et d’autre, le vide s’ouvre en ravins. Si on se penche, on peut encore voir les corps disloqués des Hurleurs entassés au fond. Cette nuit, la pile grossira encore. J’espère simplement que ça ne sera pas le miens qui les rejoindra.
Une fois le chemin suffisamment glissant pour leurs carapaces, je grimpe. L’ascension est difficile, l’escalade n’a jamais été mon fort. Mes doigts cherchent les aspérités dans la pierre noire qui me coupe à chaque prise. Mais il me faut une vue d’ensemble, et ils ne s’attendront pas à me voir surgir d’en haut. Encore une fois : j’innove.
À présent, je me tiens prêt. Seul, face à l’immense couloir de l’Hypogée qui remonte vers la surface.









J'ai beaucoup aimé ce premier chapitre, tu as bien décris l'environnement et tu sais nous mettre en haleine. On se pose plein de question sur les autres clans et son passé. Hate de voir comment sont ces monstres d'un peu plus près. J'ai beaucoup ta manière d'écrire et ton vocabulaire.